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Message Publié : 17 Déc 2020 17:22 
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Jean Froissart
Jean Froissart
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Voici un nouveau compte-rendu de livre : Marc-Antoine de Pierre Renucci



MARC ANTOINE
Un destin inachevé entre César et Cléopâtre
de Pierre Renucci
Edition Perrin, 2015

I. Origine et jeunesse d’Antoine.

Marc Antoine est né au temps de Sylla (ou de Marius), a vécu son enfance et son adolescence à l’époque de Pompée, est devenu adulte jeune au moment où montait l’étoile de César. Il était issu d’une vieille famille nobiliaire romaine mais désargentée. Seul son oncle maternel s’était enrichi par des moyens illicites. Il était le fils aîné et avait deux frères, dont le benjamin Lucius Antoine. Son grand-père était Marc Antoine l’orateur, modèle de Cicéron, ayant remporté une première victoire contre les pirates de Cilicie. Son père était Marc Antoine le Crétois, vaincu par ceux-ci en Crète, d’où ce surnom méprisant (« Creticus »).

Il grandit à l’époque des guerres civiles et put se rendre compte de l’immoralité générale qui régnait alors dans la vie politique. Dans sa jeunesse, il eut quelques expériences homosexuelles, notamment avec un certain Curion. Il fut pour cela vilipendé par son ennemi Cicéron.

A l’âge de vingt ans, il fut nommé Chef de cavalerie (magister equituum), sur recommandation de sa famille et alors qu’il n’avait aucune expérience. Mais c’était seulement un titre et il n’eut au départ aucune responsabilité.

Il fit ses premières armes en Syrie, sous les ordres du gouverneur Gabinius, séide de Pompée, auteur de la fameuse loi investissant ce dernier de la conduite de la guerre contre les pirates. C’est à son école qu’il fit l’apprentissage de la vie militaire.

La Syrie venait alors d’être annexée par Pompée. A partir de là, Gabinius pacifia la Judée, également soumise par Pompée. Il dut notamment lutter contre Alexandre, le fils du prince juif Aristobule, rival de Hyrcane un client de Pompée. A l’occasion, Antoine participa à la bataille qui lui fut livrée avec succès devant Jérusalem. Alexandre fut contraint de se rendre. Puis il s’empara de la forteresse de Materon où s’était réfugié Aristobule lui-même.

Cela fait, Antoine accompagna Gabinius qui allait soutenir le prince Mithridate évincé du trône de l’empire Parthe par son frère Orodes. Il prit à cette occasion une bonne leçon de géopolitique concernant le grand royaume voisin.

Bien des années plus tard, il s’en souviendra quand il devra organiser son expédition contre celui-ci.

Le roi d’Egypte Ptolémée XII (le père de la fameuse Cléopâtre) ayant été chassé d’Egypte par sa fille Bérénice, le gouverneur Gabinius fut incité à aller le replacer sur son trône. C’était une expédition aventureuse seulement tolérée par le Sénat romain. Mais Gabinius choisit de s’y engager sous l’influence de son état-major, attiré par la riche Egypte, en particulier de Marc Antoine qui était perclu de dettes.

Après avoir traversé un long désert, ce qui était très éprouvant, les Romains avaient à faire le siège de Péluse, porte d’entrée orientale de l’Egypte. A cette fin, Gabinius envoya Antoine avec sa cavalerie tenter de s’en emparer. En l’occasion, celui-ci dut faire montre de talents militaires, mais aussi de négociation, car il fallait se gagner la communauté juive de la ville. L’influence du prince Hyrcane, client de Pompée, fut très utile. Les Juifs étaient de toute façon favorables aux Ptolémée légitimes. Aussi, Antoine entra dans Péluse sans trop de mal. Après cela, lui et son chef livrèrent combat à l’armée égyptienne et remportèrent la victoire. Ptolémée XII fut remis sur le trône, sa fille exécutée. Antoine se montra très humain en refusant de faire exécuter les prisonniers égyptiens contre l’avis de Ptolémée. Les Romains quittèrent ensuite l’Egypte.

Mais il était difficile à Gabinius et à ses lieutenants de revenir à Rome où l’invasion de l’Egypte avait été impopulaire. Ils risquaient de s’y faire assassiner, surtout Antoine qui avait été très partie prenante à l’affaire.

Aussi choisit-il d’aller rejoindre César qui guerroyait en Gaule, sur lettre de recommandation de sa famille, et sans passer par Rome où l’air était malsain. Cela arrangeait aussi Gabinius. César serait ravi d’avoir dans ses rangs un brillant officier comme lui qui venait de faire ses preuves. Ainsi alla-t-il rejoindre son quartier général à Amiens.

Antoine fut pour César un excellent officier. Il fut cependant très dépité d’arriver trop tard pour participer à la deuxième expédition de Bretagne (Angleterre). Malgré tout, il eut l’occasion de se distinguer ensuite dans la répression des révoltes gauloises qui éclatèrent alors. César le fit élire questeur, responsable des finances, ce qui l’amena à s’occuper du recrutement des soldats et donc du paiement de leur solde. Tout comme Labienus, il eut notamment un rôle essentiel lors du siège d’Alesia, surtout au moment de l’attaque de la ville par l’armée de secours gauloise. Placé à un endroit du dispositif essentiel, il lui fallut envoyer des troupes aux points les plus sensibles au gré de l’évolution de la bataille, tâche très délicate qui lui valut d’être cité une fois par son chef dans La guerre des Gaules. Après la reddition de Vercingétorix, César le chargea de poursuivre et de s’emparer du chef Comm l’Atrebate qui poursuivait une guérilla contre les Romains. A chaque rencontre, celui-ci était vaincu mais il parvenait toujours à s’enfuir.
Finalement, Comm fit demander à Antoine de le laisser s’exiler loin des Romains. Antoine y consentit car il ne tenait pas à en faire un martyr et aussi parce qu’il respectait son ennemi.

Lors de la guerre, il monta les échelons en passant de chef de cavalerie au grade de légat, soit de général d’une légion. Il était devenu le principal lieutenant d’un des plus grands stratèges de tous les temps et une nouvelle période de sa vie commençait. Après la guerre des Gaules, il allait assister son chef lors de la guerre civile sur le point d’éclater.


II. Le lieutenant de César dans les guerres civiles.

Consacrant cette promotion, César le fit nommer Augure à Rome, ce qui représentait quelque chose car le pouvoir religieux influait sur le pouvoir politique. Puis, dans son conflit avec Pompée, il le fit élire tribun de la plèbe. C’est ainsi que de concert avec son allié Curion, Antoine tenta par ses veto de s’opposer aux décisions du Sénat tentant de démettre César de son proconsulat en Gaule. L’atmosphère étant mauvaise, il fut cependant contraint de s’enfuir de Rome déguisé en esclave pour aller rejoindre son maître.
César déclencha la guerre civile en franchissant le Rubicon avant d’entrer finalement à Rome. Puis, il alla en Espagne combattre les lieutenants de Pompée, laissant l’Italie sous la garde d’Antoine, en - 49. Celui-ci s’en sortit très bien et, par sa présence auprès des troupes, maintint intacte sa popularité auprès des soldats, ce qui dissuada Pompée d’attaquer l’Italie.

Par contre, sa vie privée laissa beaucoup à désirer et il afficha sans aucune discrétion ses dévergondages. Il eut notamment une relation très chaude avec l’actrice Cytheiris, ce qui fit beaucoup jazzer.
En ayant fini avec les Pompéiens d’Espagne, César attaqua Pompée dans les Balkans. Il ordonna alors à son lieutenant de le rejoindre avec des troupes de l’autre côté de l’Adriatique, une tâche ardue car la flotte pompéienne tenait la mer. Après avoir vaincu au sud de l’Italie une flotte commandée par Libon, responsable de l’exécution d’un de ses frères quelques mois plus tôt, Antoine réussit cependant à passer la mer et à débarquer non loin du camp de César au nord de Dyrrachium, en Albanie actuelle. Grâce à ses initiatives, il évita à son chef une défaite totale devant les troupes de Pompée. Il le suivit ensuite en Thessalie où il l’aida à remporter la victoire de Pharsale en ayant la responsabilité d’une de ses ailes, un point essentiel du dispositif.

Cela fait, César poursuivit son ennemi en Egypte et pour la deuxième fois, Antoine eut la garde de l’Italie. Mais cette fois-ci, il s’en tira moins bien, car il y eut des troubles dans la péninsule générés par une crise économique causée par la guerre civile. Sous l’influence d’un certains Dolabella, le peuple menaçait de se révolter. Antoine, sagement, choisit de rester neutre et n’intervint que quand les troubles furent déclarées. Puis, ayant intelligemment obtenu l’accord du sénat, ce qui légitimait son action, il se mit à réprimer toutes les émeutes. En l’occurrence, il s’était comporté en bon homme d’Etat et n’avait pas commis l’erreur de Marius qui, autrefois, avait été obligé de réprimer les émeutes que son action contre le Sénat avait provoquées.

Malheureusement, ses frasques ne faisaient qu’augmenter en intensité. D’abord, il profita de la défaite des Pompéiens pour acheter la villa de Pompée et tous les biens y attenant, imposa sa volonté aux autres éventuels acheteurs. Cela, encore, était acceptable, mais surtout il en profita pour y réunir tout un ensemble de personnages mal famés, ce qui nuisait à la réputation du parti césarien en Italie.

Précisément, César, à son retour, le lui reprocha, lui ordonna de régler dans son intégralité le prix de la maison de Pompée et lui conseilla vivement de plaquer Cythéiris. Du reste, le dictateur le mit sur la touche quelque temps et Antoine se retrouva pour un moment sans emploi. Il n’en obéit pas moins à son maître en laissant tomber sa maîtresse actrice et en profita aussi pour larguer son épouse Antonia qui l’avait trompé. A la place il se maria avec une femme nommée Fulvie, membre de la haute aristocratie, femme de pouvoir qui recherchait une alliance avec un général de haut rang comme Antoine.

En -44, celui-ci se réconcilia avec César et fut élu consul avec lui la même année. C’est alors que lors de la fête des Lupercales, il se livra à cette mascarade avec son chef, cette opération de propagande qui consista à lui faire refuser par trois fois devant le peuple la couronne du roi. « Vous voyez, Romains, je ne veux pas être roi », tel était le message que le dictateur voulait adresser à ses compatriotes pour les rassurer.


III. Au pouvoir après l’assassinat de César.

L’assassinat de César aux Ides de mars prit de cours Marc Antoine. Le plus puissant était alors Lépide, maître des troupes à Rome. Mais Antoine était consul et comme tel appelé à exercer le pouvoir. Pris entre les conjurés républicains de Brutus et Cassius et les Césariens extrémistes, il montra une fois encore ses capacités d’homme d’Etat en tenant la balance égale entre les extrêmes, entre les optimates, très puissants avec leur réseau de clientèle, et le parti césarien, représenté par la plèbe et l’armée. Il tenta à cette fin de travailler à un consensus destiné à unir tous les intérêts. En fait, il ne réussit qu’à établir un compromis, lequel, comme tout compromis, mécontenta tout le monde, car nul ne voulait se satisfaire de concessions. Mais il ne pouvait faire autrement.

Le socle de son pouvoir fut le testament de Jules César ainsi que ses archives sur lesquels il mit la main et qui lui permit de prendre des initiatives. A partir de ce texte, qu’il interpréta d’ailleurs de manière plus ou moins large en en rajoutant quelque fois, il put imposer sa volonté. César faisait des legs à droite et à gauche. Mais les trois quart de sa fortune allait à son petit-neveu Octave, jeune homme de dix-neuf ans faisant alors ses études à Apollonia (en Albanie actuelle). Que cette fortune aille à ce jeune homme importait assez peu à Antoine, mais ce qui l’ennuyait beaucoup plus est que l’ancien dictateur lui avait aussi légué son nom, et cela le jeune Octave pourrait s’en servir pour recueillir son héritage politique et se trouver des partisans.

Précisément, la stratégie du neveu de César fut de se poser en victime. Il clamait à qui voulaient l’entendre qu’il était lésé et que l’on rechignait à lui donner ce à quoi il avait droit. C’était très politique. Ainsi dut-il opérer pour exiger qu’Antoine lui permette enfin de toucher son héritage.

Dans la répartition des provinces qui eut lieu peu après, Antoine fut contraint de donner la Gaule cisalpine à un général compétent, Décimus Brutus, l’un des conjurés et cousin du meurtrier de César.

Octave, du reste, finit par s’allier avec les Républicains et le Sénat romain contre le trop puissant Antoine, obligé de se retrancher à Modène. Pris en tenailles entre Decimus Brutus et les troupes d’Octave, Antoine finit par être vaincu mais ses talents de général lui évitèrent la destruction totale. En fait, à chaque engagement, il perdait autant d’hommes que ses adversaires. Mais comme il était en infériorité numérique, il ne pouvait pas continuer longtemps à ce compte. Aussi choisit-il d’abandonner le siège de Modène et de faire retraite en Gaule, à la rencontre de son lieutenant Ventidius.

En fin de compte, Octave tourna casaque et s’allia avec lui contre les Républicains. Decimus Brutus finit par s’enfuir de sa province et finit par être tué par un roitelet des Alpes, probablement inféodé à Antoine à qui il voulait complaire.


IV. Le triumvir.

Octave, Antoine et Lépide fondèrent alors le second Triumvirat à Bologne. Ils se partagèrent l’Occident : Antoine eut la part du lion avec la Gaule et l’Espagne. Octave eut la portion congrue avec la Sardaigne, la Corse et l’Afrique. Pour ne pas humilier son jeune collègue (sinon, il se serait encore une fois fait passer pour une victime), Antoine prit la peine de donner à Lépide (et non de garder pour lui) ce qu’il ne fallait pas donner à Octave, soit la Narbonnaise et l’Espagne citérieure. Mais Lépide était pour ainsi dire son homme de paille et Antoine était de loin le plus puissant.

Ils se livrèrent ensuite aux secondes proscriptions. La victime la plus illustre fut Cicéron. Il n’avait que ce qu’il méritait car contre Antoine il avait engagé le combat le premier. Pour celui-ci, il n’était qu’un « laniste » qui ne pensait qu’à faire s’entretuer des citoyens romains pour que triomphe ses intérêts personnels. La conception qu’avait l’orateur de la République était désuète, celle d’un petit provincial qui s’était fait le défenseur déplacé d’un Sénat qu’il avait réussi à intégrer.

Cela fait, les triumvirs partirent livrer bataille aux républicains de Brutus et de Cassius, enfuis en Orient. Une nouvelle guerre civile commençait.

Antoine fut le véritable maître d’œuvre de la victoire des Césariens sur les Républicains à Philippe où Brutus et Cassius trouvèrent la mort. Il en recueillait tout le prestige, renforçant son pouvoir au sein du triumvirat et dans le parti césarien, gagnant en influence vers l’aristocratie. Octave aurait fort à faire pour remonter la pente, organiser sa propagande pour écorner son prestige. Laissant seul ce dernier régler le délicat problème de donation de terres aux soldats en Italie, Antoine partit en Orient rétablir l’autorité romaine.

Dans le Triumvirat, le plus puissant était Marc Antoine Primus inter pares. Lépide passait pour son fidèle second et lui était étroitement associé. Octave était la cinquième roue de la charrette. Un nouveau partage eut lieu lors duquel, Octave eut l’Espagne, Lépide, l’Afrique, et Antoine, tout le reste, soit la Gaule, et tout l’Orient. En apparence, il paraissait le plus fort. Mais il était obligé de déléguer son autorité sur la Gaule car il se trouvait en Orient, ce qui forcément rendait fort ténu le lien entre lui et les généraux qui s’y trouvaient. De plus, l’Italie, seul pays de citoyens romains et donc seul vivier de légionnaires, augmentée sur la demande d’Octave de la Cisalpine qui accédait enfin à la citoyenneté romaine, était en principe indivise ; mais Octave y résidait seul…

En Orient, Antoine révéla une fois encore ses capacités d’homme d’Etat. En effet, il eut l’intelligence de ne pas punir le soutien, il est vrai contraint et forcé, accordé par les cités aux républicains, et se rendit ainsi populaires. Contrairement à l’Italie, pourtant pays du « peuple-roi », l’Orient ne connut pas les cessions de terres aux vétérans. Antoine se contenta de lui imposer une contribution de guerre temporaire pour financer ses besoins militaires (notamment contre les Parthes). Philhellène, il sut se faire apprécier dans tout l’Orient, où on l’appela le « nouveau Dionysos ».

Il traita avec Octave afin de renouveler le triumvirat et conclut avec lui les accords de Brindes (- 40). Octave recevait tout l’Occident, Antoine, l’Orient et Lépide, l’Afrique. A cette occasion, pour mieux celer leur accord, il se maria avec Octavie, la sœur d’Octave. Intelligente et désintéressée, celle-ci œuvrera toujours pour le maintien des bons rapports entre son frère et son mari. Mais ce fut la seule bonne affaire pour Antoine car ces accords aboutissaient à un rééquilibrage des forces en faveur d’Octave. Antoine devait abandonner la Gaule. Son collègue s’inquiétait tout particulièrement d’une possible alliance entre lui et Sextus Pompée, le fils cadet du grand Pompée qui tenait la Sicile et menaçait le pouvoir d’Octave en empêchant l’approvisionnement en blé de l’Italie.

Deux ans plus tard, le triumvirat fut reconduit pour cinq ans lors des accords de Tarente, desquels Antoine fut le grand perdant (- 37). Octave obtenait d’Antoine une flotte pour l’aider à vaincre Sextus Pompée, ceci sans qu’il participe à la guerre. De son côté, il devait livrer 4 légions. Mais jamais il ne le fera ! Officiellement, l’Italie reste indivise, mais dans la pratique Octave, qui y réside, en est le seul maître, et il sera impossible à Antoine d’y recruter des troupes. Or, il n’y a que là qu’il peut le faire puisque c’est le seul pays où on a des citoyens romains. Antoine s’est donc fait escroquer.

Au cours de l’hiver – 37/ – 36, Antoine se consacra à la réorganisation de tout l’Orient. Celle-ci aboutit à la création d’une fédération de royaume-clients fidèles à Rome. Pour ce faire, il investit ou au contraire destitua, voire fit exécuter (Antigone en Judée par exemple) les rois qu’il voulut au grès de leur loyauté et de leurs capacités. Il s’occupa tout particulièrement de l’Egypte de Cléopâtre, très bien pourvue, sans pour autant lui accorder une puissance démesurée. Cléopâtre aurait bien voulu régner sur l’ancien empire des Ramsès mais son amant ne lui accorda qu’une partie de la Judée et non toute la Judée comme elle aurait voulu. Cependant, il agrandit son pays en lui accordant beaucoup de régions forestières et côtières ce qui accrut son potentiel maritime et ses richesses en matières premières. Ainsi favorisait-il sa puissance maritime ce dont il avait besoin pour s’assurer la maîtrise des mers. Peu après, Antoine épousa la reine d’Egypte. Aux enfants qu’il en eut, il accorda les premières donations.

En – 36, Antoine se lança dans une guerre contre les Parthes. Leur souverain était alors Phraates IV. Malheureusement, le triumvir eut le tort de séparer l’armée proprement dite du matériel de siège. Or, celui-ci fut perdu lors d’une embuscade tendue par l’ennemi. Ayant mis le siège devant la cité de Phraata, Antoine fut contraint d’attendre que la faim la pousse à la reddition. Finalement, il traita avec le roi des Parthes et obtint la permission de se retirer. Il n’en subit pas moins lors du retour les harcèlements de l’ennemi. Durant la campagne, il avait commis plusieurs erreurs stratégiques, ainsi le retard qu’il prit à entrer en campagne, souffrant de ce fait des chaleurs de l’été. Jamais César n’aurait commis cette erreur ; il aurait plutôt remis l’expédition à une autre année. De plus, il eut le tort de faire confiance à son vassal le roi d’Arménie Artavasdès, lequel s’abstint d’intervenir lors de l’embuscade causant la perte du matériel de siège (peut-être voulait-il éviter une défaite certaine, il est vrai).

De son côté, Octave réussit à triompher de Sextus Pompée en l’obligeant à s’enfuir en Orient rejoindre Antoine. Par la même occasion le neveu de César en profita pour écarter Lépide en obtenant l’adhésion de ses légions. Sextus Pompée a alors probablement proposé ses services au triumvir contre Octave, ce qui eut été pour Antoine un apport considérable car il avait l’expérience de la mer et peut-être son aide eut été précieuse plus tard lors de la guerre d’Actium. Mais Antoine déclina son offre, ne voulant sans doute pas composer avec un allié comme celui-ci. Sextus Pompée finit exécuté par un lieutenant du triumvir.


V. La lutte contre Octave.

L’éviction de Lépide avait mis face à face Antoine et Octave, transformant le triumvirat en un duumvirat de fait. C’était un de trop et la guerre devait tôt ou tard éclater entre les deux rivaux. Ce fut Antoine qui, par ses initiatives, fournit à Octave le prétexte idéal pour entrer en guerre.

En effet, de concert avec la reine d’Egypte Cléopâtre, Antoine, en conformité avec l’esprit oriental, voulut fonder une monarchie romano-égyptienne, dans la digne tradition des monarchies hellénistiques. Dans son esprit, il s’agissait de fonder une monarchie de droit divin au sein de laquelle le monarque était considéré comme d’essence divine. Ainsi s’explique son assimilation au dieu Dionysos, auquel s’était associé longtemps avant lui Alexandre le grand. Pour consolider cette construction, il octroya aux enfants qu’il avait eu de Cléopâtre des royaumes, mais toujours dans le contexte romain. Dans son idée, un tel système ne devait pas être limité à l’Orient, mais était censé s’appliquer à tout l’empire romain. Pour cela, il fallait associer la tradition occidentale à celle orientale, et c’est pour cela qu’il associât à son pouvoir le jeune Césarion, le fils présumé que la reine d’Egypte avait eu de Jules César (on n’en est pas sûr en fait, car elle a eu d’autres liaisons à Rome, mais César l’a adopté ; alors pour Antoine c’était tout comme…). Il associa aussi son fils aîné Antyllus, celui qu’il avait eu de Fulvia.

Il est évident que toute cette politique ne pouvait qu’aboutir à l’éviction pure et simple d’Octave. Encore une fois, celui-ci se posa en victime, c’était décidément très pratique.

Il réagit en effet en montant une propagande visant à défendre la romanité occidentale contre l’Orient corrupteur. A l’inverse d’Antoine qui se mettait sous le patronage de Dionysos, il choisit de valoriser le culte d’Apollon, par excellence dieu de la mesure. Aux Romains, on racontait alors n’importe quoi : que Cléopatre allait prononcer ses édits au sommet du Capitole… ! Certes, Romains et Italiens ne crurent pas à ces inepties. Mais le fait est que dans toute propagande il y avait une part de vérité. La politique d’Antoine pouvait mener soit à une partition de l’empire, sa division en une partie occidentale et une partie orientale (laquelle d’ailleurs se produira quatre siècle plus tard), soit en un déplacement de son centre de gravité de l’Occident à l’Orient, où se fut alors trouvé sa capitale. Or, les Romains considéraient à juste titre qu’ils n’avaient pas conquis tout l’Orient pour finalement être obligés de se prosterner devant lui !

Finalement, le renvoi de Sosius et d’Ahenobarbus, les deux consuls partisans d’Antoine qui tentaient de défendre sa politique au Sénat, accompagné de 300 sénateurs, fit peser des menaces de guerre. Le prétexte à celle-ci fut trouvé dans la répudiation d’Octavie par Antoine, ainsi que par la lecture au Sénat par Octave, de son testament, lequel négligeait les enfants qu’il avait eu d’Octavie. Tout ceci était très maladroit de la part d’Antoine.

Octave et Antoine font penser à un autre couple d’antagonistes célèbre, Louis XI et Charles le téméraire. On sait que Louis XI savait profiter de toutes les fautes du duc de Bourgogne qui ne savait pas maîtriser ses émotions. Tel « l’universel aragne », Octave tissait sa toile et manœuvrait le trop chatoyant Antoine.

Antoine eut d’abord la tentation d’engager les hostilités en envahissant l’Italie. Certes Octave avait imposé à tous les Italiens un serment de fidélité, mais il n’aurait pas tenu devant l’avancée d’Antoine. Il n’en fit rien et à Octave il laissa l’initiative des hostilités. Or, celui-ci avait à son service l’excellent Agrippa, nommé par lui général en chef de la guerre contre Antoine. Il était clair que la guerre qui commençait serait maritime. Peut-être est-ce parce que le lieutenant d’Octave avait envoyé une flotte au large de l’Illyrie qu’Antoine fut dissuadé de débarquer dans la péninsule. Surtout, il commit l’erreur de disperser ses forces en disséminant ses flottes un peu partout en Orient pour se protéger au mieux, et assurer ses approvisionnements. « A vouloir tout défendre, on ne défendra rien » disait à juste raison Frédéric II. De plus, Agrippa envoya ses liburnes attaquer les cargos approvisionnant les Antoniens, poussant l’audace à s’emparer du petit port de Méthone, dans le Péloponnèse, ce qui élargissait son champ de manœuvre.

Finalement, Octave et Agrippa attaquèrent leur ennemi au golfe d’Ambracie où il s’était retranché devant le promontoire d’Actium. Antoine était bloqué là par un goulet étroit et ne pouvait prendre la mer sans livrer bataille. Il avait le choix entre prendre la voie de terre et s’enfoncer à l’intérieur de la Grèce avec ses légions ou prendre la voie maritime après avoir forcé le blocus d’Octave. Il choisit la deuxième option en tentant de gagner l’Egypte avec sa flotte et tout le trésor de guerre. Cela impliquait qu’il se sépare de l’armée de terre quitte à donner à celle-ci ses directives pour le retrouver ailleurs. De son côté, Octave ne voulait pas lui livrer cette bataille maritime, simplement le laisser passer et en découdre avec lui plus tard ailleurs. Mais Agrippa lui fit valoir qu’il fallait au moins une victoire partielle pour faire impression sur l’opinion romaine. Il ne pouvait remporter une victoire totale, soit détruire toute la flotte d’Antoine, la configuration du lieu ne le permettait pas. Mais il pouvait le plus possible lui nuire en détruisant autant de bateaux qu’il pouvait. C’est ainsi que les lourds vaisseaux d’Antoine tentèrent de forcer le blocus. Les deux flottes prirent du large pour pouvoir mieux s’affronter. Plus légers, les navires d’Octave firent beaucoup de mal à ceux d’Antoine. Ce dernier, avec la reine d’Egypte et quelques navires, réussit à passer et à regagner l’Egypte, mais pas la plus grande partie de sa flotte, laquelle, du moins les unités non détruites par Octave, fut contrainte de regagner son port de départ.

Antoine n’avait là connu qu’un demi-échec. Mais la souple diplomatie d’Octave allait le transformer en une défaite décisive. Octave réussit en effet à obtenir le ralliement des troupes de son adversaire restées à terre, après que celles-ci aient demandé sept jours de réflexion. Dés lors, Antoine avait définitivement perdu. Voyant sa cause perdue, conformément à l’effet domino, tous les monarques orientaux l’abandonnèrent pour rejoindre Octave. Désespéré, Antoine se retrancha à Alexandrie. On a dit qu’il avait commis l’erreur d’abandonner son armée pour choisir la carte maritime. Il avait de bonne raison pour cela, il ne voulait pas abandonner son trésor qui faisait toute sa force. Mais en fait, il n’est pas sûr que le choix terrestre ait été meilleur. Si Antoine était parti à l’intérieur des terres avec ses troupes, il aurait laissé Octave, maître de la mer, débarquer n’importe où. Gênée dans ses approvisionnements, son armée se serait délitée peu à peu car Octave était absolument décidé à refuser toute bataille.

Cléopâtre, de son côté, était plus active. Elle se livra à des exécutions préventives au sein de son palais pour éviter d’éventuelles trahisons. Elle rechercha des alliances à droite et à gauche, notamment chez le roi des Mèdes, mais en vain. Elle envisagea un temps de passer en Espagne et d’y susciter des troubles, ce qui était possible depuis l’aventure de Sertorius. Elle pensa aussi s’enfuir, avec trésor et armée, en Inde ou en Afrique. En fait, tous ces projets étaient irréalisables. Elle envisagea aussi un moment d’assassiner Antoine mais les légionnaires présents dans la ville le lui auraient fait payer. De son côté, Antoine n’avait aucune illusion et s’attendait à être tué par ses hommes pour complaire à son ennemi, ainsi qu’il était advenu plusieurs fois au cours des guerres civiles. Finalement, il se suicida.

Arrivé en Egypte, Octave signifia au peuple égyptien que l’ère des pharaons était terminée et que leur pays devenait une province romaine. Celle-ci serait directement soumis au pouvoir de l’empereur par l’intermédiaire d’un de ses représentants issus de l’ordre équestre et non de l’ordre sénatorial pour éviter qu’un membre de celui-ci puisse s’en emparer et menacer l’approvisionnement de Rome. Le vainqueur d’Antoine se livra aussi à une épuration. Les chefs antoniens les plus les plus déterminés furent éliminés, ainsi Canidius obligé de se suicider. Les moins importants furent épargnés, leur mort n’était pas nécessaire. Surtout, Octave fit étrangler Césarion le fils ( ?) de César, ainsi que Antyllus, fils aîné d’Antoine. Ce dernier avait tenté de se cacher avec quelques compagnons mais fut découvert. Ces deux-là pouvant rallier autour d’eux d’anciens soldats d’Antoine, le nouveau maître de Rome fut obligé de les faire tuer ; il ne faisait pas d’erreur. Il en allait différemment pour le tout dernier d’Antoine, le fils qu’il avait eu de Fulvie, Iullus Antonius, et qui était resté à Rome dans la pouponnière d’Octavie. Il avait très peu connu son père, n’avait pas participé à son combat politique. Plus tard, Octave, devenu Auguste, lui fera confiance et lui confiera des charges honorifiques, ainsi le titre de consul. Il trouvera une mort brutale mais par sa faute. Il s’était en effet acoquiné avec Julia, la fille d’Auguste qui avait monté un centre d’opposition contre son père. Aussi sera-t-il contraint de se suicider en 2 avant JC.

Avec Octave a triomphé le mythe de Rome. En l’Urbs, l’Orient et l’Occident se confondent et la conception orientale d’Antoine n’apportait rien de nouveau finalement. Les Romains estimaient en effet que ces deux pôles étaient partie prenante de leur Histoire, avec :

:arrow: Evandre, un grec légendaire qui avait apporté la civilisation en Italie.
:arrow: Enée, un Troyen, donc un Oriental, qui était à l’origine de la fondation de Rome.

Celle-ci faisait donc la synthèse.

_________________
«Κρέσσον πάντα θαρσέοντα ἥμισυ τῶν δεινῶν πάσκειν μᾶλλον ἢ πᾶν χρῆμα προδειμαίνοντα μηδαμὰ μηδὲν ποιέειν»
Xerxès, in Hérodote,

«L'Empereur n'avait pas à redouter qu'on ignorât qu'il régnait, il tenait plus encore à ce qu'on sût qu'il gouvernait[...].»
Émile Ollivier, l'Empire libéral.
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Message Publié : 17 Déc 2020 19:37 
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Merci pour ce résumé, Ouligator. Intéressant, comme toujours !
J'ai cependant une question : Dans ce résumé, la relation Antoine - Cléopatre est assez peu évoquée. Est-ce aussi le parti pris du livre, peut-être dans le dessein de montrer qu'Antoine n'était pas tant sous influence que cela de la reine d'Egypte ?

_________________
La classe des sots politiques est, de toutes les classes de sots, la plus sotte (Alexandre Erdan).


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Message Publié : 17 Déc 2020 20:19 
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Il nous parait évident, à postériori, que pour tenir l'empire romain il fallait tenir Rome, et c'est Octave qui tenait Rome.
Cette politique orientale d'Antoine, c'était faute de mieux, non ?

"Et sur elle courbé, l'ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux étoilés de points d'or
Toute une mer immense où fuyaient des galères."
José Maria de Hérédia

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Les raisonnables ont duré, les passionnés ont vécu. (Chamfort)


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Message Publié : 17 Déc 2020 23:14 
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Jean Froissart
Jean Froissart
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Inscription : 29 Jan 2007 8:51
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Je n'ai pas lu le livre, mais je connais relativement bien Marc-Antoine quand je l'ai croisé dans les différentes biographies de Cléopâtre que j'ai pues lire il y a quelques années. J'ai eu une conversation téléphonique avec l'auteur du résumé (Didier Lafargue) et il m' a dit pour répondre a votre question que dans son cours Monsieur Jean-Michel Roddaz (HDR sur Marcus Agrippa) avait dit que Marc Antoine n'était pas celui que décrit dans sa propagande Octave, et qu'il se servait de Cléopâtre et pas l'inverse, qu'il n'était la mollesse incarnée.

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«Κρέσσον πάντα θαρσέοντα ἥμισυ τῶν δεινῶν πάσκειν μᾶλλον ἢ πᾶν χρῆμα προδειμαίνοντα μηδαμὰ μηδὲν ποιέειν»
Xerxès, in Hérodote,

«L'Empereur n'avait pas à redouter qu'on ignorât qu'il régnait, il tenait plus encore à ce qu'on sût qu'il gouvernait[...].»
Émile Ollivier, l'Empire libéral.
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