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 Sujet du message : De Napoléon à Louis-Philippe
Message Publié : 02 Juin 2019 19:29 
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Jules Michelet
Jules Michelet

Inscription : 10 Fév 2014 7:38
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Localisation : Versailles
j ai trouvé (sur wiki) cette liste des chefs de gouvernement de la monarchie de Juillet.

Jacques Laffitte
Casimir Perier
Jean-de-Dieu Soult, duc de Dalmatie (I)
Étienne Maurice, comte Gérard
Hugues Bernard Maret, duc de Bassano
Édouard Mortier, duc de Trévise
Achille-Charles-Victor, duc de Broglie
Adolphe Thiers (I)
Louis, comte Molé (I et II)
Jean-de-Dieu Soult, duc de Dalmatie (II)
Adolphe Thiers (II)
Jean-de-Dieu Soult, duc de Dalmatie (III)
François Guizot

Je vois à peu près cinq anciens serviteurs, civils ou militaires, du premier empire : Soult, Gerard, Maret, Mortier, Molé, sur dix!

Or en première analyse, le régime de Louis Philippe n a que bien peu de rapports avec celui de Napoleon ! La haine de la Restauration et de l Ancien régime suffit elle à expliquer ce phénomène ? Ou faut il y voir un simple opportunisme ?


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Message Publié : 02 Juin 2019 19:40 
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Polybe
Polybe

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Le premier empire a retrouvé droit de cité sous la monarchie de juillet, contrairement au régime précédent où il était hors de question d'évoquer l'"usurpateur" et son règne. A la fois par réaction envers la Restauration, pour récupérer la gloire Napoléonienne et pour se situer dans la continuité issue de la révolution.


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Message Publié : 03 Juin 2019 7:28 
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Philippe de Commines
Philippe de Commines

Inscription : 13 Mars 2010 20:44
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Oui
souvenez-vous ne serait-ce que du retour du drapeau tricolore !

_________________
il pleuvait, en cette Nuit de Noël 1914, où les Rois Mages apportaient des Minenwerfer


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Message Publié : 04 Juin 2019 7:27 
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Jules Michelet
Jules Michelet

Inscription : 10 Fév 2014 7:38
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Localisation : Versailles
je comprends que Louis Philippe ait voulu dorer son blason en se tournant vers la Grande armée et le drapeau tricolore !

mais comment des hommes qui furent les serviteurs zélés d'un régime autoritaire purent ils avoir l'idée de travailler pour un monarque libéral sans avoir le sentiment de se renier?


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Message Publié : 05 Juin 2019 4:25 
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Jean Mabillon
Jean Mabillon

Inscription : 07 Sep 2008 15:55
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Sur cette vaste question, je puis vous proposer quelques pistes.

La plus sérieuse est qu'à mon sens, la question du régime politique n'était pas essentielle à l'époque. La couleurs du drapeau, la conception de la hiérarchie sociale (fondée sur l'hérédité pour les uns ou sur le mérite personnel pour les autres) , la place de l'Eglise ...étaient des critères plus importants que le rôle du parlement ou la liberté de la presse.

Je crois aussi que les maréchaux ou ministre de la Empereur eurent le sentiment de servir un homme hors du commun dont l'autoritarisme était justifié par son "génie". Mais ils pensaient sans doute que la dictature impériale était une étape à passer pour fonder une nouvelle société.

Et enfin n'excluons pas une part d'opportunisme. Ces anciens héros s'ennuyaient sans doute et avaient le sentiment de retrouver des postes à leur niveau en servant Louis Philippe...


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Message Publié : 05 Juin 2019 6:52 
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Philippe de Commines
Philippe de Commines

Inscription : 13 Mars 2010 20:44
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Et quand on songe que c'est Talleyrand qui met le pied à l'étrier de Louis Philippe !

_________________
il pleuvait, en cette Nuit de Noël 1914, où les Rois Mages apportaient des Minenwerfer


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Message Publié : 05 Juin 2019 7:48 
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Aigle a écrit :
Sur cette vaste question, je puis vous proposer quelques pistes.

La plus sérieuse est qu'à mon sens, la question du régime politique n'était pas essentielle à l'époque. La couleurs du drapeau, la conception de la hiérarchie sociale (fondée sur l'hérédité pour les uns ou sur le mérite personnel pour les autres) , la place de l'Eglise ...étaient des critères plus importants que le rôle du parlement ou la liberté de la presse.

Analyse intéressante, mais qui ne vaut sans doute pas pour l'ensemble du peuple. (Je pense aux couches populaires.)

Citer :
Je crois aussi que les maréchaux ou ministre de la Empereur eurent le sentiment de servir un homme hors du commun dont l'autoritarisme était justifié par son "génie". Mais ils pensaient sans doute que la dictature impériale était une étape à passer pour fonder une nouvelle société.

Le "génie" de Louis Philippe... :rool:

A moins que vous ne parliez du "Génie de la liberté" qui trône à Bastille sur la colonne de Juillet ? %1 :mrgreen:

Roi des Français, un peu réformateur, mais Louis-Philippe est gêné aux entournures, sur ce coup. Il y a bien un symbole connu pour la liberté, c'est Marianne. Mais on ne va pas reprendre un emblème républicain ! Il accouche donc... d'un ange (l'importance de l'Eglise, disiez-vous) debout ailes écartées sur une sphère. - Allégorie, je pense, de la France faisant connaître la liberté dans le monde entier.

Particularité : le sexe de cet ange ne porte pas à discussion. Il est indiscutablement masculin, même de loin. Il est équipé, disons. (Il ne sera pas dit qu'on n'a pas tout fait pour éviter toute confusion avec Marianne.)

Au total, la statue la plus ridicule de Paris, que les ouvriers du quartier, qui avaient pris et rasé la Bastille 40 ans plus tôt, devaient regarder en riant jaune.

Aristide Bruant, sous le second empire je pense, le brocardera gentiment, dans une chanson. (Doucement, parce que l'empereur n'aimerait sans doute pas qu'on s'en prenne violemment à un monarque ?)
La chanson, peu connue, mais que je trouve délicieuse, s'appelle Il n'peut pas.
(Il rôtit comme une volaille, j'adore.)

_________________
Si l'avenir est multiple, le passé est unique. Malgré cela, la réalité historique est parfois difficile à découvrir.


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Message Publié : 05 Juin 2019 7:55 
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Eginhard
Eginhard

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Pierma a écrit :
Aigle a écrit :
Sur cette vaste question, je puis vous proposer quelques pistes.

La plus sérieuse est qu'à mon sens, la question du régime politique n'était pas essentielle à l'époque. La couleurs du drapeau, la conception de la hiérarchie sociale (fondée sur l'hérédité pour les uns ou sur le mérite personnel pour les autres) , la place de l'Eglise ...étaient des critères plus importants que le rôle du parlement ou la liberté de la presse.

Analyse intéressante, mais qui ne vaut sans doute pas pour l'ensemble du peuple. (Je pense aux couches populaires.)

Citer :
Je crois aussi que les maréchaux ou ministre de la Empereur eurent le sentiment de servir un homme hors du commun dont l'autoritarisme était justifié par son "génie". Mais ils pensaient sans doute que la dictature impériale était une étape à passer pour fonder une nouvelle société.

Le "génie" de Louis Philippe... :rool:
Mais non, Aigle parle parle bien sûr du génie de Napoléon. Qui justifiait son autoritarisme aux yeux de ses collaborateurs etc. etc.


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Message Publié : 05 Juin 2019 12:08 
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Philippe de Commines
Philippe de Commines

Inscription : 27 Déc 2013 0:09
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Aigle a écrit :
La plus sérieuse est qu'à mon sens, la question du régime politique n'était pas essentielle à l'époque. La couleurs du drapeau, la conception de la hiérarchie sociale (fondée sur l'hérédité pour les uns ou sur le mérite personnel pour les autres) , la place de l'Eglise ...étaient des critères plus importants que le rôle du parlement ou la liberté de la presse.
Le parlement n'était peut-être pas au centre des préoccupations mais la liberté de la presse l'était bien. Ce sont les ordonnances sur la presse qui ont mis le feu aux poudres. Les gens du peuple qui se sont battus ne devaient pas beaucoup lire, c'est vrai mais c'est ainsi, ils se sont battus. La révolution de juillet n'était pas une révolution de palais mais une révolution populaire menée au nom des libertés.

Jérôme a écrit :
comment des hommes qui furent les serviteurs zélés d'un régime autoritaire purent ils avoir l'idée de travailler pour un monarque libéral sans avoir le sentiment de se renier?
Ce régime autoritaire était tout de même issu de la Révolution et s'en revendiquait. Napoléon prétendait libérer les peuples en leur apportant le code civil et, dans la mesure où il abolissait ce qui restait de féodalité, c'était vrai. Alors que Charles X voulait faire oublier la Révolution et, autant que possible, revenir à l'Ancien Régime, Louis-Philippe en acceptait les principaux acquis : souveraineté du peuple, une Eglise qui ne se confond pas avec l'Etat, libéralisme économique, égalité (formelle) des droits à la naissance.

Par ailleurs, les anciens dignitaires de l'Empire n'avaient plus de prétendant au trône impérial, prenaient de l'âge et ils avaient conservé une position sociale et une fortune qu'une aventure républicaine aurait pu compromettre. Louis-Philippe était symboliquement acceptable et beaucoup plus rassurant que les agités qui voulaient restaurer la Commune de Paris.


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Message Publié : 05 Juin 2019 13:04 
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Eginhard
Eginhard

Inscription : 23 Déc 2010 13:31
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Jerôme a écrit :
mais comment des hommes qui furent les serviteurs zélés d'un régime autoritaire purent ils avoir l'idée de travailler pour un monarque libéral sans avoir le sentiment de se renier?

De la même manière qu'au vingtième siècle, des personnes sont passées d'un régime autoritaire à un régime plus libéral ou plus démocratique, ou on fait le chemin en sens inverse ou ont défendu la liberté, les droits de l'homme avant de les "oublier" fort opportunément par la suite sans que, apparemment du moins, leur conscience n'ait été ébranlée par ces changements.


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Message Publié : 05 Juin 2019 15:00 
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Grégoire de Tours
Grégoire de Tours

Inscription : 13 Juin 2017 15:04
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ThierryM a écrit :
De la même manière qu'au vingtième siècle, des personnes sont passées d'un régime autoritaire à un régime plus libéral ou plus démocratique, ou on fait le chemin en sens inverse ou ont défendu la liberté, les droits de l'homme avant de les "oublier" fort opportunément par la suite sans que, apparemment du moins, leur conscience n'ait été ébranlée par ces changements.

:wink:

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Sans aller si près de nous, les quidam en question n'étaient pas à leur premier "tour". La plupart avaient servi la RF (ceci vous donne un aperçu des choses) puis le Directoire, Bonaparte-Napoléon... A ce stade (on a eu une campagne de Russie dans les jambes et un aperçu des limites du "grand homme").
J'y vois de "l'adaptation", une certaine intelligence au mieux, une évaluation de ce que l'on a donné (un peu sans réfléchir sur la longueur) et ce qui reste de vie, ce que l'on va transmettre comme "héritage" (pas spirituel ou autre : héritage au sens premier, le plus important en général). // Le style Ney "Droit au coeur" : c'est un peu comme si en face, certains allaient viser une cheville, l'épaule, une bouclette etc. ; le verbe "renier" se place un peu au même niveau, au bord de la fosse : on a encore rien pigé !

----------------

1- L'approche de Talleyrand est très caricaturale. Un petit retour à l'étude du Congrès de Vienne où la France s'en tire à bon compte. En face il y avait des déchaînés (genre Metternich et autres). Ne pas oublier les 100 jours de l'idole et tout est à recommencer pour Talleyrand.
2- 1871 ----> raclée mais du jamais vu, même en face sous Napoléon... de l'incroyable ! Là encore il y a le genre Gambetta (les Français ne s'y tromperont pas lors de voter ; Gambette : 0...) et Thiers. Thiers réussit le tour de force de sauver quelques meubles. Et Thiers a été l'élève de qui ? Talleyrand. :wink:
.


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Message Publié : 06 Juin 2019 7:03 
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Jules Michelet
Jules Michelet

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Merci pour tous ces commentaires.

S agissant des préoccupations financières, je renvoie à Balzac qui montrent bien que les héros de l Empire sont devenus très sensibles à leur patrimoine. La cousine Bette le montre bien, par exemple.


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Message Publié : 09 Juin 2019 18:22 
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Jean Mabillon
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Je veux bien admettre, cher Jérôme, que certains hommes d Etat de la monarchie de Juillet étaient animés par des buts très matériels mais je pense qu il y avait chez eux une part au moins de sincérité.

On peut trouver quelques éléments de défense dans leur propre bouche. Je pense à ce discours du comte Molé qui fut ministre de L Empereur et du Roi des Français.
http://www.academie-francaise.fr/repons ... ocqueville

" Savez-vous ce que me disait Napoléon dans un entretien et à un moment solennel toujours présents à ma mémoire : « Après moi, la révolution, ou plutôt les idées qui l’ont faite, reprendront leur cours. Ce sera comme un livre dont on ôtera le signet, en recommençant la lecture à la page où on l’avait laissée. » Eh bien, Monsieur, vous le voyez, ce despote savant, rationnel, comme vous l’appelez, avait-il donc foi en lui-même ?

Le despotisme, pour lui, n’était pas le but, mais le moyen, le seul moyen de faire rentrer le fleuve débordé dans son lit ; de réaccoutumer la France révolutionnée à l’ordre, à l’obéissance ; de donner le temps à chacun d’oublier ce qu’il avait fait, ce qu’il avait dit, et d’ouvrir pour tous une nouvelle ère.

Quant au but, il n’en eut jamais qu’un, sa plus grande gloire, en faisant de la France le pays le plus puissant de l’univers. Voilà Napoléon tel que je l’ai vu, et si je ne vous craignais, j’ajouterais, tel qu’il a été. Mais en le considérant ainsi, ne croyez pas que je me rende moins juste que vous ; ce n’est pas moi qui dissimulerai rien des malheurs qu’il a attirés et qu’il devait finir par attirer sur la France. Il lui a manqué de savoir placer la limite du possible, et de croire que la vérité et la justice ne sont le meilleur moyen de gouverner les hommes que parce qu’elles sont la justice et la vérité.

Enfant lui-même de ce XVIIIe siècle qu’il jugeait avec rigueur, il n’avait foi que dans l’esprit, ne vivait que par l’esprit. Il croyait que le monde avait d’abord appartenu au plus fort, et que la civilisation le faisait passer au plus habile ; il redoutait par-dessus tout l’empire du grand nombre, comme le seul retour à la violence et à la barbarie que, sous une forme ou sous une autre, comportassent nos temps modernes. Son règne aura montré une fois de plus où peut entraîner la volonté absolue d’un seul homme, fût-il le plus surprenant et le plus intelligent de l’univers.

Le despotisme avait été le seul remède à l’état de dissolution où Bonaparte, au 18 brumaire, avait trouvé la France ; il était dans son-caractère de se l’approprier pour ainsi dire, et de risquer, au profit de ce qu’il appelait sa gloire, cette société française qu’il avait laborieusement et si habilement reconstruite.

C’est à cette œuvre de reconstruction, de restauration sociale, qu’il sut employer merveilleusement les hommes les plus compromis, les plus signalés dans l’œuvre de destruction ; d’autres qui, comme M. de Cessac, étaient nés pour seconder un pouvoir éclairé et organisateur ; et enfin ceux qui, jeunes encore, se trouvaient libres dans le présent et sans engagement pour l’avenir.

Vous avez parlé à ce sujet, et même avec un bonheur d’expression bien rare, de deux espèces de serviteurs que les souverains absolus trouvaient toujours sous leur main. Ne vous y trompez pas, Monsieur, Napoléon rencontrait une troisième catégorie, et celle-là ne se composait pas de serviteurs, mais bien de ceux qui, en l’aidant à. réparer tant de maux, à faire oublier tant de crimes, à détrôner tant d’orgueilleux mensonges, à réhabiliter tant d’éternelles vérités, croyaient embrasser une sainte et généreuse croisade.

Vous l’avez représenté sous l’Empire tel que je l’ai vu moi-même, homme d’ordre, de pouvoir, de conscience, de commandement et d’obéissance ; tel que le ciel l’avait fait. À force d’admirer celui dont il exécutait les volontés, il avait fini par porter une sorte d’enthousiasme dans l’obéissance ; il aurait dit volontiers qu’elle formait, avec la probité, les deux principales vertus de l’homme public."


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Message Publié : 09 Juin 2019 18:39 
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Jean Mabillon
Jean Mabillon

Inscription : 07 Sep 2008 15:55
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Ce discours de Molé est une réponse au discours de Tocqueville dont je retiens ceci
http://www.academie-francaise.fr/discou ... ocqueville

"Napoléon parait à ce moment suprême. Il ramasse à la hâte, et place dans ses mains tous les fragments dispersés du pouvoir, constitue une administration, forme une justice, organise sur un seul et même plan la législation civile aussi bien que la législation politique ; il tire, en un mot, de dessous les ruines que la révolution avait faites, une société nouvelle, mieux liée et plus forte que l’ancienne société détruite, et l’offre tout à coup aux regards de la France, qui ne se reconnaissait plus elle-même.

Le monde éclata en cris d’admiration à cette vue, et l’on fut excusable de croire que celui qui donnait de tels spectacles aux hommes, était en quelque sorte lui-même plus qu’un homme.

La chose était en effet admirable et extraordinaire, mais elle n’était point aussi merveilleuse que se le figuraient ceux qui en étaient les témoins. Il s’était rencontré, pour l’accomplir, des facilités si singulières, mais en même temps si cachées, que peut-être le principal effort du génie de Napoléon a-t-il été de les découvrir.

Quoique l’Empire ait fait des choses surprenantes, on ne peut dire qu’il possédât en lui-même les véritables sources de la grandeur. Il dut son éclat à des accidents plutôt qu’à lui-même.

La révolution avait mis la nation debout, il la fit marcher. Elle avait amassé des forces immenses et nouvelles, il les organisa et en usa. Il fit des prodiges, mais dans un temps de prodiges. Celui qui avait fondé cet empire, et qui le soutenait, était d’ailleurs lui-même le phénomène le plus extraordinaire qui eût paru depuis bien des siècles dans le monde. Il était aussi grand qu’un homme puisse l’être sans la vertu.

La singularité de son génie justifiait et légitimait en quelque sorte aux yeux de ses contemporains leur extrême dépendance ; le héros cachait le despote ; et il était permis de croire qu’en lui obéissant, on se soumettait moins à son pouvoir qu’à lui-même. Mais après que Napoléon eut cessé d’éclairer et de vivifier ce monde nouveau qu’il avait créé, il ne serait resté de lui que son despotisme, le despotisme le plus perfectionné qui eût jamais pesé sur la nation la moins préparée à conserver sa dignité dans la servitude.

L’empereur avait exécuté sans peine une entreprise inouïe ; il avait rebâti tout l’édifice social en même temps et sur un plan unique, pour y loger commodément le pouvoir absolu.

Les législateurs qui ont formé les sociétés naissantes, n’avaient pas été eux-mêmes assez civilisés pour concevoir l’idée d’une pareille œuvre, et ceux qui étaient venus, quand déjà les sociétés vieillissaient, n’avaient pu l’exécuter ; ils avaient trouvé dans les débris des institutions anciennes, d’insurmontables obstacles. Napoléon possédait les lumières du XIXe siècle, et il avait à agir sur une nation presque aussi dépourvue de lois, de coutumes et de mœurs fixes, que si elle n’eût fait que de naître. Cela lui permit de fabriquer le despotisme d’une façon bien plus rationnelle et plus savante qu’on n’avait osé l’entreprendre avant lui. Après avoir promulgué dans un même esprit toutes les lois destinées à régler les mille rapports des citoyens entre eux et avec l’État, il a pu créer à la fois tous les pouvoirs chargés d’exécuter ces lois, et les subordonner de telle sorte à ce qu’ils ne composassent tous ensemble qu’une vaste et simple machine de gouvernement, dont lui seul restait le moteur.

Il vit une immense révolution entreprise pour la liberté et aboutissant au despotisme ; un empire qui avait semblé toucher à la monarchie universelle, détruit par la main des étrangers dans sa capitale ; un homme qu’il avait cru plus grand que l’humanité trouvant en lui-même sa propre ruine, et se précipitant du trône alors que nul n’était plus assez fort pour l’en arracher.

Se rappelant tant d’espérances déçues, tant de projets restés vains, tant de vertus et de crimes inutiles, la faiblesse et l’imbécillité des plus grands hommes faisant tantôt plus, tantôt moins, toujours autrement qu’ils ne voulaient, il comprit enfin que la Providence nous tient tous dans sa main, quelle que soit notre taille, et que Napoléon, devant lequel sa volonté pliée et comme anéantie, n’avait été lui-même qu’un grand instrument choisi par Dieu au milieu de tous les petits outils dont il se sert pour renverser ou rebâtir les sociétés humaines."


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Message Publié : 10 Juin 2019 10:47 
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Jules Michelet
Jules Michelet

Inscription : 10 Fév 2014 7:38
Message(s) : 3011
Localisation : Versailles
Un grand merci à l aigle pour faire parler les acteurs de l'époque.

Si je comprends bien il s agit de discours de réception à l'académie française ? Tocqueville faisant l'éloge d un ministre défunt de l'empire (Cessac) et Molé celui de Tocqueville, élu au siège de Cessac. Éloges pas très chaleureux dans les deux cas !


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