A la une du Blog de l'histoire
Nous sommes actuellement le 14 Août 2018 22:45

Le fuseau horaire est UTC+1 heure




Publier un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 9 message(s) ] 
Auteur Message
Message Publié : 14 Nov 2013 7:25 
Hors-ligne
Tite-Live
Tite-Live

Inscription : 13 Nov 2008 6:58
Message(s) : 336
Localisation : Suisse
C'est le titre de ce texte écrit par un historien du début du XXè siècle, Robert Durrer.
Voici le premier épisode sur quatre, les suivants suivront.

*****

1er épisode


Avertissement : ce texte date de 1915, ce qui explique le style

Sources et littérature

Les recherches sur les origines politiques des trois pays ont beaucoup occupé les historiens suisses depuis bientôt quatre-vingts ans, et, depuis les travaux fondamentaux de Joseph Eutych Kopp, une lumière toujours plus vive a été jetée sur cette période, que recouvrait autrefois l'obscurité des légendes. Les récits, devenus populaires, de Tschudi et de Jean de Müller ont dû céder à ces résultats. Nous ne devons pas trop le regretter, car le tableau réel de la liaison des effets et des causes, et de la liaison de la grande politique avec les intérêts particularistes et locaux, n'a pas à craindre ta comparaison avec le tableau fantaisiste, né de la liaison naïvement poétique des fragments dispersés des traditions populaires. Si la peinture des événements réels et des origines véritables est moins idéaliste et moins facile à comprendre, elle est certainement plus instructive au point de vue politique. Et en particulier ce mot reste vrai pour un peuple démocratique: que l'histoire est l'éternelle éducatrice des peuples -l'histoire non fardée, qui est la politique du passé, et non pas la légende héroïque, transfigurée et chauvine.
Malheureusement, nous ne pouvons citer ici, dans la masse énorme des ouvrages se rapportant à notre sujet, qu'un choix des plus importants. Et non sans arbitraire. Justement, les recherches spéciales ont les plus grands mérites, et c'est grâce à elles que la critique négative a pu se transformer en tableau positif. Mais les bibliographies que l'on trouve dans les études un peu considérables, indiquent tous les travaux de détail.
Les oeuvres ci-dessous énumérées sont rangées suivant l'ordre chronologique; les différences des points de vue s'expliquent par le fait que les recherches ont été sans cesse en s'approfondissant. Toutes les questions ne sont pas encore élucidées. Si les archives ne recèlent plus de documents nouveaux, il reste aux générations futures de savants bien des choses à expliquer, bien des faits à grouper autrement. Dans l'exposé qui précède, je n'ai pu qu'essayer d'esquisser les grandes lignes du sujet, telles qu'elles m'apparaissent



Les notes importantes ont été mises entre double parenthèses et en italique et directement dans le texte

Premiers combats de la Suisse primitive pour la liberté
Par Robert Durrer

Notre patrie suisse, avec ses trois langues et ses trois civilisations, avec la complexité de sa configuration géographique, avec ses contrastes politiques, sociaux et religieux, est la résultante des circonstances historiques, et non une création du hasard. La « volonté consciente qui préside à l'histoire universelle » lui avait prescrit nettement sa mission et ses limites bien avant de la conduire à son but suivant le cours lent mais logique des événements. L'idée géographique du pays suisse a précédé de plusieurs siècles l'idée politique. Les liens les plus lâches ont suffi pour rattacher à jamais un territoire au nom suisse qui incarnait dès l'origine un idéal, celui de la liberté démocratique. La liberté suisse était mystérieusement devenue un concept général quand, en fait, elle était loin de profiter à l'ensemble du pays. L'évolution politique à laquelle nous étions prédestinés n'a pu s'accomplir que par le travail de cinq siècles.

I. Les origines de la liberté des Waldstätten
Facteurs généraux primitifs- population, constitution et droit.


Si la Confédération suisse n'est pas née dans les villes opulentes qui, plus tard, devaient être appelées à diriger ses destinées; si ce n'est pas de là qu'elle a tiré son nom et ses armoiries; si, au contraire, ce sont les simples communautés paysannes des bords du lac des Waldstätten qui ont été son berceau, qui l'ont baptisée et lui ont donné son blason, c'est que c'est dans ces contrées qu'existaient, dès l'origine, les bases de notre avenir politique: fier sentiment de l'indépendance, qui se retrempait dans la nécessité continuelle de défendre le sol natal contre les rigueurs d'une nature violente; plus grande ouverture d'esprit pour apprécier les événements extérieurs que n'en avaient d'autres paysans vivant dans des conditions politiques ana¬logues, parce que le passage du Gothard amenait dans les vallées marchands, pèlerins, soldats et autres voyageurs, et fournissait aux indigènes l'occasion de franchir eux-mêmes la grande chaîne en qualité de muletiers et de mercenaires et d'assister aux combats que livraient pour la liberté les communes urbaines de la Haute-Italie. Un facteur essentiel gît dans la conservation des vertus militaires, que les autres paysans de l'Allemagne avaient perdues par leur propre et imprévoyante nonchalance et par la politique consciente des grands de l'Empire et de leurs vassaux, les chevaliers. Chez nous, par suite de l'insuffisance du sol à nourrir une population prolifique, le service mercenaire était en quelque sorte déjà une « industrie des étrangers», et on en faisait argent. Plus d'un simple fils de paysan, parti pour l'Italie à la solde des Hohenstaufen, en est revenu chevalier; ses descendants sont redevenus paysans parce qu'ils n'avaient pas les moyens de vivre la vie des nobles, et ainsi se préparait ce nivellement démocratique des classes sociales qui est caractéristique de la Suisse primitive, et qui a présidé à l'évolution de notre Etat.
Les influences de l'esprit italien sur notre développement ne sont pas négligeables, et comme la route qui, de la vallée d'Urseren, se dirigeait sur la Furka débouchait dans un pays où se faisait sentir la civilisation française - le Valais - on peut dire que la trinité des langues entourait déjà le berceau de notre Confédération ((Un document milanais daté de 1242 désigne le passage du Gothard non seulement comme conduisant en Allemagne, mais aussi comme une voie d'accès à la France.-Les fils d'un des fondateurs de la Ligue de 1291, d'Arnold de Silenen, s'établissent déjà à Viège, à la limite des langues française et allemande, et leurs descendants, fréquemment alliés à la noblesse savoyarde, conservent pendant deux siècles double domicile en Valais et dans leur patrie uranaise. Ils étaient appelés, grâce à leur con¬naissance des deux langues, à jouer plus tard un rôle prépondérant dans la politique - grosse de conséquences - d'alliance avec la France.))
Au point de vue ethnique, la population de la Suisse primitive ne peut pas non plus se réclamer de l'unité. La légende fait venir les Schwyzois de la Suède ou les fait descendre de Saxons que Charlemagne aurait transportés dans les Alpes pour défendre ses frontières; elle dérive les Uranais des Goths, les Unterwaldiens de colons romains. Il y a un grain de vérité dans ces traditions. Nous devons admettre dans les trois pays deux couches au moins de colonisation: une population primitive romanisée, dont témoignent, outre un certain nombre de trouvailles, beaucoup de noms de localités et les résultats des études anthropologiques, et une nouvelle colonisation alamano¬franque, qui eut lieu sous les Francs depuis le VIIme siècle à peu près jusqu'au Xme, et qui est prouvée par les recherches sur l'ancien droit et par l'examen des vieux documents. Il semble que ces coloni¬sations franques aient été pour une part des colonisations militaires, remontant directement aux rois mérovingiens et carolingiens, et que, pour l'autre part, elles aient été ordonnées par les comtes des districts et aient eu pour but le défrichement des forêts. Ce dernier cas explique clairement - pour une part tout au moins - l'existence de grandes propriétés foncières en mains de puissantes familles seigneuriales .¬A Uri s'est continuellement opéré, jusqu'à une époque relativement récente, un mélange du sang lombard avec le sang indigène, grâce au transit par le Gothard. A l'époque qui nous intéresse en tant que point de départ de la liberté politique, ces diverses couches de population étaient unifiées au point de vue linguistique: la langue allemande était la seule qu'elles parlassent. Mais quant au reste, les habitants de cette contrée ne formaient pas encore un ensemble jouissant d'une seule et même condition sociale et juridique.
Il n'est pas facile de rendre claire au simple profane la complexité des rapports juridiques au moyen âge, rapports fondés sur l'opposition théorique entre la liberté personnelle et la dépendance personnelle, mais qui étaient modifiés à l'infini par les conditions pratiques locales. La connaissance de ces rapports dans leurs traits essentiels est cependant indispensable à l'intelligence des événements. Dans tous les cas, pour comprendre le moyen âge, il faut se défaire complètement de nos notions actuelles sur l' Etat.
L'idée médiévale de l'Etat se concentrait théoriquement dans la puissance illimitée du roi. Du roi dépendaient les fonctionnaires provinciaux, les ducs; de ceux-ci les comtes des districts. Les comtes avaient sous leurs ordres les centeniers, les fonctionnaires subalternes des centenies, des circonscriptions judiciaires et militaires. La royauté était la source de toute puissance, et toute puissance subordonnée avait, à l'origine, le caractère d'un simple emploi. Néanmoins, les Carolingiens ne pouvaient déjà plus se considérer comme les souverains directs d'un ensemble de sujets comprenant tous les habitants du royaume. La classe des «non-libres», des serfs, qui constituait déjà à l'époque des anciens Germains une partie essentielle de la population, relevait du droit réel, non du droit public. Les non-libres étaient la propriété privée de leurs seigneurs; ils n'appartenaient à l'Etat que par l'intermédiaire de ceux-ci, et n'étaient pas de leur propre droit. Le développement du système féodal et des seigneuries a ensuite donné à ce servage une extension inattendue, qui devait conduire au complet bouleversement des bases constitutionnelles. L'expédient auquel on était souvent obligé de recourir pour sa conservation personnelle, en ces temps d'insécurité générale, et qui consistait à se mettre sous la protection d'un plus puissant, ainsi que l'incessant accroissement des grandes propriétés ecclésiastiques réduisirent une foule de paysans à une sujétion qui les mettait également à la merci des seigneurs et les soustrayait plus ou moins à l'autorité de l' Etat.
Cette évolution aboutit aux privilèges d'immunité accordés par le roi aux grandes fondations religieuses. Immunité signifiait, dans sa conséquence dernière, séparation complète d'avec le territoire administratif du fonctionnaire public; toutes les compétences de celui-ci passèrent au couvent et à son avoué ((« Avoué, advocatus», est, au moyen âge, l'expression générale qui désigne le représentant de la puissance judiciaire, quelque variées que fussent, dans le détail, les attributions de cet office. L'avouerie des Eglises, la plupart du temps héréditaire dans la famille du fondateur, avait sa base juridique dans l'interdiction faite aux ecclésiastiques de prononcer des condamnations capitales et de verser le sang. Pour la même raison, les avoués exerçaient aussi l'autorité militaire dans le territoire d u couvent, et ils devenaient souvent, en fait, les souverains de ce territoire, vn se saisissant de toute la puissance publique.))
La plupart du temps, le couvent ne parvenait pas à arrondir ses propriétés, mais tous les biens qui venaient s'y ajouter revendiquaient le privilège de l'immunité. Et si l'on songe que l'avouerie des couvents était elle-même héréditaire, et que des fractions de cette avouerie pouvaient, d'après le droit féodal, être conférées comme arrière-fiefs - qui s'héritaient de leur côté d'après le droit commun de succession et pouvaient constituer, en principe, autant de parts de juridiction - on peut se faire une idée approximative de la complexité du système. Cette complexité forme un contraste absolu avec notre idée de l'unité de l'Etat. En matière judiciaire et politique, l'unité territoriale avait été presque entièrement détruite par la formation de groupements personnels qui unissaient en autant d'associations séparées les gens de même condition ou les sujets d'une même seigneurie.
Comme citoyens de l' Etat, relevant directement de la souveraineté impériale, on ne pouvait -- à part les grands, les seigneurs ecclésiastiques au bénéfice d'immunités et les dynastes temporels indépendants qui revendiquaient les mêmes privilèges - considérer que les «paysans libres»,qui, en même temps que leur bien patrimonial exempt de charges serviles, avaient conservé la liberté de leur statut personnel. Ils étaient obligés de former une caste rigoureusement fermée, car toute alliance avec des éléments non libres entraînait pour leurs descendants la perte de la liberté: les enfants suivaient la « moindre main ». Seules la jouissance en commun de l'«Allmend» local, de la prairie et de la forêt, et l'appartenance à une même paroisse donnaient aux libres et aux non-libres des intérêts communs, et devinrent dans la suite la base d'une action concordante en matière politique.
A l'époque du développement de la Confédération, il ne faut sans doute pas concevoir non plus dans son plein sens actuel la liberté de ces gens libres. Cette liberté qui, au temps des Carolingiens, était une complète réalité, tendait à se réduire à une -simple forme. Depuis que les fonctionnaires provinciaux de l'Empire, les comtes de districts, gaugraves ou landgraves, travaillaient avec succès à faire de leur autorité, autrefois purement personnelle, une souveraineté héréditaire comme les immunités, les paysans libres couraient le danger de n'être bientôt plus qu'une classe privilégiée de serfs des comtes, exempte, il est vrai, de la main-morte et des reliefs, impôts caractéristiques du servage, mais dont les autres charges se distinguaient peu de celles des non-libres. A côté du caractère foncièrement conservateur du paysan, de la fière conscience d'être «aller fürsten genoss », c'est-à-dire les égaux des représentants des plus hautes classes sociales et aptes à contracter mariage avec eux c'est l'intérêt égoïste des comtes de districts qui a le plus contribué à conserver jusqu'à une époque récente la classe des paysans libres. Dans les districts morcelés par les immunités, la puissance des comtes avait pour condition essentielle la perpétuation des classes complètement libres et de leurs biens. D'ailleurs, les comtes n'avaient pu maintenir que partiellement l'unité de la haute juridiction, c'est-à-dire du droit de glaive. Et précisément pour cette raison aussi les libres étaient indispensables. Le précepte du vieux droit germanique en vertu duquel des gens de condition plus haute ne pouvaient juger que des gens de condition moins haute, et non inversement, leur donnait le rôle prépondérant au tribunal du comte.
L'endroit où le comte rendait la justice, la «Weibelhube» (tenture attachée à la charge de l'huissier) où s'élevait le gibet, était le centre des hommes libres dispersés dans une assez grande circonscription, le «Freiamt» - tel était le nom donné à cette association permanente - dont l'enceinte territoriale rappelait l'ancienne limite carolingienne de la centenie. C'est en cet endroit qu'ils se réunissaient aussi en sessions particulières pour juger les affaires civiles et de police et les causes pénales peu importantes. L'assemblée était présidée par le « Hunno », successeur du centenier franc, et plus tard « Amman». Les juges qui fonctionnaient au tribunal de basse justice comme au Landtag s'appelaient échevins. L'huissier ou sergent, qui était investi de la «Weibelhube», à charge par lui de maintenir le gibet et les sièges du tribunal, avait pour mission de porter les messages et d'exécuter les jugements. De même que de ces assemblées sortirent les landsgemeindes de la Suisse primitive, de même nous reconnaissons déjà dans ces emplois les antécédents des emplois que devaient exercer plus tard nos landammans de la Suisse primitive, les jurés et les conseils ainsi que l'huissier. On sait que ce dernier conserva jusqu'à une époque récente des compétences judiciaires, notamment celle de garder les prisonniers, et qu'il eut toujours la direction formelle de la landsgemeinde.
Le droit de porter les armes, qui était à l'origine un privilège de la classe libre, avait perdu un peu de sa signification, depuis que l'art militaire s'était développé exclusivement du côté de la cavalerie, et que ta chevalerie - qui reposait sur un rapport de fidélité personnelle au seigneur et constituait une noblesse d'épée théoriquement non¬libre jouait le rôle principal dans la bataille. Les paysans libres n'étaient plus levés pour le service de l'Empire, et l'on essaya même de leur barrer tout à fait l'accès de la chevalerie; toutefois, les édits que publia à cet effet Frédéric Barberousse en 1156 et en 1187 n'ont jamais été mis à exécution dans notre pays.
En raison de l'exemption du service de l'Empire, le principal impôt des gens libres, le « Vogtrecht », est considéré comme tenant lieu d'impôt militaire à titre de compensation. Pour la défense du pays, et dans la guerre territoriale-avec certaines réserves de temps et de lieu nettement déterminées - les hommes libres suivaient le ban du comte à pied, armés du bouclier et de la lance. Nous savons par exemple que les libres Schwyzois suivirent ses drapeaux en 1289 jusqu'à Besançon et eurent une large part à la victoire.

Le pays de Schwyz.

L'importance de l'élément libre pour le développement politique se manifeste particulièrement à Schwyz. Dans l'ancien pays de ce nom-qui ne coïncidait pas du tout avec le canton d'aujourd'hui, mais ne comprenait à l'origine que le district actuel de Schwyz, à l'exclusion encore d'Arth, de Goldau, d'Oberiberg, de Rotenturm et du versant oriental de la chaîne des Mythen- les «libres» formaient la couche supérieure de la population, et une couche compacte. Et nous pouvons établir ici, d' après les sources, toutes les phases que nous venons d'esquisser de l'évolution de cette classe et de son organisation. La vallée formait sûrement à l'époque franque une centenie. Elle appartenait au Zürichgau, qui eut pendant des siècles pour comtes les seigneurs de Lenzbourg, dont les fonctions avaient pris, de ce chef, un caractère héréditaire, de sorte qu'à leur extinction, en 1173, le comte Rodolphe de Habsbourg le vieux, qui leur succéda par investiture impériale, put prendre le titre de « bailli héréditaire et protecteur des gens de Schwyz ». Le tribunal comtal, la « Weibelhube», était situé non loin de l'église, et autour de ce centre judiciaire et religieux se développa peu à peu le village qui devait finir par être le bourg principal. Le dignité du juge libre - lequel portait encore au commencement du XIIIme siècle le vieux nom de « Hunno » - se perpétua longtemps, semble-t-il, dans la même famille, de sorte que le titre finit par y devenir un surnom. Mais l'emploi n'arriva jamais à être à proprement parler héréditaire. Plus tard, quand le titre d'amman (minister) eut supplanté celui de hunno», il paraît avoir été exercé alternativement par les membres d'un collège de quatre échevins, qui furent désignés du nom de «mitammans ou comministri », et dont faisait sans doute partie l'huissier.
A côté des libres, il y avait aussi à Schwyz des non-libres, ou gens de condition diminuée, dont une partie dépendaient, du fait de leurs biens-fonds, d' Einsiedeln, d' Engelberg et de quelques autres couvents, mais dont le plus grand nombre étaient organisés dans deux grands domaines (Höfe). Ces domaines, qui étaient la propriété des comtes de Kibourg et des comtes de Frobourg , furent réunis, vers le milieu du XIIITne siècle, dans les mains de celui qui exerçait alors les fonctions de landgrave, Eberhard de Habsbourg-Laufenbourg. L'origine de toutes ces seigneuries peut se ramener à l'activité colonisatrice de comtes des districts au Xme siècle. En raison de cette origine et de la communauté des juges primitifs, ces parties de la population restèrent mieux en rapport avec la puissance publique qu'ailleurs, malgré le morcellement qui s'était produit.
Les Schwyzois non libres ressortaient sans doute à la juridiction civile particulière de leurs seigneurs, mais à la juridiction criminelle du comte, et ils ne formaient, avec les libres, qu'une seule « Markgenossenschaft» (corporation rurale), qui réglait les questions relatives à la jouissance commune de l'Allmend et à la police économique. Cette communauté pratique d'intérêts sauvegarda l'unité géographique du pays. Comme le prouve un document de 1217, les présidents de ces libres communautés de juridiction étaient en même temps les directeurs de la «Markgenossenschaft». Car les libres formaient non seulement au point de vue qualitatif, mais aussi par leur nombre, l'élément de beaucoup prépondérant de la population de Schwyz. Les sources nous permettent même d'évaluer approximativement leur proportion aux deux tiers de l'ensemble. En 1281, d'après une échelle d'impôt qui, à ce que l'on admet généralement, était assez uniforme, le « Vogtrecht » ou tribut de l'avoué des libres Schwyzois était de 60 marks, et l'impôt total des tenanciers de Kibourg et de Frobourg de 28 marks. Comme, en d'autres endroits, par exemple dans le « Freiamt » d'Affoltern, chaque libre payait au comte 2 schilling à titre de «Vogtrecht», on pourrait même évaluer la population libre de Schwyz à 1530 familles exactement, chiffre qui s'accorde d'une manière frappante avec les 1500 hommes qui furent levés lors de l'expédition de Besançon, dont nous avons déjà parlé, en 1289. Cette évaluation peut paraître un peu élevée, mais il y a lieu de remarquer que la population de la Suisse primitive était sûrement plus nombreuse avant la grande peste de l'année 1348 que dans les siècles qui viennent de s'écouler.
Le surcroît relatif de population fut aussi cause du besoin d'expansion qui se porta déjà au commencement du XIIme siècle sur les terrains couverts de bois, mais propres à la culture, qui s'étendaient sur le versant nord de la chaîne des Mythen, et que le couvent d' Einsiedeln revendiquait en vertu d'un privilège impérial. Les comtes de Lenzbourg, en leur qualité de propriétaires des domaines, firent cause commune avec les paysans libres. La cour impériale se prononça en 1114 en faveur des prétentions d'Einsiedeln, et comme les Schwyzois ne respectaient pas son jugement et continuaient leurs défrichements, elle rendit une nouvelle sentence dans le même sens en 1143. Mais les Schwyzois ne cédèrent pas. Vers 1213, on en vint à un nouveau et violent conflit qui fut apaisé en 1217 par la sentence arbitrale de Rodolphe de Habsbourg le vieux, alors comte du Zürichgau. Les Schwyzois étaient, par cette sentence, mis en possession d'OberIberg et de la partie postérieure de l'Alptal: « devant le forum de l'histoire, ils s'étaient acquis par leurs travaux de culture des droits aussi fondés sur ce nouveau pays que le couvent par ses parchemins ». La force d'expansion des Schwyzois ne fut, il est vrai, pas épuisée par ce succès; nous verrons la querelle de limites se réveiller à la veille du Morgarten.
Cette querelle de limites a développé à un haut degré l'idée politique, et préparé l'effacement des différences de classes et la fusion de tous les participants à la communauté rurale en une landsgemeinde démocratique dont tous les membres étaient égaux en droits. Quand, dans la deuxième moitié du XIIIme siècle, les tenanciers des domaines se rachetèrent du servage d'Eberhard de Habsbourg, leur fusion avec les libres s'opéra rapidement, et elle fut confirmée dans la suite (1310) par l'empereur Henri VII, bien que, d'après les idées courantes au moyen âge en matière de droit civil, la liberté fût un privilège de naissance et ne pût pas être acquise autrement que par la naissance. Pour se prémunir contre les préjudices qui en pourraient résulter pour eux, et pour sauvegarder leurs prérogatives, les anciens libres obtinrent, il est vrai, du roi Rodolphe un privilège, en vertu duquel il n'était permis à aucun non-libre de prononcer un jugement les concernant (1291). Ainsi les anciennes familles, libres dès l'origine, celles des Hunno, des Stauffacher, des Ab Iberg, conservèrent le rôle de familles dirigeantes pendant la période où se constitua l'Etat républicain indépendant.

Le pays d'Unterwald.

Dans l'Unterwald, les «libres» ne formaient pas la majorité, mais par leur qualité, ils agirent d'autant plus fortement sur l'évolution politique. C'est uniquement sur l'organisation de ces libres disséminés que reposait l'unité de ce pays, qu' embrasse pour la première fois vers 1150 la désignation latine « Inter silvas » (= Unterwalden, c'est¬à-dire à l'intérieur des forêts), et dont les habitants s'appellent dans les documents du XIII me siècle «Waldlüte »), « Intramontani », c'est¬à-dire habitants de la forêt. Le lien de la corporation agricole faisait défaut. A l'époque où l'Unterwald fait son entrée dans l'histoire, les biens communaux du pays étaient répartis par paroisses, et on remarquait une tendance au morcellement en cercles d'exploitation plus étroits (les « Uertenen» du Nidwald et les «Teilsamen» de l'Obwald). La plus grande partie de la propriété foncière privée était devenue dépendante des couvents au bénéfice de l'immunité, et était ainsi plus ou moins soustraite, avec ceux qui la cultivaient, au droit public. Les possessions séculaires du couvent de Murbach-Lucerne, celles du chapitre des chanoines de Beromünster, qui provenaient d'une donation des Lenzbourg,et celles du couvent indigène d'Engelberg,fondé antérieurement à 1120, constituaient des seigneuries proprement dites, pouvant même prétendre au droit de glaive, tandis que les biens morcelés de Muri et de St-Blaise (St-Blasien dans la Forêt¬Noire) ne parvinrent sans doute jamais à une organisation uni¬fiée. En opposition aux efforts systématiques que faisait Engelberg pour agrandir ses propriétés dans le pays et pour en faire une seigneurie compacte, grâce à l'immunité qui lui avait été accordée par l'empereur Henri V, s'affirme d'une manière caractéristique l'intérêt des landgraves au maintien des paysans libres. En 1210 fut conclu entre Rodolphe de Habsbourg le Vieux et le couvent un traité en vertu duquel l'immunité de ce dernier était bornée au cercle étroit de ce qui fut plus tard la principauté ecclésiastique et reconnue dans ces limites par le comte, tandis que les acquisitions de biens-fonds en dehors de ce cercle ne devaient plus porter préjudice à l'avenir aux droits du comte.
Les libres de l'Unterwald avaient leur centre à Wisserlen, lieu où le landgrave rendait la justice, et qui était situé à l'orée du Kernwald, qui sépare les deux moitiés du pays. Là se trouvait encore, dans la suite, le lieu de réunion de la landsgemeinde, comme à la«Weibelhube» de Schwyz. Nous trouvons aussi, et de bonne heure déjà, le juge libre, l' «Amman », et à côté de l'huissier les «Mitammânnen », qui ici sont généralement désignés sous le nom de «Inagistri» (maîtres) au lieu de celui de « comministri». Les plus anciens landammans de l'Unterwald uni appartenaient à des familles dont la condition libre a été établie, mais comme l'élément libre, contrairement à ce que nous avons constaté à Schwyz, formait à peine le tiers de la population, les intérêts locaux prirent la prépondérance sur la condition sociale dans le processus de l'évolution politique,et conduisirent finalement à l'abandon de l'unité originelle du pays et à son partage entre les deux vallées d'en dessus et d'en dessous du Kernwald.

Le pays d'Uri.

Les bases juridiques de l'évolution politique d'Uri sont, en apparence, la négation de l'importance qu'attribue notre théorie à l'élément de condition libre. Car Uri est le premier des trois pays qui parvint à la liberté politique, et pourtant il ne renfermait plus depuis longtemps d'hommes libres tels que nous les avons définis plus haut, et qui vécussent sous l'ancienne constitution comtale.
A Uri, les ducs d'Alamanie paraissent avoir possédé déjà de très bonne heure des domaines étendus, qui, plus tard, en 748, lors de la chute des ducs, furent confisqués par les rois francs et transformés en biens de la couronne. En 853, Louis le Germanique donne au couvent nouvellement fondé de Saint-Félix et Régula à Zurich, dont sa fille Hildegarde était abbesse, «le petit district d' Uri (pagellum Uroniae), avec ses églises, maisons et autres bâtiments, avec les serfs de tout sexe et de tout âge, avec les terrains cultivés ou incultes, avec les forêts, prairies et pâturages, avec les eaux stagnantes et courantes, avec les chemins, les voies d'accès, avec ce qui est acquis et ce qui reste à acquérir ». II défend aux comtes ou aux juges publics, d'inquiéter les hommes libres ou les serfs qui sont fixés en ces lieux, d'exiger d'eux des prestations, amendes ou bans ou de leur faire une violence quelconque; il les subordonne à l'avoué du couvent et proclame ainsi l'immunité dans les formes usuelles.
L'étendue de cette donation est discutée par les savants. Que par là tous les biens-fonds n'aient pas passé immédiatement à la propriété privée du couvent zurichois, cela est certain, car il est question d'acquisitions futures, et on ne saurait entendre par là que des propriétés libres qui existaient alors, comme on peut prouver qu'il en existait encore dans le pays quatre cents ans plus tard. Il y avait donc évidemment aussi à Uri, à l'époque ancienne, à côté des serfs de la couronne fixés sur les domaines royaux, des paysans libres, propriétaires des terrains qu'ils cultivaient. L'immunité ne s'appliquait donc sans doute au début qu'à la propriété foncière directement transférée au couvent, et elle n'offrait rien d'essentiellement nouveau, puisque ce domaine jouissait déjà de privilèges analogues en sa qualité de bien de la couronne. L'avouerie judiciaire ne passait pas non plus directe¬ment par là à l'abbesse, mais restait en mains de l'administrateur des domaines, qui continuait à être chargé de protéger le couvent fondé par don du roi. En 917, lors de la reconstitution du duché d'Alamanie, ce duché reçut temporairement le pouvoir de disposer du couvent zurichois, et dans la suite l'avoué de l'église parvint à une situation supérieure: l'exemption de son territoire fut élargie, en ce sens que le territoire désigné dans l'acte de donation de Louis et dans les confirmations qu'en firent plus tard ses successeurs, fut complètement séparé du district du comte. Cette séparation n'instituait pas sans doute, à son profit, un tribunal seigneurial, mais une cour équivalant au tribunal du comte: quoiqu'il fût en même temps avoué de l'abbesse, il n'en restait pas moins absolument fonctionnaire du roi, ou éventuellement du duc; sa situation équivalait à celle du comte.
Elective au début en raison de son caractère de pur emploi, la propriété de cette avouerie devint héréditaire, vers la fin du Xme siècle déjà, dans la maison des comtes de Lenzbourg, et elle fut associée dès le commencement du XIIme, dans sa branche cadette, par l'union personnelle, à la dignité de comte du Zürichgau. Associée, mais non réunie. Car elle dépendait d'un autre suzerain depuis que l'empereur Henri IV, en 1097, eut donné la souveraineté pleine et entière - y compris l'hérédité - de l'avouerie impériale de Zurich au duc Bertold II de Zähringen pour le dédommager d'avoir renoncé à ses prétentions sur le duché, longtemps disputé, de Souabe. Tandis que l'autorité comtale des Lenzbourg sur Schwyz et l'Unterwald dépendait de nouveau directement de l'empereur, son avouerie sur Uri n'était qu'un fief des Zähringen. On ne peut se rendre compte exacte¬ment jusqu'à quel point les choses furent modifiées par là; un fait tend à montrer que la situation des Lenzbourg à Uri ne perdit rien de son importance politique: c'est précisément à eux que l'empereur Conrad III conféra l' avouerie impériale sur le versant sud du Gothard, les vallées de la Léventine et de Blenio. D'autre part, des indices remontant très haut nous montrent que les Zähringen intervenaient aussi directement. Et quand, en 1172, s'éteignit la branche comtale des Lenzbourg-Baden, les ducs mirent fin à la puissance intermédiaire et rendirent leur souveraineté directe.
Il est hors de doute que la période de domination des Zähringen fut d'une importance décisive pour Uri comme pour toutes les autres parties de leur territoire. La politique de ces princes clairvoyants et énergiques, qui fondaient des cités et favorisaient la liberté civile, fait supposer que par eux aussi furent cultivés les germes d'unité politique qui se trouvaient à Uri.
Les anciens éléments libres avaient été « diminués » dans leur état par le fait qu'on les soumit à la juridiction du juge d'immunité; ils furent réunis avec les serfs en une seule communauté judiciaire et ils ne pouvaient plus, dès lors, du moins d'après les idées qui eurent cours plus tard, et même s'ils étaient restés purs de tout mélange avec des non-libres, passer pour les égaux des hommes libres de Schwyz et d'Unterwald qui étaient restés sous l'autorité du comte, et leurs familles n'étaient plus considérées comme dignes de contracter mariage avec celles de ces derniers. C'est pourquoi leur fusion avec les éléments serfs de la seigneurie (qui à titre d'anciens serfs de la couronne, de serfs royaux, jouissaient déjà à l'époque carolingienne de maints avantages sur les autres non-libres) s'est accomplie bien des siècles plus tôt que dans les pays voisins, en ce sens que les non¬libres se sont élevés d'un degré et ont participé aux privilèges de la condition supérieure.
Ici encore, comme à Schwyz, la «Markgenossenschaft», la corporation rurale, joue un rôle essentiel dans ce processus d'assimilation et d'émancipation. Avec sa communauté d'intérêts économiques, elle offrait bien mieux que l'unité de juridiction-laquelle avait moins d'emprise sur la vie - la base réelle sur laquelle l'évolution émancipatrice pouvait atteindre, avec ses dernières conséquences, au but de l'autonomie politique. Dans l'association rurale, libres et serfs avaient dès l'origine les mêmes droits de jouissance. En 955 déjà, les habitants d'Uri concluent avec leur avoué, tout à fait comme gens libres et indépendants, un traité pour le rachat des dîmes. En 1196, ils terminent par un arrangement le procès qu'ils avaient avec leurs voisins de Glaris, sujets du couvent de Säckingen, et à cette occasion ils se présentent comme partie indépendante, sans avoué, tandis que ceux de la partie adverse, quoique vivant dans une situation analogue (communauté judiciaire mixte formée d'éléments divers) étaient représentés par le leur. Il s'agissait de mettre fin à une vieille querelle de limites. Car, à l'instar des Schwyzois, les membres de la corporation rurale d'Uri se portaient au-delà de leurs frontières naturelles et étendaient leurs pâturages par la force des armes bien au-delà de la ligne de partage des eaux; c'est ainsi qu'au XIme siècle déjà ils pénétrèrent dans la vallée de la Linth, et que, plus tard, ils franchirent les Surènes dans la direction d' Engelberg.
Avec le temps, l'ensemble des gens du Fraumünster avait acquis une situation juridique qui ne se distinguait pas de l'entière liberté des Schwyzois. De tous les inconvénients caractéristiques du servage: restrictions à la liberté d'agir, de se déplacer et de conclure mariage, capitation et mainmorte, il ne restait plus trace; tous les impôts étaient perçus, comme charge réelle, sur les biens-fonds; la formule usitée à Uri pour l'affranchissement des serfs consistait à en faire la cession fictive à l'abbesse; cet usage se maintint même à une époque où, en fait, les Uranais n'étaient plus du tout ses sujets. Par la fusion des sujets du Fraumünster en une seule classe personnellement libre, l'unité juridique de tous les habitants d'Uri n'était sans doute pas encore atteinte. La force des privilèges attachés à l'immunité n'avait pas été assez grande pour empêcher la formation de nouvelles seigneuries dans le pays. Sur la rive gauche de la Reuss inférieure pénétraient, venant par la route de l' Unterwald, des nobles bourguignons, les barons de Brienz, de Schweinsberg, (( Les barons de Schweinsberg, dont le principal manoir se trouvait dans l'Emmental, et qui descendaient probablement de la puissante famille des dynastes de Signau, construisirent un château à Attinghausen, s'établirent personnellement dans le pays, et, choisis comme chefs par la landsgemeinde démocratique dont ils avaient gagné la confiance, ils jouèrent plus tard un rôle prépondérant dans les temps critiques de la lutte pour l'indépendance. L'influence de ces grands seigneurs, dont la culture était à la hauteur de leur noblesse, ne peut être estimée trop haut; ce fut sans doute en grande partie grâce à eux que la politique des premiers Suisses fut si perspicace))de Belp, de Wiler, de Hasenbourg, de Grünenberg et d'Utzingen; quelques-uns s'établirent dans la vallée, laissèrent le bien qu'ils avaient acquis à leurs ministériaux à titre de fiefs de chevaliers, et colonisèrent de leurs serfs des terres nouvellement défrichées. Dans la vallée supérieure de la Reuss, dès et en dessus de Schattdorf, les barons et plus tard comtes de Rapperswil acquirent un grand domaine. Cette invasion de haute noblesse doit s'être produite déjà avant la fin du XIIme siècle, probablement sur l'initiative directe des détenteurs de l'avouerie, les ducs de Zähringen, qui gouvernaient en même temps, en qualité de recteurs, le territoire de l'ancien royaume de Bourgogne, et dont la politique tendait - comme on peut l'établir - à opérer aussi l'unité de leurs territoires par le mélange et la transplantation de leurs vassaux. Dans la suite, ces petites seigneuries, qui prétendaient à la plus grande autonomie possible, furent de nouveau absorbées dans l'ancienne propriété de la suzeraine du pays. Seule, la seigneurie des Rapperswil fut donnée en partie en 1227 par Henri l'Inconstant -comme bien de fondation-et passa ensuite en partie par achat au couvent de Cisterciens de Wettingen en Argovie, et se maintint ainsi jusqu'au XIVme siècle comme un corps étranger dans le pays, qui était arrivé à la pleine égalité de droits. Wettingen chercha - par le maintien inflexible de sa propre coutume juridique et de sa basse juridiction, par une stricte interdiction de mariages contractés en dehors du domaine, par l'interdiction d'impôts en faveur d'entreprises d'utilité commune, et même en essayant d'enlever à la jouissance générale certains allmends pour en faire des allmends particuliers, à sauvegarder le complet isolement de ses sujets. Ce à quoi, en vérité, il ne réussit pas tout à fait. Car ceux-ci continuèrent à faire partie de la communauté soumise à la haute juridiction et de l'association rurale. Et l'ouverture du passage du Gothard, les nouveaux devoirs et les nouveaux droits que l'ancienne organisation générale du pays acquit par là, conduisaient d'une manière irrésistible au développement de la Landsgemeinde a proprement dite, à l’« universitas hominum vallis Uraniae ».
Le 18 février 1218, le duc Bertold V de Zähringen, fondateur de Berne et dernier de sa maison, était mort sans enfants. Le territoire que ses ancêtres avaient réuni à divers titres, et qu'il aspirait à fondre en un seul tout sous une autorité princière étendue, se morcela de nouveau. Seule, la terre héréditaire passa aux héritiers féminins. Les fiefs d'Empire firent retour à l'empereur Frédéric Il. Celui-ci conféra le rectorat de Bourgogne à son fils mineur Henri, précédemment déjà nommé duc de Souabe; il garda en sa main les villes que les Zähringen avaient fait éclore sur le sol de l'Empire, ainsi que l'avouerie de Zurich avec le cercle assez étroit qui était au bénéfice de l'immunité, c'est-à-dire le territoire de la ville; le reste du territoire de l'avouerie impériale de Zurich fut morcelé en petits fiefs. Uri fut octroyé au comte Rodolphe de Habsbourg le Vieux, pour être administré comme il l'était autrefois par les avoués de la famille des Lenzbourg.
Rodolphe avait sans doute fondé ses prétentions sur le fait qu'il avait été investi des fiefs d'Empire que détenaient autrefois les comtes de Lenzbourg. Depuis l'extinction de ces derniers, la maison de Habsbourg possédait les droits comtaux dans l'Argovie et le Zürichgau, auquel appartenaient Schwyz et l'Unterwald; elle était aussi en possession de l'avouerie de la plupart des couvents propriétaires de biens-fonds dans l' Unterwald, de sorte que les conditions paraissaient données pour que la Suisse primitive tout entière fût réunie sous la souveraineté des Habsbourg. Mais la dernière pierre apportée à cet édifice s'en détacha tout à coup d'une manière inattendue.
Le 26 mai 1231 déjà, le jeune roi d'Allemagne, Henri, héritier du trône et administrateur de l'Empire en deça des Alpes, annonçait à l'ensemble des gens de la vallée d'Uri, ses fidèles, qu'il les avait rachetés et affranchis de la possession du comte de Habsbourg et qu'il leur promettait de ne plus jamais les aliéner de l'Empire ni par donation ni par hypothèque, mais de les garder toujours à son service et à celui de l'Empire et de les protéger.
Par là, Uri devenait terre d'Empire, et était élevé à une situation comparable à celle des villes libres impériales. Le roi était éloigné; un fonctionnaire choisi par lui parmi ses ministériaux, et qui ne résidait pas dans le pays, apparaissait de temps en temps pour percevoir les impôts d'Empire et pour rendre la haute justice sous le tilleul d'Altorf. Pour le reste, la communauté obtenait entière liberté de mouvement sous un «Amman» (minister), qui, depuis 1291, portait le titre de «landamman», et qui était assisté, comme à Schwyz, par un certain nombre d'officiers (magistri) dans les affaires judiciaires et d'administration. Les listes de ces officiers montrent la complète égalité de condition des gens du couvent établis sur des fonds tributaires avec les ministériaux de l'abbesse, qui pouvaient se réclamer d'un caractère libre et prétendre aux fonctions d'échevins; avec les paysans du Schächental, qui conservaient leurs libres biens héréditaires et dont le souvenir, à la vérité, a surtout été gardé par la légende;((C'est dans la vallée de la Schachen qu'habitait la famille des Fürst, dont la légende a fait le fondateur proprement dit de la Ligue des trois Pays. Dans les documents, il est vrai, les Fürst n'apparaissent jamais comme détenteurs de la plus haute dignité du pays, celle d'amman. Mais l'expérience nous montre que, dans la vie politique, ce n'est pas toujours celui qui porte le titre qui exerce l'influence. Il se peut donc fort bien que, sur ru point, la légende réponde mieux que les textes à l'état réel des choses)) enfin avec les seuls dynastes fixés dans le pays, les barons d'Attinghausen, qui remplirent plus tard le rôle de dirigeants grâce à leur haute situation. Le plus ancien landamman connu est Burkhard Schüpfer, simple homme du Fraumünster. En 1243 déjà, la communauté possédait, comme expression de son autonomie, un sceau à elle, dont nous apprenons plus tard qu'il était conservé dans la solide forteresse d'Attinghausen comme palladium du pays.


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
Message Publié : 15 Nov 2013 6:32 
Hors-ligne
Tite-Live
Tite-Live

Inscription : 13 Nov 2008 6:58
Message(s) : 336
Localisation : Suisse
Premiers combats de la Suisse primitive pour la liberté

Episode 2



Le passage du Gothard et la politique impériale y relative, point de départ de l'émancipation politique.

Uri est parvenu à la liberté sans combats, bien que tous ses désirs y tendissent et qu'elle fût la conclusion logique d'une longue évolution interne, et il en a été redevable à l'intérêt qu'offrait son territoire pour la politique de l'Empire. Les motifs qui poussèrent le jeune Hohenstaufen ou ses conseillers à une décision si riche en conséquences ne sont pas indiqués dans le document, mais ils ne sont pas difficiles à découvrir: Henri ne peut avoir été déterminé à racheter l'avouerie que par l'intention d'être maître du col du Gothard, qui, grâce à sa situation centrale, était devenu en peu d'années le plus important des passages alpins.
Jadis la vallée d'Uri était un coin perdu, et les dites alamans y bannissaient ceux de leurs adversaires politiques qui les gênaient; maintenant, c'était une des grandes routes du monde. Pendant un millier d'années, les chutes de la Reuss et les parois de rochers verticales de la gorge des Schöllenen avaient été considérées comme une barrière infranchissable du côté de la vallée d'Urseren, alors que celle-ci, à l'époque romaine déjà, reliait les passages de la Furka et de l'Oberalp, et avait permis à l'empereur Auguste de réunir en une seule province le Valais et la Rhétie, bien qu'ils ne communiquassent que par cette voie. Seul, un difficile sentier, praticable aux piétons uniquement, permettait quelques maigres relations locales entre Uri et Andermatt par l'alpe de Rossmettlen. L'ouverture du passage du Gothard du côté du nord, par l'établissement d'un chemin muletier, la construction de ponts et la suspension, au moyen de chaînes, d'une passerelle de bois dans la paroi de rocher verticale à l'extrémité supérieure des Schöllenen se place sans aucun doute à l'époque où les Zähringen étaient maîtres d'Uri.
Le Mons Elvelinus - ou Elbel - qui prit plus tard le nom de Saint-Gothard, patron de la chapelle du col, est mentionné pour la première fois comme route internationale, vers 1236, par un abbé de l'Allemagne du Nord, Albert von Stade, qui écrivit un manuel à l'usage des voyageurs. Vers la même date apparaît la première trace d'un règlement pour le transit du Gothard dans les statuts du village d'Osco en Léventine (5 avril 1237). Mais il avait fallu naturellement assez longtemps pour que la nouvelle route fit une concurrence sérieuse aux routes traditionnelles: on peut poser pour établi qu'elle était utilisée dès la première moitié du XIIme siècle. Le fait que l'empereur Conrad III (1138-1152) plaça la Léventine sous l'autorité des Lenzbourg, avoués d' Uri, suppose évidemment des relations actives entre les vallées de la Reuss et du Tessin, et la fondation de l'hospice des Lazarites à Seedorf par Arnold de Brienz - la date assignée à ce fait, 1197, ne saurait être mise en doute - atteste qu'alors déjà le nombre croissant des pèlerins et des voyageurs nécessitait un refuge.
De tout temps, les princes qui présidaient aux destinées du Saint-Empire romain germanique s'étaient préoccupés de placer entre bonnes mains les passages alpins qui, de leur patrie septentrionale, conduisaient dans les contrées si attrayantes du Sud. Avant la querelle des investitures, quand la nomination des évêques leur appartenait encore entièrement, ils avaient remis à leurs vassaux ecclésiastiques les comtés dont dépendaient les cols, la Rhétie à l'évêque de Coire, le Valais à celui de Sion. Dès lors, leur influence sur les territoires ecclésiastiques ayant subi une diminution du fait des prétentions toujours plus grandes des papes, leur politique se proposa pour but d'acquérir une autorité immédiate sur ces vallées en en faisant de libres avoueries impériales. En ce qui concerne les dé¬bouchés méridionaux des Alpes orientales, les Hohenstaufen y avaient partiellement réussi, et il faut croire que cette tendance répondait aux désirs des populations intéréssées, puisque, au XIIme siècle déjà, celle du val Bregaglia fabriquait des documents en vue de revendiquer semblable situation. En prenant cette mesure, le roi Henri suivait donc une tradition de ses ancêtres, et il s'y conforma encore à la même époque, à l'effet de s'assurer aussi des passages de l'Oberland, en faisant de la vallée du Hasli une avouerie libre, et du reste du territoire en amont du lac de Thoune des baronies autonomes en faveur de petits dynastes rendus indépendants du landgraviat de Bourgogne. Il dédommagea certainement Rodolphe en lui donnant le comté du Frickgau, et l'échange ne dut pas paraître mauvais à ce seigneur, puisqu'il reliait ainsi très avantageusement les antiques possessions de sa famille en Alsace et en Argovie.
L'étendue du regard politique du jeune souverain et de ses conseillers se vérifia déjà huit ans plus tard, quand l'antagonisme entre l'Empire et la Papauté provoqua une conflagration universelle, quand, le dimanche des Rameaux 1239, Grégoire IX excommunia l'empereur Frédéric, et quand, par l'adhésion ouverte de l'évêque de Sion au parti papal et par une élection dissidente au siège épiscopal de Coire, les passages valaisans et grisons furent fermés aux Gibelins. Le passage du Gothard fut alors, pour l'empereur, la porte de l'Italie. En mars 1239, la ville de Côme, qui avait passé dix ans auparavant au parti guelfe, était revenue à sa politique gibeline traditionnelle et avait apporté à l'empereur la clef méridionale du passage, Bellinzone. En octobre de la même année, Côme commença la guerre contre Milan, et exécuta les décrets de Frédéric, qui confisqua les propriétés de l'église de Milan, notamment la Léventine. En dépit des efforts que fit Côme pour s'approprier cette vallée, il la garda pour l'Empire. Il soumit aussi à sa puissance immédiate le territoire intermédiaire, c'est-à-dire la vallée d'Urseren, en la détachant de l'avouerie du couvent de Disentis pour en faire une avouerie spéciale de l'Empire, dont il investit son fidèle Rodolphe de Rapperswil. L'avoué de Disentis, Henri de Sax, avait, il est vrai, vingt-cinq ans auparavant, conduit au-delà des Alpes 1'« enfant de la Pouille », qui devait y ceindre la couronne d'Allemagne, mais la fidélité de cet homme, qui s'était élevé par la reconnaissance impériale, était devenue suspecte.
Il ne restait plus dès lors qu'à assurer la route qui faisait communiquer ce passage avec la ville de Zurich, restée fidèle à l'empereur, et avec les territoires et les villes impériales de la Bourgogne. Cette route passait d'un côté par Schwyz et de l'autre par l' Unterwald. Ainsi la politique de l'empereur relativement aux passages alpins fut aussi le point de départ de l'émancipation des deux autres Waldstätten.

Développement de la souveraineté des Habsbourg à Schwyz et dans l'Unterwald. Premier soulèvement des Schwyzois et des Unterwaldiens et première alliance des Waldstätten, 1239-1240.

Les Habsbourg avaient sans cesse développé leur autorité à Schwyz et dans l' Unterwald : par des traités avec les propriétaires de biens ecclésiastiques, par l'augmentation de leurs propriétés allodiales, en ralliant à leur cause la classe de chevaliers ministériaux qui, par suite du service mercenaire en Italie, s'était constituée dans la couche supérieure des paysans libres, et qui était particulièrement nombreuse dans l'Unterwald. Comme signes extérieurs et comme points d'appui pratiques de leur puissance, on voyait s'élever à côté des tours de pierre de leurs hommes liges leurs grandes et menaçantes bastilles. Dans le lac de Lowerz, l'île fortifiée de Schwanau ou Schwandau, fondation peut-être de Rodolphe le Vieux, commandait l'entrée de la vallée de Schwyz. C'est certainement à lui qu'il faut attribuer la construction du château-fort de Sarnen, sur le Landenberg, ainsi que la colonie au pied de la colline, en un lieu naturellement défendu par le confluent de l'Aa et de la Melcha, qui était destinée à devenir une ville, et qu'il dota du droit de tenir marché et d'autres privilèges. Les fondements du château-fort du Rotzberg, si remarquable par la vue dont on y jouit, et d'où le regard domine le Nidwald et le lac intérieur, ont été posés, le fait est établi, par son fils, Rodolphe III le Taciturne, entre 1232 et 1238, mais ce château ne fut jamais entièrement terminé par suite, semble¬t-il, des événements qui survinrent. Dans la petite île qui s'étend devant la pointe de terre du Meggenhorn, et qui défend l'entrée des golfes de Lucerne et de Küssnacht, s'éleva vers ce temps-là une solide forteresse habsbourgienne et en face d'elle un embryon de ville dont les traces ont disparu, mais dont le souvenir a survécu dans le nom d'Altstadt. Cet endroit était pour ainsi dire prédestiné à servir de douane et d'entrepôt pour les marchandises acheminées par le lac du ou pour le Gothard, et devait aussi détourner de Lucerne - alors dépendante de l'abbaye de Murbach-le mouvement commercial de la Suisse centrale.
C'est à Rodolphe le jeune, que nous venons de nommer, et qui fut le fondateur de la branche Habsbourg-Laufenbourg, qu'étaient échus, après la mort de Rodolphe le Vieux (1232), ensuite d'un partage terminé seulement en 1238/39, les droits de comte du Zürichgau et l'ensemble des propriétés privées des Habsbourg dans la Suisse primitive. En opposition à la branche aînée des Habsbourg, dont le chef était son neveu - le futur roi - le Taciturne se déclara pour le pape quand éclata le conflit entre le Saint-Siège et l'Empire. Cette attitude fut le signal d'un soulèvement à Schwyz, où, par suite de l'accroissement de puissance de cette maison, on avait suivi avec des regards d'envie l'évolution d'Uri dans le sens de l'autonomie. La légende, qui n'a pas de mémoire pour les grandes combinaisons politiques, mais qui peut garder fidèlement le souvenir des causes purement humaines et immédiatement déterminantes, attribue la chute de la forteresse de Schwanau à l'initiative de deux frères, qui auraient vengé sur le châtelain l'outrage fait à leur soeur. Mais les Schwyzois se rendaient bien compte de la relation qu'il y avait entre leur révolte locale et la politique générale, et la preuve c'est qu'ils envoyèrent aussitôt un message à l'empereur, en Italie.
Les messagers trouvèrent le souverain dans son camp, devant la ville de Faenza, qu'il assiégeait depuis quatre mois. Et celui-ci reconnut l'importance du soulèvement pour son parti, comme le prouve le privilège par lequel, le 20 décembre 1240, il garantit à l'ensemble des gens de la vallée de Schwyz la situation juridique qu'ils ont acquise: « Comme votre inclination et votre dévouement pour nous nous ont été annoncés et prouvés par vos lettres et vos messagers, nous répondons à votre sincère bonne volonté avec une gracieuse et bienveillante affection, et nous louons fort votre attachement et votre fidélité, puisque vous avez prouvé par le succès de l'événement le zèle dont vous avez toujours été animés pour nous et pour l'Empire, et que, comme vous y étiez tenus, vous avez cherché refuge sous nos ailes et sous celles de l'Empire, en hommes libres qui ne deviez respect qu'à nous et à l'Empire. Donc, puisque, par votre propre résolution, vous avez choisi notre domination et celle de l'Empire, nous accueillons votre fidélité les bras ouverts, et répondons à votre loyal attachement par la sincérité de notre faveur et bienveillance, et vous prenons sous notre protection particulière et celle de l'Empire. De sorte que nous ne permettrons jamais que vous soyez aliénés ou soustraits à notre autorité et à nos mains ou à celles de l'Empire. Et puisque nous vous donnons cette assurance, vous pouvez vous réjouir d'avoir obtenu la pleine mesure de la grâce et de la faveur qu'un bon seigneur doit répandre sur ses sujets et fidèles, aussi longtemps que vous persévérerez dans la fidélité et le service que vous nous devez.» Par cette lettre, scellée du grand sceau de majesté de l'empereur, les Schwyzois avaient obtenu le titre juridique qui les émancipait de l'avouerie héréditaire des Habsbourg, et une autonomie interne qui correspondait à celle des Uranais. La chose, il est vrai, se présentait dans d'autres conditions qu'à Uri, où l'exemption avait eu lieu avec l'assentiment du détenteur de l'avouerie. Le Habsbourg guelfe ne reconnaissait pas les actes officiels de l'empereur excommunié et, par cela même, de l'avis du parti papal, suspendu; en conséquence, les Schwyzois devaient donner eux-mêmes, par leurs armes, force de loi à sa décision.
Le mouvement révolutionnaire s'était étendu à l'Unterwald. Là aussi, les bastilles des Habsbourg étaient tombées. La légende place leur prise dans une nuit de Noël, et on peut y ajouter foi sur ce point, car la rencontre d'un événement aussi extraordinaire avec une des fêtes religieuses les plus solennelles - qui constituait un jalon dans l'année grâce à la messe de minuit et à des usages populaires particuliers - devait en graver exactement la date dans les mémoires. Il est plus difficile de décider entre Noël 1239 et Noël 1240. Si l'on admet ce dernier, l'insurrection n'aurait éclaté dans l'Unterwald qu'après le succès des Schwyzois, et l'on s'expliquerait pourquoi les Unterwaldiens ne demandèrent pas à l'empereur et n'obtinrent pas en même temps de lui un privilège. En faveur de Noël 1239, qui conviendrait aussi pour le début du soulèvement schwyzois, on pourrait invoquer les surprenants témoignages que le Habsbourg et les Frobourg - guelfes eux aussi - donnèrent de leur faveur au couvent d'Engelberg pendant l'année 1240, et l'absence frappante de ministériaux nidwaldiens dans la suite de l'abbé à ces occasions. La situation particulière du pays, par laquelle le couvent se sentait menacé, est attestée par le fait que, quoique affranchi de l'avouerie héréditaire par des privilèges impériaux et pontificaux, il se plaça alors, lui et ses biens - en tous cas avant le 14 août 1241 - sous la protection de l'évêque Henri de Constance, qui était un Gibelin.
La guerre de principe - question de savoir lequel l'emporterait, de l'Empire ou de la Papauté - qui était déjà devenue générale du côté sud des Alpes, trouva justement alors un écho dans une autre partie de la Suisse, traversée elle aussi par un passage. Au cours de l'été 1240, entre le 22 mars et le 5 septembre, les comtes guelfes de Kibourg dirigèrent une attaque contre les territoires impériaux de l'Oberland, que le roi Henri avait autrefois détachés du landgraviat de Bourgogne et enlevés ainsi à leur famille. Et bientôt les circonstances politiques générales fournirent aussi aux villes bourguignonnes un prétexte pour leurs aspirations émancipatrices. Ces tendances sont éclairées par le renouvellement, à titre perpétuel, en 1243, de l'ancienne alliance de l'impériale Berne avec la ville kibourgienne de Fribourg, laquelle s'était déjà alliée de son côté avec Estavayer en 1239 et conclut une autre alliance avec la ville impériale de Morat en 1245. De cette ligue des quatre villes, qui se fortifia encore d'autres éléments, naquit une confédération gibeline en Bourgogne, laquelle intervint les années suivantes jusqu'à Lucerne dans l'intérêt de l'empereur. Nous savons en outre qu'en 1242 une lutte sanglante éclata en Argovie entre les deux branches des Habsbourg, et comme les dernières difficultés soulevées par le partage avaient été tranchées en 1239 déjà par sentence arbitrale, il n'est guère possible de l'expliquer autrement que par l'antagonisme politique.
Mais la révolte des Schwyzois et des Unterwaldiens s'étendit encore à d'autres milieux. Les insurgés cherchèrent naturellement un appui dans le pays solidement retranché d'Uri, et trouvèrent des imitateurs dans la ville de Lucerne, de temps immémorial lieu de marché des anciens Suisses, laquelle se trouvait sous la dépendance d'un couvent dévoué au parti du pape, celui de Murbach. L'alliance perpétuelle que signèrent les trois pays cinquante ans plus tard, s'en réfère expressément à une alliance plus ancienne, dont le contenu peut se déduire exactement du texte de 1291 par la forme grammaticale.) C'était, quant à la forme, une alliance destinée à sauve¬garder la paix publique, comme il s'en concluait assez fréquemment, pendant cette époque agitée du XIIIme siècle, entre les princes et les villes, mais quoiqu'elle ne s'écartât pas, en principe, du type général de ces traités, elle s'en distinguait en imposant sans réserve aux parties le devoir de se prêter secours. Si les exigences révolutionnaires formulées dans l'alliance postérieure font défaut, cela s'explique par la différence de situation juridique des contractants. En effet, outre Uri, qui n'avait rien à réclamer de neuf, mais ne demandait qu'à conserver sa situation - contre laquelle le Habsbourg menaçait de faire valoir de nouveau les droits héréditaires rachetés de son père - l'alliance comprenait évidemment aussi Lucerne. A partir de 1241, des chevaliers et des paysans du Nidwald se désignent expressément comme alliés de Lucerne, et comme ils ne possédaient point encore de sceau à eux, cette ville leur prêta le sien ((L'accession de Lucerne à la ligue suisse primitive eut probablement lieu entre le 23 juin et le 14 août 1241)). Ce fut sans doute alors que les Lucernois détruisirent la forteresse abbatiale de Tannenberg et abattirent pour des raisons stratégiques la forêt qui s'étendait le long de la Musegg. Alors aussi, sûrement, fut démolie la forteresse de l'île de Meggenhorn et rasée au niveau du sol pour toujours la petite ville d'Altstadt, dont le marché faisait concurrence à celui de Lucerne.

Soumission des Schwyzois et des Unterwaldiens. Second soulèvement, 1244-1252.

Grégoire IX étant mort le 22 août 1241, et son successeur, Célestin IV, l'ayant déjà suivi dans la tombe le 10 novembre de la même année, le Saint-Siège demeura vacant pendant dix-neuf mois, au cours desquels la situation de l'empereur s'améliora considérablement. Aussi le comte Rodolphe le Taciturne chercha-t-il à regagner la faveur de son souverain. A cet effet, il se rendit au camp impérial, en Italie, au printemps 1242. De retour en été 1243, après s'être formellement déclaré Gibelin, il fit d'assez longs préparatifs, et commença par une attaque contre Lucerne - ainsi que le voulait la situation géographique, - la soumission de la Suisse primitive. Il était appuyé par le comte Louis de Frobourg, par Arnold, avoué de Rotenbourg, et par les barons de Wolhusen. Grâce au secours de ses confédérés, la ville se défendit vaillamment, mais, sur l'intervention des deux comtes Hartmann l'Aîné et Hartmann le Jeune de Kibourg, du comte Rodolphe de Rapperswil et de l'évêque Henri de Constance, elle finit par consentir, le 8 juillet 1244, à une paix extrêmement favorable au développement de son autonomie. En effet, le traité passait complètement sous silence les droits que possédait sur la ville l'abbaye de Murbach, et consacrait la disparition du fort de Meggenhorn, qui menaçait son marché. A la place de cet ouvrage, Rodolphe construisit, la même année déjà, sur le sol de l'abbaye de Zurich, et à une plus grande distance du golfe de Lucerne, la forteresse de Neuhabsbourg. Par cette paix - dont la durée était fixée à dix ans - les Suisses primitifs étaient sacrifiés, et ils durent, comme en fait foi un document pontifical postérieur, se soumettre de nouveau à la suzeraineté des Habsbourg. II est vrai que ce ne fut pas pour longtemps.
Le pape Innocent IV, élu le 25 avril 1243, avait longtemps négocié avec l'empereur excommunié, mais sans que les deux adversaires réussissent à s'entendre. En juillet 1245, le pape prononça au concile de Lyon la déposition formelle de Frédéric II. La Curie chercha par tous les moyens à mettre à exécution cette sentence. L'antagonisme des partis atteignit au plus haut degré d'acuité, et la lutte entre les deux conceptions du monde devint générale. Le Habsbourg hésita longtemps; enfin son adhésion ouverte au parti du Saint-Siège fut le signal d'un soulèvement nouveau et immédiat des Schwyzois et des Unterwaldiens. Le 3 juin 1247, la Curie romaine regardait encore le Taciturne comme son adversaire. Le 28 août de la même année, le pape frappait d'excommunication et d'interdit, c'est-à-dire excluait complètement de la communauté chrétienne, et privait de tout culte et de toute cérémonie religieuse les gens de Schwyz et de Sarnen, qui, selon communication de «son fils bien-aimé, le comte Rodolphe de Habsbourg l'aîné», s'étaient criminellement soulevés contre celui à qui ils appartenaient de par le droit successoral, et restaient inconsidérément attachés au ci-devant empereur Frédéric, malgré la sentence d'excommunication prononcée contre lui et contre ses partisans; et bien qu'ils eussent de nouveau juré fidélité à leur seigneur légitime, se soustrayaient encore une fois à son autorité, et continuaient à soutenir Frédéric. Le délégué papal, qui était le prévôt d'Oelenberg, en Alsace, devait, avant de livrer la sentence à la publicité, s'assurer si les bourgeois de Lucerne avaient fait cause commune avec les insurgés et tenaient le parti de l'empereur, auquel cas ils devaient être englobés dans la condamnation. Si, dans cette bulle, Sarnen seul est nommé en place de l'Unterwald, cela s'explique par le fait que la principale forteresse des Habsbourg s'élevait en ce lieu, et que la contrée environnante était le centre des hommes libres du comté. On aurait tout à fait tort d'en conclure que la vallée inférieure était restée à l'écart du soulèvement.
Uri n'est pas mentionné parce que le comte n'y pouvait faire valoir aucun titre juridique en faveur de sa suzeraineté, et qu'il avait d'autant moins de raison de se plaindre des gens de cette vallée que les partis s'y faisaient évidemment équilibre. Sans doute, d'après un document du 16 février 1248, il y régnait une vive effervescence, mais, dans l'intérêt du trafic par le Gothard, les autorités y observaient une attitude neutre et expectante. En effet, dans l'intervalle, ce passage avait perdu son caractère gibelin. La clef méridionale de la route, Bellinzone, était déjà tombée en automne 1242 au pouvoir des Milanais, et par là les vallées de la Léventine et de Blenio avaient échappé à la domination de Côme pour redevenir sujettes du chapitre de la cathédrale de Milan. La crainte de représailles commerciales et politiques de la part des Guelfes de la Lombardie n'avait évidemment pas moins agi sur les cercles influents des muletiers uranais que sur les négociants et les bateliers de Lucerne.
A Lucerne, la bulle pontificale n'eut pas non plus à déployer ses effets: la majorité de la bourgeoisie y maintenait la fidélité à la bannière du pape contre une forte minorité gibeline, quoique les partisans de l'empereur se donnassent toutes les peines du monde pour gagner la ville. Elle dut subir le siège que vinrent mettre devant elle les Zurichois et « autres partisans de l'empereur» - par quoi on peut entendre en première ligne les Schwyzois et les Unterwaldiens - et lorsque Zurich se fut réconcilié avec la Curie, elle fut encore serrée de près par la ligue des villes bourguignonnes. Enfin, le 16 mai 1251, une paix de cinq ans fut signée avec Berne et ses confédérés, paix qui assurément n'était pas basée sur une conversion de Lucerne. Car non seulement le cas est prévu où l'un ou l'autre des alliés bourguignons ne voudrait pas sceller la réconciliation, mais les Bernois eux-mêmes se réservent de recommencer la guerre sur l'ordre exprès de leur seigneur, le roi des Romains. La concorde de la bourgeoisie lucernoise à l'intérieur fut affermie grâce à l'intervention de ses avoués, les barons de Rotenbourg, par la «lettre jurée» du 4 mai 1252, qui frappait de peines très graves toutes les divisions politiques et les alliances particulières à l'intérieur, c'est-à-dire les conjurations, et garantissait la paix du marché. L'exception admise à l'égard des Unterwaldiens doit être interprétée comme une concession à la minorité gibeline. Bien qu'il soit tout à fait interdit au bourgeois de prendre part à des luttes extérieures, il lui est loisible, au cas où une guerre éclaterait parmi les «gens de la forêt » sur les bords du lac, de faire la traversée pour tenter d'abord une réconciliation. Il peut aussi aider ses amis Unterwaldiens de ses conseils et leur fournir des armes, pourvu qu'il ne combatte pas personnellement avec eux. Ces stipulations prouvent en premier lieu que l'alliance conclue en 1241 pour la sauvegarde de la paix était considérée comme encore en vigueur, et secondement - comme il y est question de luttes intestines dans la Suisse primitive, - que le parti impérial n'y régnait plus sans conteste, et que se préparait la défection que la majorité lucernoise entendait soutenir et hâter.
C'est que la situation n'était plus aussi favorable pour les Unterwaldiens et les Schwyzois que lors de leur première insurrection. Non seulement ils étaient isolés, coupés des centres allemands du parti impérial, par l'attitude de leurs plus proches voisins, mais cette seconde révolte n'avait plus l'importance politique générale de la précédente, parce que la situation avait changé au pied sud du Gothard en ce qui concernait les passages alpins.
L'empereur Frédéric était mort le 13 décembre 1250. A la fin de 1251, son successeur, le roi Conrad, quitta l'Allemagne pour aller prendre possession de son héritage dans la Pouille. La direction centrale fut perdue pour les Gibelins allemands. Quand Zurich eut fait sa paix avec l' Eglise, quand les tentatives faites pour entraîner Lucerne du côté des Hohenstaufen eurent définitivement échoué et que toute perspective de voir le Gothard redevenir passage impérial se fut évanouie en juin 1249 par la défection de Côme, jusqu'alors point d'appui de l'empereur, les communautés isolées de la Suisse primitive ne purent plus se maintenir. L'année même où fut signée la «lettre jurée» de Lucerne - 1252 - le comte Gottfried de Habsbourg, héritier du Taciturne, séjournait paisiblement à Sarnen. L'Unterwald était rentré sous sa domination. Et Schwyz s'était sans doute soumis en même temps. La présence de mercenaires de Schwyz et d'Uri, la même année, au service de l'abbé de Saint-Gall contre l'évêque de Constance prouve qu'on n'avait plus besoin de la force armée pour protéger les frontières du pays.

L'interrègne et le règne du roi Rodolphe, 1254-1291.

Ainsi les tentatives des Schwyzois et des Unterwaldiens pour obtenir l'immédiateté dont jouissaient les Uranais avaient tout à fait échoué pour le moment. Mais le développement intérieur qu'avait atteint l'Unterwald en ces années-là ne pouvait être complètement annihilé. Là aussi, d'après l'exemple d'Uri et de Schwyz, s'était accomplie ou du moins préparée une fusion intime des éléments juridiquement divers de la population, et il en était résulté une communauté d'intérêts dont la base était à la fois territoriale et politique. Avant 1261, les gens des paroisses de Stans et de Buochs avaient fondé entre eux une union plus étroite, dont l'importance politique est mise en lumière par la revendication des droits de souveraineté sur les eaux. Et bientôt après, cette commune de la vallée inférieure (conmunitas horninum intramontanorum vallis inferioris) possède son propre sceau comme les deux autres pays. La communauté de la haute juridiction avec la vallée supérieure était maintenue par le fait que la justice continuait à être rendue à Wisserlen, et l'antique organisation parti¬culière des hommes libres des deux vallées restait en vigueur dans le cercle de leurs droits particuliers, mais pour le reste, le Nidwald se développe dès lors à part. A Schwyz, la constitution interne que nous avons esquissée continuait également à se développer, sans entrave de la part des comtes. On ne peut même presque pas se défendre de l'impression que la protection d'un seigneur reconnu comme tel, pendant cette « terrible époque où il n'y avait pas d'empereur », qui commença à la mort de Conrad IV (1254) et qui érigea en loi suprême le droit du plus fort, fut un bonheur pour le développement intérieur de ces pays. Uri, qui, en sa qualité de terre d'Empire, était complètement délaissé et n'avait au-dessus de lui aucune instance reconnue, était alors déchiré par les discordes intestines. En 1257 et en 1258, il dut faire appel au comte Rodolphe de Habsbourg de la branche aînée, chef considéré des Gibelins de l'Allemagne méridionale, pour remettre de l'ordre dans son territoire.
Quinze ans plus tard, le 24 octobre 1273, ce Habsbourg fut élu roi d'Allemagne. N'ayant pas, de par ses ancêtres, un patrimoine qui le prédestinât à succéder à la lignée des Hohenstaufen, il avait mis à profit sans scrupule la période anarchique de l'interrègne pour agrandir la puissance de sa maison. La façon dont il s'empara de la plus grande partie de l'héritage des Kibourg mérite du moins d'être qualifiée sévèrement; et quand il maria sa pupille, l'héritière de la branche cadette des Kibourg, à son cousin Eberhard de Habsbourg-Laufenbourg, il se fit céder par vente, en 1273, non seulement le bien des Kibourg, nécessaire pour arrondir ses domaines au centre de la Suisse, mais encore les propriétés des Laufenbourg à Schwyz, à Stans et à Buochs, et d'une manière générale gens et biens dans les Waldstàtten, c'est-à-dire aussi les droits comtaux à Schwyz et dans l'Unterwald.
En 1283, le roi Rodolphe profita de l'extinction de la branche masculine des comtes de Rapperswil pour investir ses propres fils de l'avouerie impériale d'Urseren, et vers la fin de sa vie, en 1291, il accrut le bien patrimonial des Habsbourg dans la Suisse primitive en achetant la ville de Lucerne et des domaines voisins appartenant à l'abbaye de Murbach, territoire étendu et important, ce qui fit de lui le plus grand propriétaire foncier de l'Unterwald. Les petits seigneurs de Laufenbourg avaient fait place à un grand politique conscient de son but, et qui, revêtu de la plus haute autorité de l'Allemagne, sut la mettre à profit systématiquement pour assurer une base solide à la monarchie universelle qu'il entendait rendre héréditaire dans sa famille.
Les comtes de Habsbourg, autrefois assez minces seigneurs, désormais ducs d'Autriche, devinrent, au cours des dix-huit ans que dura le règne de Rodolphe, une des maisons princières les plus puissantes de l'Allemagne, et la transformation de la Suisse actuelle en un territoire unifié, soumis à leur domination, ne paraissait plus qu'une affaire de peu de temps: il suffisait pour cela que l'évolution suivît son cours naturel et que la couronne royale passât aux descendants du nouvel élu. L'antagonisme entre comté et Empire, sur lequel reposaient les espérances des Schwyzois et des Unterwaldiens, n'était pas seulement supprimé momentanément à leur désavantage, mais paraissait encore exclu pour le plus lointain avenir. Rodolphe, il est vrai, confirma à Uri déjà au commencement de son règne, le 8 janvier 1274, l'immédiateté impériale dans une charte éloquente. La lettre de franchise de Schwyz, du 20 décembre 1240, fut formellement annulée en novembre 1274 par la sentence de la cour de Nuremberg, laquelle déclarait nulles toutes les décisions prises par Frédéric II depuis son excommunication. En revanche, la concentration intérieure à Schwyz et dans l'Unterwald, loin d'être entravée le moins du monde par Rodolphe, fut au contraire favorisée. Elle servait sa politique fiscale, dont il attendait les sommes colossales nécessitées par ses projets dynastiques. Les sujets de toute catégorie, -ceux qui ne dépendaient que de l'Empire comme ceux qui se trouvaient sous la suzeraineté directe ou indirecte des Habsbourg - devaient payer cher la paix publique qu'il leur avait rendue. A cet effet, il créa pour la perception d'impôts généraux, variables suivant les besoins, des associations fiscales particulières; il en trouvait les éléments dans la Suisse primitive et pouvait les utiliser; aussi les ménagea-t-il, bien qu'ils fussent d'origine révolutionnaire.
Rodolphe fit aussi appel dans une large mesure à la force militaire des Suisses, éprouvée dans le service rnercenaire traditionnel. A sa campagne de 1289 contre le comte palatin Othon de Bourgogne se rattache un récit détaillé- le plus ancien que nous ayons-des exploits des Schwyzois, récit qui ouvre dignement les glorieuses annales militaires des Confédérés. On avait mis le siège devant Besançon; mais les ennemis, disposant de troupes bien plus nombreuses que le roi, avaient entouré l'armée assiégeante et lui coupaient tout approvisionnement. Le roi dut se retirer sur les hauteurs et montrer aux siens qu'en cas de nécessité on peut apaiser sa faim avec des raves crues. Il consolait ceux qui perdaient courage en leur disant: « Si nous les vainquons demain, nous mangerons leurs vivres; si ce sont eux qui nous vainquent, ils ne refuseront pas, en gentilshommes qu'ils sont, la nourriture à leurs prisonniers. » « Mais pendant qu'il se consultait avec ses grands sur la bataille imminente - la nuit était tombée, et il y avait comme d'habitude un vacarme confus parmi les armées¬ voilà qu'un certain nombre de Schwyzois, dont le roi avait quinze cents auprès de lui, gens habitués à la montagne, se dévalèrent le long de la pente, surprirent le camp du comte Théobald de Ferrette, qui était venu au secours des Welches, tuèrent quelques-uns de ses gens, firent un gros butin et causèrent de grands dégâts, de sorte que dans la vallée tout était sens dessus dessous. Les Welches avaient délibéré comment ils couperaient la retraite au roi; comme ils étaient supérieurs en nombre, et que la descente jusqu’à eux était difficile, ils s'étaient crus à l'abri d'une attaque. Alors l'un d'eux dit: « je connais ce roi, et dût-il ramper sur ses mains et ses pieds, il nous attaquera ». Effrayés, ils envoyèrent au point du jour une ambassade solennelle demander la paix. » Voilà ce que raconte le chroniqueur Matthias de Neuenbourg; la tradition indigène n'oublia pas non plus cette action glorieuse, et, à l'en croire, les Schwyzois reçurent alors du roi, en récompense de leur bravoure, l'insigne de leur bannière rouge, le canton avec la croix et les instruments de la Passion du Seigneur.')
La reconnaissance du roi pour les excellents services rendus par les Schwyzois durant la guerre paraît s'être manifestée encore pendant les dernières années de son règne par divers autres témoignages de sa faveur. Nous avons déjà parlé plus haut de l'assurance qu'il donna en 1291 aux hommes libres, de ne jamais placer au-dessus d'eux comme juge un non-libre; d'autre part, il accorda à tous les habitants de la vallée de Schwyz cette grâce de ne jamais avoir à paraître, dans des procès, devant personne autre que lui, ses fils et le juge de la vallée, et de ne pouvoir être cités, contrairement aux termes de ce privilège, devant aucun tribunal extérieur. Mais ces faveurs ne pouvaient faire oublier aux Schwyzois qu'ils possédaient dans leurs archives une lettre de franchise impériale qui, à leurs yeux, frappait du sceau de l'illégalité et de la violence l'avouerie des Habsbourg.
Quand le roi Rodolphe mourut, le 15 juillet 1291, sans avoir réussi à assurer la couronne à son seul fils survivant, Albert, et que la réaction releva de toutes parts la tête contre le système du gouvernement rodolphien, qui tendait à l'extrême toutes les forces des sujets, les Schwyzois et leurs voisins furent les premiers à entrer en scène.


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
Message Publié : 15 Nov 2013 6:58 
Hors-ligne
Tite-Live
Tite-Live

Inscription : 13 Nov 2008 6:58
Message(s) : 336
Localisation : Suisse
Premiers combats de la Suisse primitive pour la liberté

Episode 3


II. L'alliance perpétuelle des trois Waldstätten et la résistance contre la maison de Habsbourg, 1291-1314.
Alliance de 1291. Défense de la liberté.


Au commencement d'août, Uri, Schwyz et le Nidwald conclurent, sur la base de l'alliance signée antérieurement - entre 1240 et 1250 -- le pacte perpétuel qui a été le fondement de la Confédération suisse. Deux semaines à peine s'étaient écoulées depuis la mort du roi dans la lointaine Spire, et bien que, comme on le sait, la renommée devance à la course le plus rapide cavalier, la nouvelle certaine de l'événement ne pouvait guère mettre moins de dix jours pour arriver sur les rives supérieures du lac des Waldstätten. Cela fait supposer que les dispositions avaient déjà été prises en prévision de la disparition du souverain. C'est alors peut-être qu'ont eu lieu les entrevues nocturnes, dont parle la tradition, sur la prairie solitaire du Rütli; bien plutôt, en tous cas, que dans la période des premières insurrections, où la position spéciale d'Uri- indépendance complète dés Habsbourg - excluait pour lui toute raison de mystère; son entrée dans la Confédération s'était d'ailleurs faite sans attirer l'attention, et seulement après l'émancipation violente de Schwyz et d'Unterwald. La raison qui retenait cette fois la vallée supérieure de l'Unterwald ne gisait évidemment pas dans le temps limité dont on disposait pour s'entendre, mais dans un antagonisme intérieur. Long¬temps après, en effet, il y avait encore un parti autrichien dans l'Obwald. Ce dernier a, il est vrai, attesté son adhésion à la Ligue des trois Waldstätten en appendant au parchemin le sceau du pays, dont l'inscription avait été complétée de manière à ce qu'elle s'étendit expressément à la vallée supérieure. On ne peut préciser exactement la date à laquelle cela arriva, mais ce ne fut qu'après coup.
La lettre de 1291, écrite en latin, est l'instrument d'alliance fédérale le plus ancien qui nous ait été conservé. Comme le texte en fut repris en partie dans la lettre signée une cinquantaine d'années auparavant, cette alliance reproduit le type extérieur des ligues traditionnelles pour le maintien de la paix publique que l'on concluait dans les époques agitées - où la puissance impériale s'évanouissait tout à coup et où personne ne pouvait savoir si un nouvel interrègne ne livrerait pas de nouveau l'Allemagne à tous les excès de la force - pour assurer le règne de l'ordre et du droit. Résistance commune contre tout agresseur du dehors, assistance réciproque contre les fauteurs de troubles à l'intérieur, aplanissement par voie d'arbitrage de tous les malentendus entre contractants, tels sont les points prin¬cipaux sur lesquels l'entente s'est faite. Il est expressément stipulé que chacun doit être tenu, selon la condition de sa famille, de servir son seigneur et de lui obéir comme il convient; la juridiction seigneu¬riale est aussi reconnue; chacun doit nommer lui-même dans la vallée le juge devant lequel il peut être appelé à comparaître. Mais de l'avis commun et à l'unanimité, les trois pays se promettent, décident et ordonnent: « que nous n'accepterons et ne reconnaîtrons dans les sus¬dites vallées aucun juge qui aurait acheté sa charge à prix d'argent ou de toute autre manière, ou qui ne serait pas du pays. »
« Les dispositions édictées ci-dessus, pour le bien et le salut de l'ensemble, doivent, avec l'aide de Dieu, durer éternellement. » En inscrivant cette phrase à la fin de leur pacte, les fondatteurs de la Confédération suisse ont, dès le début, entendu faire de celle-ci une institution politique durable. Non pas, sans doute, qu'ils voulussent consciemment, en ces jours-là, fonder un Etat. Leur lettre d'alliance ne contient aucun programme politique ou social à longue portée. Dans le traité qui fut conclu quelques mois plus tard avec Zurich; la base réelle de leur programme est plus nettement déterminée: ils limitent la reconnaissance des droits seigneuriaux en ajoutant ces mots: « in der gewonheit als vor des chünges ziten ».(( Selon les usages d'avant les temps du roi (Rodolphe).)) En gens réfléchis et pratiques, ils s'en tiennent à ce qui est à leur portée et qu'ils peuvent atteindre; ils demandent ce qu'ils entendent par liberté, leurs anciennes traditions, leur droit coutumier, la faculté de disposer d'eux-mêmes à l'intérieur du cercle étroit de leur existence habituelle. Ils réclament la latitude - qui leur avait été reconnue depuis une génération - de développer leur autonomie, latitude dont ils avaient fait usage et qu'ils estimaient acquise. C'est là la vraie politique réelle; celle qui, avec une perspicacité admirable, distingue ce qui est vraiment utile et sait imposer une mesure à sa force d'expansion.
A l'heure où naissait la Ligue des trois pays, l'image de la Confédération générale qui devait en sortir s'entrevoyait dans un mirage. Dans toute l'étendue de la Suisse actuelle, l'opposition s'agitait alors contre la politique territoriale et centralisatrice de l'Autriche. En Bourgogne, les villes impériales de Berne, de Morat et de Payerne se plaçaient sous la protection de l'ancien adversaire de Rodolphe, le comte de Savoie. En Alamanie, l'évêque de Cons¬tance, Rodolphe de Habsbourg-Laufenbourg, chef de la branche cadette des Habsbourg - que le roi opprimait - et dernier fils sur¬vivant du Taciturne, se mettait à la tête du mouvement et formait une puissante coalition. Il y groupait des dynastes ecclésiastiques et laïques, les villes impériales de Zurich et de Constance et la ville autrichienne de Lucerne, dont la vente, contre tout droit, par l'abbé de Murbach avait provoqué l'effervescence des bourgeois. Les adversaires souabes et bourguignons de l'Autriche s'unirent les uns avec les autres et cherchèrent même à entrer en rapports avec les ennemis qu'avait Albert dans les pays danubiens, et qui s'étaient également soulevés. Les Waldstätten s'affilièrent aussi partiellement à cette grande coalition, mais, chose étonnante, non par l'intermédiaire de Lucerne. Le 16 octobre, Uri et Schwyz conclurent avec la ville impériale de Zurich une étroite alliance offensive et défensive, dont le terme était de trois ans, avec cette réserve toutefois que les alliances ultérieures contractées par l'une des parties n'obligeraient pas l'autre; et que ni l'une ni l'autre ne serait tenue de coopérer aux sièges qui auraient été entrepris à son insu et sans son con¬sentement. Quoique l'évêque Rodolphe de Constance séjournât précisément alors à Zurich, les pays ne voulaient évidemment pas se laisser entraîner à des entreprises à perte de vue, dont le succès pouvait recéler de nouveaux dangers dynastiques en raffermissant la branche de leurs anciens landgraves de Laufenbourg. Ce n'est pas à dire que le regard des chefs des trois pays ne portât pas bien au¬ delà du cercle étroit d'un simple particularisme de paysans. Les facteurs économiques lointains n'échappaient point à leur perspicacité; peut-être même la propagande démocratique ne les laissait-elle pas indifférents. Témoin l'appui qu'ils donnèrent à la révolte des Léventins - qui éclata alors- contre la suzeraineté de Milan. Ils prouvèrent clairement par là, déjà à cette époque, qu'ils entendaient reprendre la politique des Hohenstaufen relativement au Gothard.
La grande coalition succomba à la puissance de l'Autriche et fut bientôt dissoute. Le 31 mai 1292 déjà, Lucerne dut rendre hommage au duc Albert, et bien que Zurich eût soutenu un siège avec succès, sans doute grâce au secours des Suisses primitifs, il conclut la paix le 26 août, deux jours après que l'évêque Rodolphe se fut arrangé avec le duc. Seuls, les pays tinrent bon. Le duc vint camper en octobre 1292 avec son armée près de Baar, dans l'intention évidente de les attaquer. Mais il ne semble pas qu'on en vint à une rencontre: Albert fut rappelé dans ses provinces orientales par des événements plus importants. En revanche, la petite guerre avec l'autrichienne Lucerne se prolongea longtemps encore et ferma aux Suisses primitifs le marché et le transit par la montagne. Quant à savoir si un traité de paix formel fut jamais conclu entre les administrateurs autrichiens des Hauts-Pays et les Waldstätten - bien que les relations avec Lucerne eussent repris petit à petit des formes pacifiques sous la pression des intérêts réciproques - c'est ce que l'on ne peut décider. Mais tout porte à croire que les trois pays maintinrent leur pleine autonomie intérieure dans les années qui suivirent.
En 1294, la landsgemeinde de Schwyz se donna en toute souveraineté un Landrecht (code civil) inspiré du principe nettement affirmé qu'il n'y a pas d'indépendance politique, si le sol n'est pas maintenu ou rendu libre. Toute transmission de propriété foncière à des étrangers ou à des couvents, même indigènes, est interdite sous peine de confiscation ou de fortes amendes; le devoir de payer l'impôt est affirmé, avec menace, en cas de non-payement, de privation des droits d'allmend. Les biens monastiques et seigneuriaux y sont astreints aussi bien que les autres, étant donné que le vassal peut se récupérer du montant de l'impôt sur le cens qu'il doit. Les autres articles de ce code prouvent aussi que les paysans revendiquaient et entendaient conserver une souveraineté pleine et entière, une souveraineté qui dépassait de beaucoup la sphère des droits des villes libres impériales. Les documents politiques de cette époque manquent pour les autres pays, mais il est probable que les deux vallées de l'Unterwald se réunirent en un organisme plus ferme, embrassant toutes les classes sociales, et cela sur la base de l'antique unité de la communauté judiciaire des hommes libres. Il est probable aussi que la communauté précédemment organisée des paroissiens de Stans et de Buochs, qui seule avait signé l'alliance des trois pays, fut absorbée par la nouvelle création. A l'ancien sceau de Stans, une inscription fut ajoutée concernant la vallée supérieure et, peu après, un Obwaldien de famille libre, Rodolphe d'Oedisriet, est landamman commun des deux Unterwald.
Les Suisses primitifs ne visaient-ils pas déjà en janvier 1293, lorsque le nouveau roi, Adolphe de Nassau, vint à Zurich, à faire reconnaître leur situation par l'autorité de l'Empire? Adolphe n'en avait pas moins confirmé à son concurrent au trône, en recevant de lui, à Hagenau, les insignes royaux, tous les fiefs impériaux, duchés, comtés, offices et droits. Ce ne fut qu'en novembre 1297, au moment où Albert se souleva ouvertement contre le roi, que celui-ci se décida à reconnaître l'immédiateté d'Uri et de Schwyz. Il ne le fit pas par une simple confirmation des privilèges antérieurs, mais par une pièce indépendante, identique pour les deux pays, et dont le texte rappelait exactement le diplôme décerné à Schwyz par Frédéric II.

Sous la domination du roi Albert, 1298-1308.

La protection d'Adolphe ne dura pas longtemps: sept mois plus tard, le 2 juillet 1298, le roi gisait, le crâne fendu, sur le champ de bataille de Gtillheim; et huit semaines s'étaient à peine écoulées que la couronne allemande ceignait déjà le front du Habsbourg. -¬Ce fut un rude coup pour les Waldstätten. Les temps de Rodolphe étaient revenus, l'antagonisme entre la puissance territoriale de fait et la puissance nominale du roi avait cessé de se faire sentir. Quand Albert se montra, au printemps 1299, dans ses Etats patrimoniaux, la soumission des trois pays s'accomplit automatiquement.
Mais Albert procéda avec beaucoup de mesure. Sans doute, il limita les prétentions à l'autonomie qui s'étaient fait jour dans le code schwyzois de 1294; les Schwyzois durent renoncer à imposer le couvent de femmes de Steinen; les Uranais reconnaître les privilèges de Wettingen et de ses sujets en matière d'impôts, et leurs autres droits réservés. Mais, en somme, il ne s'attaqua pas aux progrès que la décade passée dans la liberté avait permis d'accomplir. On ne trouve aucune trace d'une puissance intermédiaire (baillis) entre les chefs des landsgemeindes, choisis par le peuple, et le roi. Les mêmes personnalités restaient à la tête des démocraties d'Uri et de Schwyz; ((A Uri, la dignité de landamman avait déjà changé de mains en 1294: le baron Werner d'Attinghausen avait pris la place d'Arnold de Silenen, qui s'intéressa cependant aux affaires du pays jusqu'à sa mort, vers 1309. A Schwyz, sous le roi Albert, le vieux Rodolphe Stauffacher (depuis 1275) et Conrad Ab Iberg (1286-1311) alternent.)) c'est à elles que s'adresse le roi. Et c'est sous le règne du roi Albert précisément, mais non avant, qu'Unterwald entre en scène, d'après les documents, sur le pied d'entière égalité avec les deux communautés voisines, mais plus anciennes.
Albert, il est vrai, ne confirma pas les privilèges des Schwyzois et des Uranais, ni les libertés que son père avait octroyées aux premiers à titre de landgrave, et il ne reconnut pas davantage l'immédiateté que Rodolphe avait assurée aux seconds. En sa qualité de roi, de source théorique de toute puissance, il n'était nullement tenu de respecter les privilèges conférés par ses prédécesseurs, et cela d'autant moins que l'attitude prise jusque là par les Uranais à son égard pouvait justifier le reproche de félonie et de rébellion. Et il est probable aussi qu'il voulait profiter de l'étroite union d' Uri avec les deux autres Waldstätten pour lui faire perdre sa situation particulière et l'incorporer avec eux, à égalité de droits, dans le grand système politique qu'il entendait inaugurer au nom de la maison de Habsbourg relativement au passage du Gothard. Cette politique ne tendait à rien de moins qu'à acheminer sur la route du Gothard le trafic tout entier, y compris celui qui se dirigeait vers les fameux marchés de la Champagne. En août 1299, c'est-à-dire quelques mois après qu'il put vouer son attention aux Hauts¬ Pays, il réussit à déterminer un grand seigneur bourguignon,Jean de Châlon-Arlay, à transférer sa douane de Jougne à Lucerne et à reporter ainsi son intérêt des passages occidentaux des Alpes à celui du Gothard. On comprend donc qu'il se proposât d'incorporer à l'Etat qu'il rêvait, et auquel ce col devait donner sa signification, la partie la plus importante de la route, ce pays d' Uri, qui était d'ailleurs tout entouré déjà de possessions de sa famille.
Le refus d'Albert de confirmer les antiques privilèges des Suisses primitifs a amené le « père de l'histoire suisse », Gilg Tschudi - et déjà, en une certaine mesure, l'écrivain plus ancien du Tellenspiel - à placer à l'époque de ce roi les faits rapportés par les traditions orales relativement aux origines de la liberté helvétique, et qui furent consignés pour la première fois par écrit dans la chronique du Livre blanc, sans qu'une date précise leur fût d'ailleurs assignée. Eu égard au matériel de sources dont disposait Tschudi, cette manière de dater ne manquait pas d'habileté, mais les pièces publiées depuis l'ont rendue absolument insoutenable. - L'utilisation de cette légende a été, ces derniers temps, remise en honneur, et avec raison, en opposition à l'hypercritique du siècle dernier. Non pas, sans doute, dans son ensemble, avec tous les détails dont elle est ornée dans l'héroïque épopée de Tschudi et dans la forme impérissable que lui a donnée le génie de Schiller. Mais les traits particuliers fournissent des indications dont l'histoire peut tirer un certain parti, et qui ont été confirmées d'une manière surprenante par les fouilles opérées sur les ruines de la Suisse primitive et par les documents mis au jour. Je n'ai donc pas hésité à tenir compte de ces traditions dans mon exposé.(( II faut écarter sans réserve du noyau historique de la tradition l'épisode de l'archer Guillaume Tell; on y reconnaît d'ailleurs nettement, dans la forme dernière et artistique de la légende, un motif accessoire étranger et qui ne se rattache qu'imparfaitement au drame de la conjuration. Même le profane, qui n'entend rien à la méthode de la critique historique, mais qui compare sans parti pris les légendes parallèles --répandues sur tout le monde germanique - d'archers merveilleux, doit s'avouer qu'il y a là des rapports qui excluent une explication par le hasard. Jusque dans le plus petit détail, par exemple dans le jeu des questions et des réponses relatives aux flèches de réserve que l'archer tire de son carquois, il y a une concordance presque littérale. Tell est une figure mythologique localisée et humanisée. Ne peut-on pas reconnaître dans le prénom et le nom du héros, Wilhelm Tell, le nom de Heimdall, dieu du printemps chez les anciens Germains?))
En lieu et place, bien entendu, car ces traits particuliers se répartissent sur la période de cent années que dure la lutte émancipatrice des Waldstätten. Mais, précisément, pas un seul de ces épisodes ne tombe sur le règne d'Albert, où l'on avait placé tout le drame. Les dix années du règne d'Albert s'écoulèrent pour la Suisse primitive exactement comme les, dix-huit années de celui de son père, dans la ténacité qu'elle déploya -- ne pouvant faire plus - pour conserver ce qu'elle avait obtenu, et dans l'espérance imprécise d'un changement d'empereur. Malgré les avantages économiques qu'apportèrent, en particulier aux Uranais, les efforts que fit ce roi pour favoriser le transit par le Gothard, il ne gagna pas les sympathies des Waldstätten à la souveraineté autrichienne, à cause des impôts écrasants qu'il exigea d'eux à l'exemple de son père, et qui, dans un document de l'abbé de Pfävers relatif à une localité du voisinage, Weggis, sont qualifiés de « rapine inouïe ». Par le despotisme dont il fit preuve dans l'exercice de sa puissance, il se créa d'ailleurs un ennemi mortel dans sa propre maison. Comme il refusait à son neveu, le duc Jean de Souabe, sa part des biens de son père, Jean ourdit une conjuration et assassina son oncle le 1er mai 1308, à l'endroit où s'éleva bientôt, en souvenir de la victime, le cou¬vent de Königsfelden.

Renouvellement de la querelle de frontières. Les lettres de franchise de l'empereur Henri VII.

La nouvelle du drame de famille dont le roi fut victime, ranima immédiatement les aspirations des Waldstätten à la liberté. Aussitôt les Schwyzois rouvrirent la vieille querelle de frontière. En excellent administrateur qu'il était, Albert avait fait enregistrer, dans ce que l'on appelle le « terrier» ou cadastre des Habsbourg, tous les droits, biens et revenus de sa maison. A la mort du roi, ce travail était fait jusqu'aux limites de la Suisse primitive, et le couvent d'Einsiedeln, qui se trouvait sous l'avouerie de l'Autriche, s'était plaint à ce propos de ce que les Schwyzois ne payaient point de «Vogtrecht » à l'avoué pour les fiefs qu'ils tenaient de cette église, et de ce qu'en occupant contre tout droit certains pâturages, ils diminuaient sensiblement les revenus de celle-ci. Les Schwyzois paraissent avoir été forcés de restituer ces pâturages qui, de mémoire d'homme, avaient été transformés en allmends ou étaient devenus propriétés particulières. L'ordre de restituer équivalait donc, en fait, à une véritable confiscation. A peine la crainte de la puissance royale avait-elle disparu que les Schwyzois irrités reprirent leurs biens à main armée et pillèrent, à plusieurs reprises, le territoire que le couvent possédait dans les environs. Entraînés par cet exemple, les Uranais émirent de nouveau leurs prétentions sur le territoire des Alpes Surènes, au-delà de la ligne de partage des eaux, et arrivèrent, bannières déployées, jusque devant le couvent d'Engelberg, où les religieuses se jetèrent à leurs pieds et obtinrent qu'ils se retirassent: il y avait parmi elles une fille du landamman Werner d'Attinghausen.
Comme toute vacance du trône, la mort violente du roi Albert provoqua une insécurité générale, voisine de l'anarchie, dans les territoires allemands qui n'étaient pas affermis par l'autorité d'un prince. Les gentilshommes complices du régicide mettaient leur espérance dans le nouveau chef de l'Empire et comptaient sur le secours des intéressés, au nombre desquels ils plaçaient les Suisses primitifs. Les fils du roi, tout au moins, les ducs Frédéric et Léopold, craignaient une intervention des Waldstätten quand, dans la cam¬pagne qu'ils entreprirent pour venger la mort de leur père, ils vinrent mettre le siège devant le château de Schnabelbourg, sur l'Albis, qui appartenait à l'un des meurtriers, Walther d'Eschenbach, et ils se firent donner par les Zuricois l'assurance qu'ils ne fourniraient pas de vivres aux gens des trois pays, s'ils avaient la témérité de prendre les armes. Les Zuricois réservèrent le cas où les Waldstätten seraient eux-mêmes attaqués par les ducs ou par la ville de Lucerne, leur sujette. On n'en était pas encore venu aux hostilités, mais Lucerne avait fermé son marché aux pays et s'opposait au transport des marchandises par le Gothard ; six muletiers d'Andermatt avaient été arrêtés à Brougg et mis en prison à Lucerne pour s'être aventurés sur des routes autrichiennes.
Le 27 novembre 1308, les électeurs avaient choisi pour roi le comte Henri de Luxembourg, prince français par sa culture, mais qui fut le dernier grand enthousiaste de l'ancienne idée de l'Empire universel. Le nouveau souverain devait voir dans les fils de son prédécesseur de dangereux adversaires; comme il remontait le Rhin en distribuant des faveurs pour se créer des partisans, les pays lui envoyèrent des messagers à Constance et le prièrent de confirmer leur ancienne liberté. Henri VII ne se fit aucun scrupule d'affaiblir la puissance de l'Autriche. Non seulement il confirma, le 3 juin 1309, l'antique et incontestable immédiateté d'Uri en renouvelant le titre de son prédécesseur Adolphe de Nassau, et la liberté contestée de Schwyz en renouvelant les diplômes de Frédéric II et d'Adolphe, mais il octroya aux Unterwaldiens, sans qu'ils pussent lui soumettre la moindre pièce à l'appui de leur demande, une lettre qui, conçue en termesgénéraux, corroborait toutes les (prétendues) libertés, droits, privilèges et faveurs qu'ils avaient reçus de ses prédécesseurs. Et de ces mesures, il tira aussitôt les conséquences pratiques: il affranchit les trois pays de toute juridiction extérieure, à l'exception de la juridiction impériale, et les éleva à la dignité de bailliage particulier de l'Empire, bailliage dont il investit le comte Werner de Homberg, seigneur de Rapperswil, homme de guerre de réputation universelle.
Ainsi prit fin d'un coup la domination des Habsbourg, pour autant qu'elle reposait sur le droit public, sur leurs titres de comtes et d'avoués ecclésiastiques. Pour Unterwald, les privilèges reçus le 3 juin 1309 d'Henri VII étaient l'acte de naissance, au point de vue juridique, de la liberté politique.
Trois semaines après, le 22 juin, le nouveau bailli impérial vaque déjà à son emploi: d'entente avec le landamman Conrad Ab Iberg et la commune de Schwyz, il accorde à la ville de Lucerne paix et sécurité entières des portes de la ville à la douane de Flüelen, aller et retour pour ceux de ses bateaux qui transportent des marchandises à destination du Gothard. La pièce a été rédigée à Stans, près de l'église, où le comte présidait évidemment une assemblée des personnalités dirigeantes des trois pays. Le jour suivant, celles-ci se rendirent à Engelberg pour réconcilier Uri avec le couvent. L'acte conciliateur des Schwyzois était la conséquence d'un arrangement des Uranais avec Lucerne, par lequel les Uranais avaient obtenu la libération d'un des muletiers d'Andermatt, qui était en même temps un des leurs, et avaient promis en retour de devenir «bons amis » avec les ducs et leurs bourgeois de Brougg et de Lucerne. En août, vint à chef une entente des Lucernois avec les habitants de la vallée d'Urseren, et en automne un arrangement avec des négociants milanais, dont les marchandises en transit étaient retenues dans cette ville. Vers la fin de l'année, fut conclue avec les trois pays, après d'assez longues négociations, une « réconciliation » définitive dont l'aboutissement causa une si grande joie aux bourgeois de Lucerne qu'ils promirent, par reconnaissance, de distribuer chaque année, le 1er janvier, une aumône aux pauvres gens. Tout cela se réduisait sans doute à un armistice local des intéressés au maintien du trafic par le Gothard. Et il est tout à fait significatif qu'à cette époque précisément, Henri VII étendait à la Léventine et sans doute aussi à Urseren l'avouerie d'Empire de Werner de Homberg sur la Suisse primitive, et qu'il établissait à Flüelen une douane impériale, dont il assurait le produit à son bailli à titre d'appointements. Ainsi se révèle à nouveau la politique relative au passage du Gothard comme motif essentiel de la faveur impériale à l'égard des Waldstätten. Après comme avant, ce fut cette politique qui donna aux commu¬nautés paysannes leur importance mondiale.
Les ducs d'Autriche n'abandonnèrent pas leurs prétentions sur Schwyz et Unterwald; ils ne se rallièrent ni personnellement, ni par l'intermédiaire de leurs fonctionnaires à l'arrangement conclu par leurs sujets de Lucerne. En revanche, ils cherchèrent à nouer des rapports aussi bons que possible avec le roi. Ils l'aidèrent à s'emparer de la Bohéme en lui fournissant de l'argent, et le duc Léopold l'accornpagna en personne avec cent chevaliers dans son voyage à Rome, où il allait ceindre la couronne impériale. En reconnaissance, le roi lui donna, le 15 juin 1311, au camp de Brescia, l'assurance écrite qu'il ferait examiner par des hommes compétents les prétentions des ducs aux droits comtaux héréditaires sur les Waldstätten, et que si le résultat de cet examen était favorable, il les y réintégrerait. Comme l'exécution de cette promesse se faisait attendre -- probable¬ment par l'intervention du comte de Homberg, qui n'avait pas moins obligé le souverain par ses actions héroïques -- le roi Jean de Bohême, fils d'Henri, promit, en juillet 1312, de prier son père de hâter l'enquête promise ou, s'il ne réussissait pas à l'y décider, de prendre lui-même la chose en mains en sa qualité d'administrateur de l'Empire pour l'Allemagne.
Ainsi l'immédiateté impériale acquise par les trois pays était de nouveau sérieusement menacée, probablement sans qu'ils s'en doutassent. La mort soudaine de l'empereur au camp de Buon¬
convento, près Sienne, le 24 août 1313, vint à point les tirer de
leur situation critique.

L'attaque d'Einsiedeln. Les Schwyzois et les Unterwaldiens fortifient leur territoire.

. Les pays avaient appris, par l'expérience d'une génération, à compter davantage sur leur propre force et leur propre vigilance que sur les privilèges -précieux sans doute- qu'un roi élu leur avait octroyés, mais qu'un successeur mal disposé pouvait ignorer. Sous la direction des Schwyzois - qui jouent de plus en plus le premier rôle, où ils se maintiendront pendant plus d'un siècle et auquel on n'a fait que rendre justice en désignant de leur nom la Confédération grandissante - ils mirent à profit la situation favorable du règne d'Henri VII et de l'interrègne pour renforcer leur position. Ils savaient ce qu'ils voulaient et ne se laissaient arrêter par aucun scrupule. L'absence de leur bailli, Werner de Homberg, qui passa plusieurs années en Italie, leur laissait pleine liberté. Dans la petite guerre qui se renouvelait chaque année avec Einsiedeln, ils conquirent des parties toujours plus considérables du territoire alpestre qu'ils convoitaient, et ce qu'ils avaient gagné par la force, ils surent le défendre avec une non moins grande habileté diplomatique dans le procès de restitution - à la fois spirituel et temporel - que leur fit le couvent. Dans le procès spirituel, ils surent rendre provisoirement inefficace l'excommunication que l'évêque de Constance avait prononcée contre eux, en se prévalant d'un vice de forme. Ils se refusèrent à exécuter la sentence défavorable édictée par le président zuricois d'un tribunal arbitral constitué sur l'avis de l'empereur Henri. Comme l'abbé gardait les garants zuricois qui s'étaient engagés pour eux, et que les villes de Constance, de St-Gall et de Schaffhouse s'interposaient pour conjurer la guerre qui menaçait d'éclater à ce sujet avec Zurich, les Schwyzois se soumirent à une sentence arbitrale du bailli impérial de la Thurgovie et du Zürichgau, Eberhard de Bürglen, et donnèrent l'équivalent des garanties. Mais ils gardèrent les territoires qu'ils occupaient. Et comme Einsiedeln ne cédait pas, ils attaquèrent le couvent dans la nuit des Trois-Rois 1314 sous la conduite personnelle du landamman Werner Stauffacher et emmenèrent à Schwyz comme otages les moines de haute noblesse qui s'y trouvaient.
Les Schwyzois avaient déjà pris en 1310 des mesures pratiques pour défendre le sol qu'ils avaient acquis: ils avaient construit sur le plateau de l'Altmatt une muraille de 400 m. de longueur, qui allait d'un versant à l'autre de la montagne, avec une tour, le «rote Turma. Ce fut là, autant que les documents nous permettent d'en juger, le point de départ du grandiose système de fortifications par lequel ils barrèrent, au cours des années suivantes, tous les passages ouverts qui conduisaient à leur pays. Le port de Brunnen fut peut-être déjà entouré d'une palissade pendant les combats du XIIIme siècle; cette première défense fut sans doute alors complétée par un rempart de pierre et de terre qui traversait obliquement la vallée à partir de l'Urmiberg jusqu'aux marais impraticables de la Muota. Mais, sous l'impression du danger, dont ils se sentaient de nouveau menacés, de voir un nouveau Habsbourg à la tête de l'Empire, ils allèrent plus loin, et partout où l'exigeaient les considérations stratégiques, ils étendirent leurs travaux de fortifications au-delà de leurs frontières politiques. A cet effet, ils procédèrent, probablement dès la mort de l'empereur Henri, en 1313, à l'occupation militaire du territoire autrichien d'Arth, qui constitue, géographiquement parlant, la conclusion naturelle de la vallée de Schwyz. Ils ne l'incorporèrent pas tout de suite à leur organisation politique, mais comme il formait depuis longtemps une communauté rurale à part, ils lui donnèrent une constitution démocratique sous un amman particulier nommé par eux. De l'entrée de la vallée, qui est naturellement fermée par le lac de Zoug et par les ramifications des montagnes, ils firent une véritable forteresse. Ils barrèrent d'une double estacade celle du port, qui est peu profonde, et bordèrent la rive jusqu'aux escarpements du Rigi et du Rüfiberg, sur une longueur de plus de 2,5 km, d'une muraille d'environ 4 mètres de hauteur, qu'interrompaient trois tours. Pour rendre impossible, à l'avenir, tout mouvement tournant, ils «mirent à ban» les pentes abruptes et couvertes de bois qui y faisaient suite, ainsi que les hautes forêts qui longeaient leur frontière en tant que « landwehri » ou défense du pays, de sorte que l'inextricable fouillis de la végétation formât une barrière impossible à franchir. Et il fut interdit, sous peine de l'énorme amende de 4 livres d'argent, de couper du bois dans ces forêts défensives. Derrière les fortifications de la frontière d'Arth, près d'Oberarth, à un kilo¬mètre et demi en remontant la vallée, à l'endroit où celle-ci est resserrée par deux abrupts promontoires rocheux qui s'avancent l'un contre l'autre, une seconde série d'ouvrages furent élevés et le passage fut fermé par une forte « letzi ». Ainsi, comme le dit le chroniqueur Jean de Winterthour, le peuple de Schwyz put envisager la perspective d'une attaque « confiant dans la protection de ses montagnes et de ses très solides fortifications »
Mais on prit aussi de sérieuses mesures de défense dans l'Unterwald. Les places de débarquement sur les bords du lac avaient déjà sans doute été antérieurement garnies de palissades; à Stansstad, entrée commune et principale des deux vallées, on agrandit le travail existant et l'on en fit un double système, compliqué et grandiose; de tours, de bastions, de verrous, de palissades, de remparts de terre et de barricades sous-lacustres. II est établi que ces travaux existaient en été 1315. En même temps, sans doute, avait été construite la « letzi » du col de la Rengg, seule voie par où l'on puisse, de Lucerne, se rendre par terre dans l'Obwald; en revanche, les «letzi» du Brünig n'ont, selon toute apparence, été élevées qu'après la journée du Morgarten, pendant la longue période de luttes avec l'Oberland. Que, dans la suite du moins, des forêts aient été «mises à ban» par mesure de défense, dans la chaîne qui sépare l'Obwald de l'Entlebuch, cela est probable, mais on ne peut l'affirmer catégoriquement. En ce qui concerne Schwyz, les documents nous apprennent que les dépenses causées par ces coûteux travaux furent couvertes par la vente de terrains d'allmends dans le territoire occupé aux dépens d'Einsiedeln; mais pour ce qui est de l'Unterwald, nous savons seulement que les ouvrages de Stansstad furent élevés aux frais du pays tout entier; aussi l'Obwald est-il, encore aujourd'hui, propriétaire des deux tiers du « Schnitzturm ».

III. La bataille du Morgarten et ses conséquences.
Commencement des hostilités. Préparatifs et plan de campagne de l'Autriche.


Ces travaux de défense devaient bientôt prouver leur utilité. Après un interrègne de quatorze mois, les électeurs mirent fin, en octobre 1314, à la vacance de l'Empire, mais comme ils n'avaient pu s'entendre sur un seul candidat, les uns votèrent pour le fils aîné du défunt roi Albert, Frédéric le Beau d'Autriche, les autres pour son cousin, le duc Louis de Bavière. Entre les deux, le choix des pays ne pouvait être douteux. Ils se mirent, sans doute, par là en opposition avec tout leur voisinage. Toute l'Alamanie se soumit à l'Autrichien; la ville impériale de Zurich l'accueillit avec enthousiasme, et même leur ci-devant avoué, le comte Werner de Homberg, oubliant les traditions de sa maison, se fit investir par Frédéric du péage impérial de Flüelen et de l'hypothèque qui grevait le domaine d'Arth, alors occupé par les Schwyzois, ce qui le constitua en état d'antagonisme avec ses anciens protégés. Frédéric n'hésita pas à revendiquer pour sa maison toute la Suisse primitive, y compris Uri et la vallée d'Urseren, et à révoquer toutes les lettres de franchises qui avaient été octroyées aux trois pays. En raison du crime commis contre son couvent d'Einsiedeln, il mit les Schwyzois et leurs confédérés au ban de l'Empire, tandis que l'évêque de Constance formulait de nouveau contre eux une sentence d'excommunication et d'interdit. Les pays ne pouvaient attendre de Louis aucun secours effectif; il chercha à les rassurer en les informant, par une lettre du 17 mars 1315, qu'il avait convoqué une diète impériale à Nuremberg, « pour soutenir son droit et réprimer l'orgueil des ducs d'Autriche, qui cherchent partout à nuire au bien public », et il les invita à persister, en attendant, dans leur constance et leur fidélité. Et pendant cette diète, il leur écrivit, le 15 mai, qu'il les relevait du ban auquel les avait mis son adversaire; que l'archevêque de Mayence lui avait promis à plusieurs reprises de les relever aussi de l'excommunication et de l'interdit, et qu'il ordonnait à tous ses baillis et partisans, nobles et villes, de les appuyer et protéger. Mais les partisans du Bavarois étaient rares et sans puissance dans les Hauts¬Pays, et les attaques de l'Autriche avaient déjà commencé.
Le marché de Lucerne était bloqué, le transit par le Gothard interrompu, et une véritable guerre navale s'engagea sur le lac. Le chroniqueur Melchior Russ donne de ces faits un récit détaillé d'après une source contemporaine, semble-t-il, et teintée de sentiments lucernois. Les Lucernois entreprirent des incursions avec leur flotte, forcèrent même deux ou trois fois les fortifications de Stansstad, tenues pour « inexpugnables», et arrivèrent jusqu'à Alpnach. La date d'une de ces expéditions est déterminée: elle eut lieu dans la nuit de la St-Jacques (24 juillet). A chacune d'elles, des maisons étaient brûlées, du butin emmené; mais une fois, si l'on en croit une autre tradition - de la Suisse primitive, celle-là--le bateau principal des assaillants fut endommagé ou coulé par une meule de moulin qu'on fit tomber sur lui de la tour de Stansstad. Et l'impression produite par les exploits de Lucerne fut même, à ce qu'il parait, contrebalancée par l'apparition, devant les portes de cette ville, d'une grande flotte de la Suisse primitive, composée d'environ cinquante barques et bateaux; « là se trouvait entre autres un très grand bateau, construit en chêne et de forme pointue, que l'on appelait l'Oie, et qui appartenait à ceux d'Uri; c'était un bateau redoutable et bien armé ». Les troupes de débarquement repoussèrent à l'intérieur des murs les bourgeois, qui avaient tenté une sortie, mirent le feu à plusieurs maisons dans le quartier de Hof, mais elles furent, dit-on, contraintes à la retraite par une flottille lucernoise rentrant au port. Néanmoins, on attribue aux Lucernois la perte de plusieurs morts et d'une centaine de blessés, et, sous l'impression de cet événement, furent construites ou plus probablement renforcées les fortifications de Hof. De plusieurs décisions prises par la bourgeoisie de juillet à septembre, il ressort d'ailleurs que le vieux parti suisse s'agitait aussi dans la ville.
Les hostilités avaient également commencé sur les autres frontières des trois pays: au Brünig, contre l'Oberland - où le roi Albert avait assuré la prééminence à sa maison en achetant des barons d'Eschenbach les seigneuries d'Oberhofen, d'Unspunnen et d'Unter¬seen, et en conférant à ses fils l'avouerie du couvent des Augustins d' Interlaken - ainsi que dans le territoire depuis longtemps con¬testé de l'Urnerboden, où Uranais et Glaronnais s'infligeaient réciproquement des pertes par des pilleries, des rencontres à main armée et des captures de prisonniers. D'autre part, les Schwyzois, toujours prêts à l'offensive, et voulant se venger de l'attitude des Zuricois dans leur conflit avec Einsiedeln, avaient ouvert les hostilités contre la libre ville de la Limmat, qui s'était mise complètement à la remorque de l'Autriche, et ils avaient enlevé du bétail sur le Zimmerberg, près de Horgen. Quelques-unes de ces petites guerres, sans liaison les unes avec les autres, furent, il est vrai, momentanément suspendues. Le baron Jean de Ringgenberg, partisan du roi Louis, s'entremit et fit conclure, le 7 juillet, entre la communauté d'Unter¬wald d'une part, le couvent d' Interlaken et ses gens (les bourgeois d'Unterseen exceptés) de l'autre, un armistice qui devait durer jusqu'à Noël. Le même jour, sur l'Urnerboden, le comte Frédéric de Toggenbourg, administrateur, pour l'Autriche, du pays de Glaris, bailliages supérieur et inférieur, les bourgeois de Wesen et les gens du bailliage inférieur convinrent avec les hommes d'Uri d'une paix qui ne pouvait être dénoncée que moyennant quinze jours d'avertissement, et s'engagèrent à faire estimer par arbitrage les dommages causés de part et d'autre. - Ainsi que le rapporte le chroniqueur Jean de Winterthour, qui écrivait peu après, le comte Frédéric de Toggenbourg, qui scella ce traité le 25 juillet au château de Windegg, voulait donner à la paix une base plus large et trouver un terrain d'entente définitif entre la liberté des Confédérés et les prétentions des Habsbourg à la souveraineté. Il dit que, considérant leur isolement et leur abandon, les trois pays se seraient montrés em¬pressés à conclure un arrangement, et, si l'on en juge d'après une autre source, qui, il est vrai, n'offre pas une entière garantie, ils se seraient offerts à payer aux ducs un tribut annuel et à leur être soumis, soit en s'acquittant envers eux les services qui leur étaient dus (ce qui équivalait sans doute à la reconnaissance des droits domaniaux de l'Autriche), soit en les suivant dans leurs guerres légitimes contre qui que ce soit.
Mais le duc Léopold, qui était le véritable chef de la politique des Habsbourg parce que le roi, son frère, jouait un rôle purement représentatif, ne voulait pas entendre parler d'un compromis; il entendait soumettre les vieux rebelles par une action énergique et les obliger à reconnaître sans réserve la souveraineté héréditaire de sa maison. Il est probable que ce plan fut déjà discuté au printemps, quand le duc séjournait dans les Hauts-Pays et y concluait des capitulations militaires avec des gentilshommes dont la présence a été établie dans la campagne qui eut lieu plus tard contre Schwyz. Mais une campagne - stérile d'ailleurs -- en Souabe et en Bavière accapara le prince durant tout l'été. Rentré en Argovie à l'arrière¬automne, il prit aussitôt la chose en mains énergiquement, ainsi que le prouve une pièce du 3 novembre, conservée par hasard: le comte Hartmann de Kibourg y promet, pour lui et pour son frère Eberhard, de servir les ducs pendant la durée de la querelle pour le trône, de ce côté des montagnes lombardes, avec vingt chevaux, contre le Bavarois et ses partisans, et en particulier contre Schwyz et tous les Waldstätten avec ses gens à pied et à cheval. De Baden, où séjournait alors le duc, la convocation fut adressée à la noblesse autrichienne, tant vassaux due ministériaux, et aux bourgeoisies sujettes ou alliées.
Le plan auquel on s'arrêta fut celui d'une double attaque com¬binée. Le corps principal, sous la conduite personnelle du prince, devait pénétrer dans la vallée de Schwyz pour étouffer la résistance dans son foyer; en même temps, le comte Othon de Strassberg - à qui, pour cette raison, furent données en gage les seigneuries autrichiennes d'Unspunnen et d'Oberhofen et la ville d'Unterseen - avait pour mission d'envahir l'Obwald par le Brünig, avec ses gens et ceux du couvent d' Interlaken, et les Lucernois devaient tenter un débarquement dans le Nidwald.
L'armée qui se rassembla à Zoug, vers la St-Martin, paraissait disproportionnée à son but, qui n'était que de soumettre un petit peuple. Si la seule évaluation contemporaine que nous en connaissons en exagère l'effectif en le fixant à 20,000 hommes, tous les récits sont d'accord, et certainement avec raison, pour parler de « l'intrépide chevalerie, très forte et très exercée au combat », de la « forte et brillante armée de chevaliers et de gentilshommes », de la «grande armée» ou de la «multitude de seigneurs et de villes». Et si chevaliers et bourgeois étaient accourus à l'appel avec plus d'empressement que d'habitude, ce ne fut sans doute pas seulement à cause de l'honneur qu'il y avait à faire campagne avec le prince en personne, et Jean de Winterthour n'a pas tort de dire que l'expédition attirait parce qu'elle paraissait devoir être joyeuse et promettait un riche butin. On était d'ailleurs si certain du succès qu'on s'était pourvu de cordes pour emmener le bétail dont on se serait emparé.
Déprécier l'adversaire est une erreur de psychologie dans laquelle tombe facilement le professionnel de la guerre, comme tout autre professionnel, et qui a déjà souvent - comme elle devait le faire dans le cas qui nous occupe - décidé du sort des peuples. Qu'en dépit - ou plutôt précisément en raison - des forces qu'on avait levées, on estimât les Confédérés au-dessous de leur valeur, c'est ce que montre l'avis concordant exprimé par les chroniqueurs autri¬chiens: pour eux, les Suisses sont « un pauvre peuple sans défense », un « peuple montagnard, non exercé dans les armes, et qui avait grandi en gardant et en paissant le bétail ». Cette manière de voir était certainement aussi celle du duc et de la majorité de ses cheva¬liers. Elle répondait à leur mépris traditionnel pour toute infanterie. L'effet moral d'une charge de cavalerie sur des fantassins était pour eux un véritable dogme. Il fallait les guerres contre les Suisses pour le déraciner définitivement.

Préparatifs des Waldstätten. Les hostilités.

Les voisins des Waldstätten, qui avaient eu déjà l'occasion de se mesurer avec eux, et sûrement parmi eux le comte de Toggenbourg, dont la tentative de conciliation avait échoué, devaient les estimer plus haut. Les Confédérés n'étaient pas de simples « vachers », terme auquel les Autrichiens attachaient plus tard encore l'idée de quelque chose d'efféminé, parce que, en dehors des vallées de la Suisse primitive, le soin du bétail était l'affaire des femmes, non des hommes. Obligés de défendre leur liberté depuis trois générations, ils étaient devenus un peuple guerrier. Dans les périodes de calme, où le pays ne réclamait pas le secours de leurs bras, ils avaient pratiqué avec ardeur à l'étranger le métier des armes au service des princes, et ils en avaient pris le goût. Outre les exploits-dont nous avons déjà parlé -- qu'ils accomplirent à Besançon et dans la guerre de l'abbé de St-Gall en 1252, leurs troupes en accomplirent d'autres contre le même abbé au service du baron de Vatz en 1262, et elles trouvèrent un terrain d'exercice particulièrement favorable sur les champs de bataille de l'Italie, où elles purent s'approprier les leçons d'une tactique d'infanterie très développée, et où les « montagnards allemands » jouent un rôle dans les armées du grand partisan Simon di Orello.
Le résultat de ces expériences se manifesta dans les travaux de fortifications qu'ils élevèrent, et qui étaient tout à fait à la hauteur de l'époque. Mais c'est avec raison que l'on a aussi attiré l'attention sur le caractère de leurs expéditions dans le territoire d' Einsiedeln, où, à des buts matériels, ils joignaient certainement celui d'exercices tactiques. Ces expéditions, qui se répétèrent pendant des années, se faisaient par unités de 100, 200 ou 300 hommes- dans ce dernier cas, toujours bannière déployée - et habituaient les jeunes gens à la discipline et à l'unité d'action. Le but direct, qui était de forcer et de piller des chalets solitaires, n'est jamais en rapport avec l'effectif des troupes qui y étaient employées.
Maintenant, les Schwyzois et leurs alliés étaient sans doute conscients de la grandeur du danger. Ils adressèrent une dernière de¬mande de secours au roi Louis. Ils « se recommandèrent à Dieu en prières, jeûnes, processions et litanies . . . et tout le peuple criait au Seigneur avec grande ferveur, et ils humilièrent leurs âmes dans le jeûne, hommes et femmes, et ils crièrent d'un seul coeur à Dieu, demandant que leur bétail ne fût pas emmené, leurs femmes mises en partage, leurs villages anéantis, leur honneur et leur vertu outra¬gés ». Mais ils ne s'abandonnèrent pas à un lâche désespoir; ils placèrent partout des postes et des sentinelles sur les hauteurs des frontières, occupèrent toutes les routes et tous les sentiers et attendirent leur sort, les armes à la main. Les Uranais, garantis contre une attaque soudaine par la clause de leur paix avec Glaris qui exigeait un avertissement de quinze jours - en ce temps-là, les traités avaient une valeur qu'ils n'ont plus aujourd'hui - se joignirent à leurs voisins, comme le prouve l'unanimité des sources et la célébration en commun de fêtes annuelles pour commémorer la victoire. Mais que les Unterwaldiens aient aussi été envoyés au secours des Schwyzois, comme on l'a prétendu cent ans plus tard, cela est plus douteux, sinon impossible.') A en juger par la remarque de jean de Winterthour sur les révélations du comte Frédéric de Toggenbourg, et vu l'excellent service d'informations que possédaient les Confédérés, ainsi qu'en témoignent les sources, il n'est guère possible d'admettre qu'ils aient ignoré le plan d'attaque combiné. Dans l'armistice conclu le 7 juillet avec Interlaken, les gens du couvent avaient refusé un délai d'avertissement pour le cas où ils seraient forcés par leur seigneur de marcher contre les Unterwaldiens avant l'expiration du traité. Pour abandonner, dans ces circonstances, leur propre pays alors qu'il était menacé, il eût fallu que, par une extraordinaire perspicacité, ils se fussent rendu compte que la décision interviendrait à Schwyz. Quoi qu'il en soit, on a peine à se défendre de l'impression que la tradition a imaginé ce secours dans un but tendanciel, c'est¬à-dire pour pallier l'échec que l'on éprouva au début dans l'Unterwald. On peut invoquer en sens contraire l'affirmation expresse du chroniqueur Justinger, de Berne, qui se montre exceptionnellement bien au courant des choses de la Suisse primitive, ainsi que le témoignage des livres d'anniversaire d'Unterwald. Encore faut-il remarquer que dans ce recueil postérieur on ne trouve - ce qui ne laisse pas d'être suspect - aucune mention de la fête spéciale que l'on célébra pendant des siècles à Schwyz et à Uri en souvenir de la bataille, et qui était précédée d'un jour de jeûne.
A en juger d'après le lieu où les ennemis s'étaient rassemblés, les Schwyzois devaient supposer que l'attaque principale se produirait à l'entrée de leur vallée, près d'Arth. Vraisemblablement, une attaque simulée, peut-être même une attaque sérieuse fut dirigée sur ce point. Ce qui le fait supposer, c'est qu'on a mis au jour près de la « Letzi » un petit écu en émail provenant de l'armure d'un seigneur de Tettingen. Si l'on en croit une vieille tradition locale, les Schwyzois furent avertis, par lettres fixées à des flèches qui furent lancées par dessus leurs murailles - système de communication affectionné au moyen âge - qu'ils devaient pourvoir à leur défense ailleurs, au Morgarten. Le traître est désigné dans la personne d'un Hünenberg, et le fait paraît tout à fait vraisemblable, car cette famille de ministériaux détenait des domaines en fief des Habsbourg et avait d'anciennes relations personnelles à Arth. Les sources autrichiennes, dont quelques-unes sont plus anciennes, parlent aussi d'une trahison, mais elles la mettent à la charge du comte de Toggenbourg, qui tomba au Morgarten et qui paraît lavé par sa mort de cette accusation. Cependant, qu'au cours de ses tentatives d'arrangement, le Toggenbourgeois ait dévoilé par mégarde aux Schwyzois le plan d'attaque combinée dont les grandes lignes étaient sans doute déjà arrêtées dès le printemps, il n'y a là rien d'impossible. On aurait tort néanmoins d'exagérer l'importance de révélations de ce genre. Les récits les plus dignes de foi nous affirment que les Schwyzois possédaient un service étendu de garde et d'espionnage. Et le même motif qui poussait l'ennemi à reporter l'attaque au Morgarten, poussa sûrement aussi les Schwyzois à y exercer une surveillance particulière: en effet, le défilé du Morgarten était le seul point où leur vaste système de fortification n'eût pas encore été mis à exécution, et présentât ¬ce qui devint, il est vrai, un piège pour l'ennemi - une lacune.


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
Message Publié : 15 Nov 2013 7:11 
Hors-ligne
Tite-Live
Tite-Live

Inscription : 13 Nov 2008 6:58
Message(s) : 336
Localisation : Suisse
Premiers combats de la Suisse primitive pour la liberté

Episode 4/4

Le combat décisif du 15 novembre 1315.


Le 14 novembre après-midi, le gros de l'armée du prince partait de Zoug et s'avançait dans la vallée d'Aegeri. De génération en génération, jusqu'au XVIme siècle, se conserva parmi les simples populations de cette solitaire vallée le souvenir du spectacle inaccoutumé et haut en couleurs que les jeunes nobles leur donnèrent dans la prairie du maire, derrière l'église d'Oberaegeri: ils jouaient à la balle, pendant qu'un dernier conseil de guerre avait lieu dans l'édifice. Durant la nuit qui suivit, et où la pleine lune brillait de tout son éclat, l'armée s'organisa pour se remettre en marche vers le matin le long de l'étroite rive du lac d'Aegeri. En tête les chevaliers, en lances de 5 à 10 hommes, sous la conduite d'un gentilhomme, en tout à peu près 2000 chevaux. Ils étaient suivis des gens de pied. Déjà la tête de la colonne avait dépassé le lac, s'était engagée dans le défilé bordé d'escarpements et de marais, et était arrivée en territoire schwyzois, au point où fut construite plus tard une « Letzi » et où s'élève aujourd'hui la chapelle de la bataille. A ce moment, les Confédérés l'attaquèrent à l'improviste; des hauteurs, pierres et troncs d'arbres roulèrent avec fracas sur ses derniers rangs, en effarouchant les chevaux, tandis que le gros des Schwyzois faisait son apparition par devant, de sorte que l'armée des chevaliers se vit, selon l'expression du contemporain Jean de Winterthour, « prise comme des poissons dans une nasse».
Au sujet de l'emplacement et de la marche de la bataille, s'est déchaînée, depuis plus de cent ans, une vraie «guerre du Morgarten » littéraire, dans laquelle il n'a guère moins régné de confusion que dans les rangs autrichiens au moment où l'avalanche fondit sur eux. Et cette guerre n'a pas même pris fin quand est venu au jour le passage décisif des sources, parce que ce passage est mal¬heureusement resté - et jusque dans la publication destinée à célébrer le souvenir de cette journée-enfoui sous un amas d'argu¬ments de moindre valeur. Dans le manuscrit de la chronique de Tschachtlan, datant de 1470, et en un endroit du texte où l'on a reconnu une copie de la description de l'ancienne guerre de Zurich composée vers 1446 par le greffier schwyzois Hans Fründ, le lieu de la bataille est exactement indiqué: « In Swytz, am Morgarten ze Schoffstetten uff dem Sattel. » Il ne saurait y avoir aucune intention d'induire en erreur dans cette notice, due à un homme qui connaissait bien la contrée et la tradition locale, et qui écrivait à une époque où il n'y avait encore aucune discussion de bons voisins entre Schwyz et Zoug à ce sujet.
Le lieu dit Schaffstetten » est, pour nous, exactement déterminé: c'est, encore aujourd'hui, le nom d'un petit domaine à l'est et au-dessus de la vieille chapelle de la bataille, mais c'était, à l'origine, celui d'un domaine indivis plus étendu, qui comprenait presque tout le terrain labourable situé au sommet du passage. L'expression du chroniqueur ne permet pas de douter que la bataille ne se soit déroulée jusqu'en cet endroit. Par là, se trouve définitivement écartée l'opinion aussi ardemment défendue que contestée depuis un siècle - et récemment honorée d'un monument - qui veut que l'attaque principale ait eu lieu dans les parages de Haselmatt¬Schönfurt, au bord du lac d'Aegeri, en territoire zougois et bien au¬dessous de la frontière schwyzoise. Opinion, d'ailleurs, dont l'inconsistance pouvait être démontrée par le simple raisonnement: Car, tout d'abord, les Confédérés n'ont certainement pas choisi, pour y porter leur attaque principale, un endroit où ils pouvaient être tournés du côté de la montagne par des colonnes ennemies s'avançant contre leur flanc droit. Secondement, les pertes de l'infanterie autrichienne seraient inexplicables dans ce cas. Les cavaliers se trouvaient en tête de l'armée du duc: cela est abondamment prouvé par les témoignages concordants des chroniqueurs et par la coutume du temps. La largeur du chemin qui longe le lac ne permet pas à plus de deux cavaliers de chevaucher de front; la pratique actuelle de la cavalerie compte trois mètres pour un cheval dans le sens de la marche; si l'on considère qu'en ce temps-là on se servait exclusivement, comme chevaux de bataille, de fougueux étalons, il faut agrandir les distances d'un rang à l'autre, et si l'on tient compte en outre des intervalles entre les subdivisions de l'armée, on assigne à une colonne d'environ 2000 cavaliers une longueur d'au moins trois kilomètres et demi. Or, la rive du lac, d'Oberaegeri jusqu'au monument actuel de la bataille, ne mesure guère que quatre kilo¬mètres, de sorte que, si l'attaque s'était produite en ce point, la plus grande partie de l'infanterie se serait encore trouvée au fond de la large vallée d'Aegeri et aurait pu facilement s'effacer devant la fuite des cavaliers. Et cependant, les témoignages les plus dignes de foi des chroniqueurs et des livres d'anniversaire nous apprennent que les gens de pied, quoique non engagés dans le combat, souffrirent gravement, parce qu'ils furent écrasés ou jetés dans les flots par les chevaux. Cela n'est concevable que si l'infanterie, elle aussi, s'était engagée sur l'étroite rive du lac.
Le champ de bataille du Morgarten est le plus défavorable qu'on puisse imaginer pour une armée de cavaliers; de l'extrémité supérieure du lac au Sattel, il constitue tout un système de défilés. En dessous déjà du monument moderne, des ramifications de la mon¬tagne s'avancent contre la ligne du rivage. Le vallon qui remonte entre deux versants escarpés jusqu'au sommet du col est partagé en compartiments par non moins de cinq crêtes obliques qui, selon la comparaison de Jean de Winterthour, font songer à des gords de pêcheurs; ils sont encore aujourd'hui marécageux, de sorte qu'en temps de pluie le bord seul de la montagne offre un passage à pied sec, et ils formaient alors sans aucun doute, dans leur partie pro¬fonde, une série de mares, même si l'on admet que le lac d'Aegeri avait en ce temps-là à peu près le même niveau qu'aujourd'hui. Ce système de défilés se continue en haut, sur le plateau, sous une forme parti¬culièrement caractéristique, par les escarpements du Hageggli et du Sattel, de sorte que les Schwyzois n'avaient aucune raison d'in¬terrompre prématurément la marche de l'ennemi, puisque, de piège en piège, il allait toujours plus sûrement à sa perte.
Aussi la tradition n'attribue-t-elle pas l'initiative de l'attaque au chef de l'armée schwyzoise, mais à des paysans bannis, qui n'avaient pas le droit de franchir les frontières du canton, et qui, pour ce motif, engagèrent la bataille en dehors d'elles en faisant pleuvoir des flancs de la montagne une grêle de pierres sur les ennemis.
La chronique du secrétaire bernois Justinger (1391-1420 environ), qui repose manifestement, pour cette partie du moins, sur des renseignements fournis par des députés de la Suisse primitive à la diète, et représente la véritable tradition locale, rapporte ce qui suit: « Or il y avait là une grosse troupe de proscrits et bannis, qui ne pouvaient franchir la frontière du pays et s'étaient cachés dans la forêt, au bas de la montagne. Ils voulaient venir, eux aussi, en aide à leurs amis. Et lorsque les seigneurs passèrent là et qu'ils voulurent gravir la montagne pour pénétrer dans le pays de Schwyz, les compagnons bannis se dirent: « Si les ennemis pénètrent dans le pays, où nous ne pouvons les suivre, notre entreprise est manquée » Et ils décidèrent qu'ils ne seraient pas venus pour rien. Ils voulaient exposer aussi leurs vies, et ils firent rouler sur les ennemis de grosses pierres. En même temps, ceux de Schwyz arrivèrent aussi avec leur bannière et attaquèrent vigoureusement.»
Un contemporain,Jean de Victring, et divers chroniqueurs zuricois indépendants de Justinger mentionnent déjà d'une manière concordante l'effet des troncs et des blocs roulant des hauteurs, effet qu'on ne doit d'ailleurs nullement se représenter, à la façon des artistes postérieurs, comme un écrasement. Tout cavalier peut se figurer l'effet, sur un détachement de cavalerie, de pierres qui rebondissent et qui frappent aux jambes l'un ou l'autre des chevaux. Du moment qu'on s'en tient aux termes des chroniqueurs, qu'on admet l'action des bannis et qu'on la place, en conséquence, en avant de la frontière schwyzoise, on ne peut tenir pour possible qu'un seul emplacement: la Fisternfluh, au-dessus du défilé de Tschupplen. En ces dernières années, on a cru, il est vrai, devoir contester que cette « avant-garde » ait été composée de bannis (Aechter und Einungere), et l'on s'est escrimé en vain à expliquer ces mots par d'autres étymologies. Il n'y a pas lieu de subtiliser sur le sens de ces deux termes, mais il ne s'agit pas de criminels ordinaires. Les « Aechter und Einunger » ne sont pas des gens auxquels avait été enlevé le droit de bourgeoisie, mais d'« hono¬rables » meurtriers qui devaient, pour fuir la vengeance des parents de leur victime, s'exiler temporairement, jusqu'à ce qu'ils se fussent réconciliés avec ceux-ci, ou des gens frappés de la même peine pour avoir violé la «Landes- Einung», c'est-à-dire les lois votées par la «Landsgemeinde». La violation de la paix et le non¬payement des amendes entraînaient régulièrement cette punition, à une époque qui ne connaissait pas la réclusion. Si donc les sources anciennes évaluent à quarante le nombre des bannis du Morgarten, ce chiffre n'est nullement en disproportion avec le nombre des habitants du canton, et un fait connu donne plus de créance à la tradition: les individus qui se trouvaient dans ce cas se tenaient toujours à la frontière et en rapports avec leurs parents, pour négocier les conditions de leur rentrée, en offrant à cet effet de payer la composition ou l'amende nécessaire. Sans doute, on ne doit pas se figurer que leur intervention ait été tout à fait spontanée; elle eut lieu probablement ensuite d'entente avec les chefs de l'armée schwyzoise, quoique - si l'on en juge par le fait que le duc et quelques-uns des officiers de son état-major purent s'enfuir – peut ¬être un peu trop tôt.
Sans aucun doute, il entrait dans le plan primitif des Schwyzois de mettre à profit la configuration naturelle du terrain pour rouler sur l'adversaire des blocs de pierre et des troncs d'arbre; des préparatifs avaient certainement été faits au sommet de l'abrupte paroi de rochers de la Figlenfluh, à l'endroit où le passage se rétrécit, et, au signal donné, on y lâcha aussi les matériaux, réunis d'avance: L'effet en fut décisif. Une extrême confusion se produisit. La colonne fit halte. Les derniers prirent la fuite, et ce fut le belliqueux chanoine et vicaire général de Constance, comte Henri de Werdenberg, qui leur en donna le signal. Les fuyards se heurtèrent à la masse des gens de pied et la poussèrent au lac, mais ils furent eux ¬mêmes jetés dans les flots ou s'enfoncèrent dans les marais voisins sous le poids de leurs chevaux et de leurs armures.
Les premiers, coupés des autres par l'avalanche de pierres, se lancèrent en avant. Leur tête atteignit au moins l'emplacement de la chapelle. Car les monuments commémoratifs sont toujours élevés à un endroit décisif, et aucune raison extérieure, topographique, ne saurait être invoquée pour expliquer la situation spéciale de celui-ci. C'est en ce point que paraît avoir eu lieu le choc avec le corps principal des Schwyzois, qui avait sans doute pris position dans l'étranglement de Schrannen et derrière la crête du Hageggli, mais qui ne put y être retenu plus longtemps. Sur ce terrain difficile, les cavaliers tombèrent presque sans défense. Pour la première fois, l'arme nationale des Schwyzois, la hallebarde, -¬combinaison de l'arme d'estoc et de l'arme de taille - prouva son excellence contre des adversaires recouverts de lourdes armures. «Les Schwyzois avaient aussi dans les mains certaines armes particulièrement redoutables qui, dans la langue de ce peuple, sont appelées Helnbarten, avec lesquelles ils tranchaient et taillaient en pièces leurs adversaires, très fortement armés, comme avec un rasoir. Ce ne fut pas une bataille, ce fut l'abatage des gens du duc Léopold par ces montagnards, comme d'un troupeau que l'on conduit à l'abattoir. Ils n'épargnèrent personne et ne se donnèrent aucune peine de faire des prisonniers: ils les mirent tous à mort sans distinction. » Ainsi s'exprime Jean de Winterthour, dont le père assistait â la bataille dans le contingent de sa ville natale. Ce fut par une sorte de miracle que le duc échappa. A ce que raconte l'abbé de Victring, il dut son salut à l'intelligence d'un de ses compagnons, qui avait observé les sentiers par lesquels on pouvait sortir du défilé. II réussit probablement à gagner la rive gauche du lac en traversant obliquement le fond du vallon jusqu'à Vorbach par Acker. Quelques jours après, le chroniqueur, alors jeune garçon, le vit faire son entrée à Winterthour; il paraissait encore « moitié mort, tellement il était triste d'avoir perdu le noyau et la fleur de son armée ». Plus tard encore, à ce que l'on raconte, il entrait en fureur chaque fois qu'il songeait à la mort de tant de gentilshommes.
« En raison de la chevalerie tombée au Morgarten, la chevalerie fut longtemps clairsemée dans les pays voisins; car c'est presque exclusivement des chevaliers qui y périrent et d'autres nobles exercés dans les armes dès leurs jeunes années. » Le plus considérable de ceux qui y trouvèrent la mort fut le comte Frédéric IV de Toggenbourg, « homme distingué par son esprit et par sa beauté». L'abbé de Krynigssaal, en Bohême, qui écrivait la même année, évalue l'ensemble des pertes autrichiennes à 2000 hommes environ; Jean de Winterthour dit que 1500 hommes périrent sous les coups du glaive et qu'il faut y ajouter ceux qui se noyèrent. Mathias de Neuenbourg (vers 1350) parle également de 1500 hommes; le chroniqueur strasbourgeois Königshofen (1382-1390), d'anderhalp hundert glefen », c'est-à-dire de cent cinquante lances (ce qui, la lance étant comptée à dix chevaux, fait également 1500 chevaliers) et de cinq cents fantassins. Le livre d'anniversaire de Küssnacht dit: que «trois cent cinquante selles de la noblesse furent vidées » ce qui, rapporté aux gentilshommes chefs de lances de cinq cavaliers, correspondrait aussi à ces indications. Ainsi les auteurs des plus anciens récits, quoique indépendants les uns des autres, arrivent à des évaluations d'une surprenante concordance. Les pertes des Confédérés, d'après les indications qui nous sont parvenues, furent insignifiantes: il ne serait tombé que sept Schwyzois et cinq Uranais.
Le sort de la journée était décidé dès les premières heures de la matinée. « Quand le combat fut terminé, les Schwyzois enlevèrent leurs armes aux tués et aux noyés; ils les dépouillèrent aussi de leurs autres effets et s'enrichirent beaucoup en armes et en argent. Et ils résolurent de célébrer chaque année à perpétuité, par une fête solennelle, l'anniversaire de ce jour, en reconnaissance de la victoire que Dieu leur avait accordée.» Cette fête fut précédée pendant des siècles, à Schwyz et à Uri, d'un jeûne, comme la fête des Apôtres, et célébrée chaque fois le premier dimanche après la St-Martin. Le butin en cuirasses avait à peu près, pour les Schwyzois, la même importance qu'en aurait aujourd'hui la prise d'un grand parc d'artillerie. Les armes défensives étaient un article très précieux. Dès cette époque et grâce à la récolte de cuirasses faite au Morgarten, les Suisses furent bien approvisionnés en armes défensives, qui devaient, plus tard, être attachées aux biens-fonds comme propriété inaliénable et jouer un grand rôle dans les victoires ultérieures des Confédérés.
Tandis que l'attaque principale contre Schwyz était si victorieuse¬ment repoussée, les choses se passaient d'une manière moins satisfaisante dans l'Unterwald. Le comte Otto de Strassberg avait traversé le Brünig avec une armée qui comptait, dit-on, 6000 hommes de ses propres sujets ou de ceux du couvent d' Interlaken. Il avait vengé, à ce qu'il paraît, un commencement de résistance en dévastant la vallée de Lungern et occupé sans combat le reste de la vallée de l'Obwald, en vertu d'une capitulation avec le parti dévoué à l'Autriche. Mais, le soir, il reçut, sous le symbole d'un gant retourné, la nouvelle de l'échec de l'attaque contre Schwyz, et en même temps arrivèrent, avec le prétendu contingent d'Unterwald, des troupes schwyzoises de secours, venues du champ de bataille du Morgarten. Près de la «Böse Rube»(Rüfi=éboulement),lieu aujourd'hui inconnu, probablement près d'Alpnach, eut lieu une attaque, à la suite de laquelle l'ennemi, découragé par la mauvaise nouvelle qu'il avait apprise, prit promptement la fuite par le Renggpass. Comme il s'enfuyait en toute hâte en remontant la vallée à pied, le comte se fit une lésion interne, qui entraîna sa mort peu après. Le gant «à l'en¬vers » devint, par dérision, l'emblème des Unterwaldiens partisans de l'Autriche, qui furent appelés jusqu'au XVe siècle « die an der bösen Ruben ». Une tentative de débarquement des Lucernois au Bürgenstad - elle prouve que les fortifications du port principal de Stansstad et des autres ports du Nidwald étaient bien gardées - fut aussi repoussée. Ainsi, en ce seul jour, la victoire définitive fut acquise aux Confédérés sur toute la ligne.

Les fruits de la victoire.

Cette victoire, que les Confédérés considérèrent comme leur victoire commune, ne leur apportait pas seulement l'affermissement momentané de leur situation à l'égard de l'extérieur; elle consolida aussi les liens qui unissaient depuis longtemps les trois pays. Vingt¬quatre jours plus tard, le 9 décembre, ils renouvelèrent à Brunnen leur alliance perpétuelle et la rendirent plus étroite par des clauses centralisatrices importantes. II fut stipulé qu'aucun des pays n'aurait le droit d'accepter un maître à l'insu et sans le consentement des deux autres. Cette disposition, d'une part, prévenait formellement une paix séparée par la reconnaissance des droits des Habsbourg et, d'autre part, subordonnait la reconnaissance d'un candidat au trône, en cas d'élection double, à l'avis de la majorité des pays. De même, les alliances séparées et, d'une manière générale, les engagements à l'égard de l'étranger et même les simples négociations séparées avec l'extérieur sans le conseil et la permission des autres contractants étaient interdits. Mais la garantie des droits seigneuriaux fut suspendue jusqu'à la conclusion de la paix, à l'égard des seigneurs qui avaient pris les armes contre les pays. Si quelqu'un trahissait un des pays ou contrevenait aux dispositions adoptées, il tombait, corps et biens, à la discrétion des trois pays. Ces dispositions paraissent viser essentiellement l'Unterwald, où, comme l'avait prouvé la bataille du 15 novembre, l'unité intérieure, et par conséquent aussi l'idée fédérale, étaient le moins fermes et où les relations plus étroites avec Lucerne, basées sur de communs intérêts de propriété féodale, de marché et de parenté, augmentaient le danger d'une alliance séparée.
Le roi Louis, pour lequel la victoire des Waldstätten équivalait à une victoire personnelle, alla au-devant des intérêts des trois pays dans une large mesure. Par prononcé unanime de son tribunal siégeant à Nuremberg le 26 mars 1316, il déclare dévolus à l'Empire tous les biens, droits et gens des ducs d'Autriche et de ses autres ennemis dans les trois pays et, en 1324, il proclame expressément « libres» les sujets et serfs de ses adversaires, c'est-à-dire qu'il les place dans la dépendance directe de l'Empire; et cette décision, il la prend pour lui et pour ses successeurs, c'est-à-dire qu'il entend qu'elle soit irrévocable. Cela eut pour conséquence de donner aussi à la population de l'Unterwald l'unité de condition et de droit, fondement de la démocratie. Le 29 mars 1316, Louis avait reconnu les libertés des trois pays dans le sens le plus étendu, en conférant expressément à Uri et à l'Unterwald tous les privilèges que ses prédécesseurs avaient octroyés à Schwyz.
Le secours effectif que Louis avait fait espérer aux Waldstätten au printemps de 1316, il ne pouvait sans doute pas le leur prêter. Ils n'en avaient d'ailleurs pas besoin pour l'instant. Sous l'impression de la terreur, le comte Werner de Homberg, leur ci-devant bailli impérial, avait, sept jours déjà après la bataille, fait une tentative de rapprochement et s'était entendu avec Uri relativement au péage de Flüelen. Leurs autres voisins gardèrent, tout le reste de l'hiver, l'attitude défensive que leur inspirait la crainte. Mais, au printemps, les Schwyzois prirent eux-mêmes l'offensive: ils s'avancèrent jusqu'à Weesen, assiégèrent les forteresses de Windegg et de Richenbourg et causèrent de grands dommages. En avril 1316 déjà, la paix fut conclue avec la veuve du maire de Windegg, qui possédait ces châteaux; en mai, un armistice fut signé avec les paysans du bailliage inférieur de Weesen. Pour venger l'incendie de Lungern, les Unterwaldiens marchèrent sur l'Oberland. A la fin de l'année 1317, les bourgeois de Thoune conclurent avec les trois Waldstätten une paix séparée, par laquelle ils s'engageaient à garder une parfaite neutralité.
Cependant, le duc Léopold n'avait pas abandonné le projet de venger la défaite du Morgarten. Il essaya d'affamer les Waldstätten. Le marché de Lucerne leur resta fermé. Les comtes de Kibourg et les barons de Weissenbourg s'engagèrent à empêcher par tous les moyens que des marchandises ou des vivres fussent expédiés aux Schwyzois ou à leurs alliés, et promirent de faire jurer aux baillis de leurs seigneuries de l'Oberland, sous menace de destitution immédiate, de couper tout approvisionnement aux Waldstätten. Mais il n'était pas possible de réduire ceux-ci à la famine, tant que le passage du Gothard était ouvert. Dès le moment où la guerre avait éclaté, les Uranais y avaient pourvu en concluant, en 1315, un traité avec la Léventine. Toutefois, le bailli d'Urseren, Henri d'Hospental, dont les sympathies allaient à l'Autriche, paraît avoir tenté d'arrêter le trafic par le col. Le ler mars 1317, le roi Louis le déclara coupable de lèse-majesté, lui enleva ses fiefs et son emploi et donna aux Uranais un titre légal pour intervenir dans ces parages, en nommant leur compatriote, Conrad de Mos, bailli impérial d'Urseren et de la Léventine. Mais le duc Léopold fit aussi des préparatifs militaires. Le 8 avril 1318, les comtes de Kibourg mirent à sa disposition toute leur puissance contre les Confédérés, et; le 22 septembre, il hypothéqua aux barons de Weissenbourg ses châteaux d' Interlaken, d' Unspunnen, de Balm et d'Oberhofen, dans l'Oberland, contre l'engagement de marcher sur les Waldstätten, quand ils en seraient requis, avec toutes les forces fournies par ces terres et 300 soldats équipés, tirés de leurs propres domaines. Deux jours après, Jean de La Tour, seigneur de Châtillon et de la vallée de Frutigen, lui promit un secours de 3000 hommes sur tout territoire de la Suisse primitive où pourrait éclater la guerre.
Si une attaque ne fut pas tentée alors, cela tint à la situation politique générale. En même temps que les ducs s'assuraient, par ces arrangements spéciaux, des troupes contre les Suisses, leurs fonctionnaires concluaient, le 19 juillet 1318, avec les trois pays un premier armistice qui devait durer jusqu'à la fin de mai de l'année suivante. Du côté des ducs, on assurait aux paysans libre accès aux marchés de Lucerne et de Zoug et libre circulation sur les routes qui conduisaient à Glaris, Weesen et Unterseen. En retour, les Waldstätten autorisaient les ducs à faire valoir les droits et toucher les revenus dont ils avaient joui dans les pays du temps de l'empereur Henri. Ils promettaient de ne s'allier, pendant la paix, avec personne au préjudice des ducs et de leurs gens. D'autre part, les ducs renonçaient pendant ce temps, tant pour eux-mêmes que pour leurs gens, à toute plainte contre les Confédérés devant les tribunaux ecclésiastiques ou civils et à toutes autres mesures pouvant leur porter dommage. Arrivé à son terme, ce traité - auquel se rallièrent le bailliage supérieur de Glaris et le bailliage inférieur de Weesen, ainsi que le comte Werner de Homberg, en ce qui concernait ses domaines de la Marche - fut prolongé trois fois de suite pour de très courts délais. Le 3 juillet 1319, un nouvel armistice fut signé, qui était entiè¬rement conforme au premier pour l'essentiel, mais qui obligeait expressément l'abbé et le couvent d'Einsiedeln à renoncer, eux aussi, à faire valoir les sentences prononcées par les tribunaux ecclésiastiques. Eu effet, dans l'intervalle, cette maison avait repris son procès spirituel coutre les Schwyzois et obtenu de la Curie papale une sentence d'excommunication. En exécution de cette clause, le duc dut inviter l'abbé à laisser tomber l'affaire, ce qu'il fit par une pièce spéciale, datée du 7 novembre. Le 6 novembre 1320, un troisième armistice fut conclu jusqu'au ler septembre 1321; il fut ensuite prolongé jusqu'au 15 août 1322, et finalement de là jusqu'à dénonciation, laquelle devait être faite quatre semaines à l'avance.
Ainsi le renouvellement des hostilités était différé d'année en année, mais ces traités à court terme n'inspiraient ni à l'un ni à l'autre des partis l'idée d'une réconciliation durable. Les Schwyzois utilisèrent ce délai pour achever leur grand système de fortifications; c'est alors qu'ils élevèrent, ainsi qu'en témoignent six lettres de mai et de septembre 1322, le mur et la tour de Hauptsee, sur le champ de bataille du Morgarten.
Vers cette époque, la victoire de Louis à Ampfing, le 28 sep¬tembre 1322, amena un grand changement dans la situation générale: l'antiroi Frédéric d'Autriche tomba au pouvoir du Bavarois. Beaucoup d'hésitants se tournèrent alors du côté du vainqueur, et les trois cantons ne furent plus aussi isolés dans les Hauts-Pays en leur qualité de partisans de Louis. La ville impériale de Berne reconnut celui-ci et, invoquant une vieille amitié - souvenir probable des actions politiques accomplies en commun vers 1250- elle rechercha le secours des Waldstätten. Le 8 août 1323, elle conclut avec eux une alliance qui devait entrer en vigueur, à la réquisition de l'une ou l'autre des parties, un mois après l'expiration de leur armistice avec l'Autriche; en effet, celui-ci leur interdisait tout engagement de ce genre, mais il ne les liait plus que pour huit jours, le terme en étant alors fixé au 15 août.
Plus tard, en 1327, sans que la trêve conclue avec l'Autriche eût été dénoncée - faute de quoi elle restait en vigueur - les pays adhérèrent, par l'intermédiaire de Berne et de Zurich, à la grande ligue pour la défense de la paix publique, que fondèrent les villes impériales dont les sympathies allaient au Bavarois, et ils signèrent encore une entente particulière de seize ans avec le comte Eberhard de Kibourg, en raison de ses propriétés dans l'Oberland et bien qu'il fît lui-même partie de la ligue des villes.
Les ducs continuèrent, eux aussi, leurs préparatifs; dans leurs contrats d'enrôlement, la guerre imminente contre les Waldstätten est, le plus souvent, spécialement mentionnée. Dans ses négocia¬tions avec le roi Charles de France, à qui le pape destinait la couronne d'Allemagne, le duc Léopold se fit assurer d'avance,en 1324, la restitution de Schwyz et d'Unterwald, et, en 1326, le roi Frédéric hypothéqua par précaution à ses frères le pays impérial d'Uri.
Cependant, Louis de Bavière, qui avait à peu près atteint à la situation de souverain reconnu d'Allemagne, se disposait à faire entrer dans l'organisme de l'Empire les républiques démocratiques des Alpes, conformément à la tradition. II leur donna comme bailli le comte Jean d'Arberg-Valangin. Les conditions auxquelles les pays prêtèrent hommage au fonctionnaire royal font voir nettement combien s'étaient affermis leurs sentiments républicains depuis leur victoire du Morgarten. Ils n'entendaient pas s'en remettre à l'arbitraire d'un maître, si libéral qu'il eût été jusque là en concessions gracieuses, et ils ne prêtèrent le serment de fidélité qu'avec la réserve expresse que le roi ne les aliénerait pas de l'Empire, qu'on ne pourrait les citer devant aucune chambre et aucun tribunal en dehors de leurs frontières, et qu'on ne leur imposerait aucun juge qui ne serait pas leur compatriote. La réserve en faveur de la Cour royale, que les privilèges d'Henri VII mentionnaient encore expressément, est ainsi écartée; il n'y a plus de limitation de leur autonomie que dans le terme «donné» (gesetzt), appliqué au juge, ce qui signifie sans doute que la confirmation des landammans dépendait, en droit, du bailli de l'Empire et que c'est celui-ci qui leur conférait le droit de glaive. Au fond, cet hommage représente déjà le programme qui, par liberté impériale, entend l'indépendance à l'égard de l'Empire, conception qui, après avoir été longtemps maintenue en fait par les Confédérés, gagna de haute lutte sa reconnaissance en droit dans la guerre de Souabe et triompha définitivement dans la paix de Westphalie, qui proclama la séparation formelle entre la Suisse et te corps germanique.
Ce n'était pas sans raison que les pays prenaient leurs précautions du côté du Bavarois: la suite devait le prouver. Louis, il est vrai, ratifia à Côme, le ler mai 1327, au début de son voyage à Rome, tous les droits et libertés accordés par lui et par ses prédécesseurs aux trois pays, en leur promettant de les confirmer encore quand il aurait ceint la couronne impériale. C'est ce qu'il fit en effet à Pise, le 18 octobre 1328. Et, le 24 juin 1329, il limita lui-même les compétences du bailli institué par lui, en déclarant qu'il ne voulait pas que les baillis de l'Empire sur le pays des Waldstätten exigeassent des paysans, ni alors ni dans l'avenir, plus qu'il n'était d'usage jusqu'alors, et qu'il maintiendrait ces pays dans tous les droits, libertés et bonnes coutumes qu'ils tenaient des rois et empereurs romains.Mais quand son concurrent Frédéric le Beau fut mort, en 1330, et qu'ainsi se trouva supprimé l'antagonisme avec la maison de Habsbourg; quand Louis ne fut plus troublé dans la possession de la couronne que par l'implacable haine du pape français et qu'il voulut gagner des appuis dans ses cousins d'Autriche, il n'hésita pas à sacrifier les Waldstütten à ses intérêts. La faveur de l'empereur Louis parut devoir prendre fin exactement comme celle de son prédécesseur Henri VII. Il déclara nuls et non avenus les privilèges contraires aux droits héréditaires des Habsbourg sur Schwyz, l'Unterwald, Uri et la vallée d'Urseren, institua de concert avec les ducs une commission pour fixer ces droits et, quand celle-ci eut achevé son travail, en automne 1334, il semble avoir formellement promis aux ducs Othon et Albert les droits comtaux à Schwyz et dans l' Unter¬wald. Les résultats d'une évolution politique datant d'un siècle à peu près paraissaient remis en question. Mais les pays furent protégés contre ce danger par l'état de préparation à la guerre où les avaient forcés, depuis vingt ans, des armistices à brève échéance et qu'ils avaient mis à l'épreuve pendant ce temps par des luttes réitérées dans l'Oberland, par des expéditions au-delà du Gothard pour la défense des intérêts attachés à ce passage et par des mercenariats de grand style dans les guerres du conquérant rhétique Donat de Vatz. Le 7 novembre 1332, ils avaient rattaché Lucerne à leur Con¬fédération par une alliance perpétuelle. Parmi les localités riveraines du lac, Weggis, Vitznatr et Gersau avaient juré ce traité, et la forteresse habsbourgienne de Neuhabsbourg était sous la garde d'un bourgeois de Lucerne. Le lac était ainsi devenu un lac confédéré, et tout danger d'une attaque inopinée était écarté de ce côté. Dans l'Oberland, la poussée de la ville alliée de Berne, si elle devait mettre obstacle aux velléités de conquêtes et d'expansion des Unterwaldiens, avait rendu impossible une action autrichienne. En 1333, Zurich avait témoigné de sa communauté d'intérêts avec les Waldstätten en entreprenant avec eux une expédition au-delà du Gothard. Ainsi les frontières étaient devenues beaucoup plus sûres depuis 1315. On en vint, il est vrai, à la guerre, mais l'Autriche, épuisée par sa longue lutte avec l'Empire, ne put pas y consacrer des forces supérieures. En juin 1336 déjà, fut conclue, par l'entremise d'arbitres de Bâle, de Berne et de Zurich, une paix qui, il est vrai, ne liait les parties que jusqu'à la Noël 1338, mais qui, dès lors, devait se prolonger par tacite reconduction, à moins d'être dénoncée quatre semaines à l'avance, et qui, en fait, se maintint pendant quinze ans. L'enquête poursuivie par l'Empire; à la demande de la maison d'Autriche, dans le but de statuer sur les prétentions des ducs, n'eut d'autre effet que d'assigner à ceux-ci des indemnités pour avoir été frustrés pendant des années des revenus de leurs domaines de l'Unterwald et de celui d'Arth.
Les relations des pays avec l'Empire s'étaient relâchées ensuite de l'attitude de Louis. La charge de bailli impérial prit fin quand son dernier titulaire, le comte Albert de Werdenberg-Heiligenberg, fut devenu, en 1333 déjà, dans la guerre de Vatz, l'ennemi déclaré de ceux à qui, jusqu'alors, il devait protection. Le bailli impérial avait été le détenteur du droit de glaive, le juge suprême, ainsi que cela ressort clairement du privilège du 3 juin 1309. Par la suppression de ces fonctions, l'autorité publique passait directement aux com¬munes, qui exercèrent à partir de ce moment une souveraineté tout à fait illimitée.
Dès lors, la démocratie autonome ne fut plus qu'une fois menacée du danger d'une réaction. Les pays furent derechef impliqués dans une guerre avec l'Autriche par leurs nouveaux confédérés de Zurich. La sentence arbitrale de la reine Agnès (12 octobre 1351) ordonna non seulement le complet rétablissement des droits seigneu¬riaux des ducs à Schwyz et dans l'Unterwald, mais encore celui des droits comtaux. Les pays rejetèrent naturellement la sentence, et tout ce qu'ils eurent à promettre dans la paix de Brandebourg, du 14 septembre 1352, ce fut de laisser les ducs jouir de tous les profits, redevances, droits et juridictions, fiefs d'Eglise et autres biens que ces princes possédaient dans les pays. Alors le duc Rodolphe IV ajouta à ses trente-sept titres celui de seigneur de Schwyz et d'Unterwald, et essaya de donner efficacité à la sentence en investissant de ces droits, pour la plupart complètement caducs et d'ailleurs irréalisables, les familles dirigeantes indigènes. Le danger extérieur, qui avait perdu toute gravité, se transforma ainsi en un danger intérieur qui n'était pas négligeable, par le fait que les intérêts de ces feudataires de l'Autriche furent mis en opposition avec la tradition démocratique. Dans l'Unterwald, les familles d'ammans des Hunwil et des Waltersberg acquirent une puissance qui menaçait d'anéantir l'indépendance de la landsgemeinde. A Uri également, la maison des barons d'Attinghausen, dont la situation sociale était très supérieure à celle de la masse des citoyens, avait joué pendant deux générations le rôle de famille dirigeante et, grâce à l'influence qu'elle s'était ainsi acquise, elle semblait devoir substituer à la souveraineté autrichienne vaincue la souveraineté héréditaire des Attinghausen. Hans d'Attinghausen, qui, succédant à son père, avait présidé pendant plus de trente ans aux destinées d'Uri avec beau¬coup de clairvoyance, mais en exerçant un pouvoir dont le caractère personnel rappelait celui d'un podestat italien, fut renversé en 1358 par un mouvement insurrectionnel; son château fut ruiné et son héritier, qui se rendait auprès du pape, disparut sur la route d'Avignon. Le souvenir de ces violences est encore perceptible dans les légendes postérieures sur la conquête de la liberté. Dans l'Unterwald, une sentence, portée en 1382 par la voie de l'ostracisme, déclara à jamais inaptes à toutes fonctions les familles des feudataires autrichiens, celles des Hunwil, des Waltersberg et des Tottikon.
Dans le pays de Schwyz seul, dont la population était depuis longtemps homogène, l'équilibre social avait inébranlablement main¬tenu les bases de la démocratie. Les noms de ceux qui avaient tra¬vaillé à l'avènement de la liberté politique, des Ab Iberg, des Stauf¬facher, des Reding, des Hunno-Kätzi gardèrent encore longtemps, quelques-uns même gardent encore aujourd'hui leur popularité. Schwyz, qui, dès les premiers jours, s'était attribué le rôle de canton dirigeant, qui avait sauvegardé l'existence de la Confédération par cette victoire du Morgarten dont le mérite lui revenait presque en entier, fut dès lors toujours au premier rang, quand il s'agissait d'af¬fermir ou de répandre l'idée démocratique. Et ce n'est que justice, si son nom est devenu celui de l'Etat qui, au cours du siècle suivant, a réalisé à sa manière le projet de Rodolphe de Habsbourg en réunissant en un seul territoire les pays situés entre les Alpes, le jura et le lac de Constance.


.



Historiens de références de ce texte :

Kopp
Wartmann
Huber
Vischer
Rilliet
Hunger bühler
Wyss Friedrich
Meyer von Knonau
Vaucher
Schweizer
Oechsli
Wyss Georg
Bernouilli
Bresslau
Schulte
Redlich
Durrer

Bataille de Morgarten

Berichte
Zurlauben
Ithen
Wurstemberger
Styger
Hintermann
Hungerbühler
Sidier

Ouvrages généraux

Abschiede Amtliche Samlung des älter Eidg.
Däntliker
Oechsli
Gagliardi
Blumer
Hilty
Ah
Ryffel
Ehrbar


Ce texte provient de l’Histoire militaire de la Suisse ; Volume I, Cahier 1 – 3 ; 1915


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
Message Publié : 16 Nov 2013 7:14 
Hors-ligne
Tite-Live
Tite-Live

Inscription : 13 Nov 2008 6:58
Message(s) : 336
Localisation : Suisse
Ce récit fort détaillé m’a appris beaucoup de choses. D’abord que nous avons eu en Suisse de remarquables historiens qui avaient beaucoup travaillé sur les archives, cela il y a très longtemps en arrière. Mais déjà donc en 1915 Durrer précise : Si les archives ne recèlent plus de documents nouveaux. Donc déjà en 1915 les historiens ne travaillaient plus que sur des travaux précédents d’historiens, c’est important de le dire.

On y lit donc qu’il y eut, comme cela fut précisé dans une autre discussion (la révolution paysanne en Suisse) des communautés libres de paysans, dont les plus libres le furent sous les Carolingiens (la Suisse fit aussi partie du royaume franc). Ils étaient vraiment libres mais il y a une grande différence entre une liberté accordée et une liberté acquise. La liberté accordée peut être reprise à tout moment et ce fut bien souvent le cas alors qu’une liberté acquise et défendue c’est tout autre chose. On voit bien d’ailleurs que c’est au moment où les Suisses se sont relâchés et qu’ils ont accordé plus d’importance au mercenariat qu’à leur défense qu’ils perdirent leur liberté et que le pays fut ravagé. Comme on le sait, finalement on s’en est bien sorti et la Suisse en a tiré des avantages avec des cantons enfin à égalités.

On y apprend qu’il n’a pas suffi aux gens de Schwyz de flanquer une raclée aux Habsbourgeois à Morgarten mais qu’il y eut préalablement d’immenses travaux de fortifications pour protéger le pays.

Ensuite que les Habsbourg ce n’était pas seulement des Autrichiens mais aussi…des Lucernois dépendant des Habsbourg et qu’une bataille navale a précédé le Morgarten. Une bataille navale au cœur de la Suisse…pas mal.

Ce récit met à plat toute idée prétendant accorder une plus grande importance aux traités et autres pactes qu’aux actions militaires de défense et de combats. C’est peut-être désolant et cruel de le constater mais c’est la réalité.


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
Message Publié : 05 Déc 2013 17:14 
Hors-ligne
Grégoire de Tours
Grégoire de Tours
Avatar de l’utilisateur

Inscription : 15 Août 2012 20:56
Message(s) : 613
Localisation : Suisse
Citer :
Ce récit fort détaillé m’a appris beaucoup de choses. D’abord que nous avons eu en Suisse de remarquables historiens qui avaient beaucoup travaillé sur les archives, cela il y a très longtemps en arrière. Mais déjà donc en 1915 Durrer précise : Si les archives ne recèlent plus de documents nouveaux. Donc déjà en 1915 les historiens ne travaillaient plus que sur des travaux précédents d’historiens, c’est important de le dire.


Il se peut aussi que des documents aient été (re)découverts plus tard. A vrai dire je n’en sais rien. Mais si tous les documents étaient déjà connus, cela ne veut pas forcément dire que le travail se fait uniquement sur la littérature. Il est toujours nécessaire d’aller voir soi-même les sources. Ne croyez pas que depuis 1915 les historiens se contentent de relire leurs prédécesseurs.
D’ailleurs, depuis 100 ans, j’imagine que l’historiographie a énormément évolué quant à l’appréhension de ces sources médiévales grâce aux découvertes faites pour d’autres régions, aux progrès de la linguistique, etc. et que l’étude de ces documents est faite sous un autre angle ou des approches nouvelles.

Mais d’accord pour dire que le récit est détaillé et documenté. Par contre, on peut regretter le manque d’appareil critique (est-ce dû à la forme de la publication?), qui rend les vérifications plus difficiles.

Citer :
On y lit donc qu’il y eut, comme cela fut précisé dans une autre discussion (la révolution paysanne en Suisse) des communautés libres de paysans, dont les plus libres le furent sous les Carolingiens (la Suisse fit aussi partie du royaume franc). Ils étaient vraiment libres mais il y a une grande différence entre une liberté accordée et une liberté acquise


On y apprend aussi qu’« il ne faut sans doute pas concevoir non plus dans son plein sens actuel la liberté de ces gens libres ». L’auteur ne détaille pas non plus ce qu’il entend par liberté sous les carolingiens.

D’ailleurs, comme toute personne qui a lu attentivement le Pacte le sait, Durrer précise qu’« il est expressément stipulé que chacun doit être tenu, selon la condition de sa famille, de servir son seigneur et de lui obéir comme il convient ; la juridiction seigneuriale est aussi reconnue »

Citer :
Ce récit met à plat toute idée prétendant accorder une plus grande importance aux traités et autres pactes qu’aux actions militaires de défense et de combats. C’est peut-être désolant et cruel de le constater mais c’est la réalité.


Pour être totalement franc, je ne vois pas du tout en quoi ce texte met à plat l’idée de l’importance des traités, puisqu’à part quelques exemples (dont le pacte de 1291), il n’aborde aucunement les traités du même type signés dans d’autres régions à la même période. Il y a eu concommitance entre pactes et combats et ils ne s'excluent pas. Il faut aussi distinguer la lutte contre l'emprise des Habsbourg, bien réelle, et le fait que l'Empire restait tout en haut sans volonté de s'y soustraire.

J’aimerais des explications sur ce point.


Enfin, je lirai avec plaisir un petit contexte historique entourant l’écriture et la parution de cette étude. :mrgreen:

_________________
Comme disaient les Kennedy, "faut pas se laisser abattre"


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
Message Publié : 06 Déc 2013 7:30 
Hors-ligne
Tite-Live
Tite-Live

Inscription : 13 Nov 2008 6:58
Message(s) : 336
Localisation : Suisse
Le contexte on l'imagine bien en 1915, c'était le même que dans les années 30 avec la Défense spirituelle, càd donc la référence au patriotisme et aux combats pour la liberté. Je ne critique pas cette méthode étant donné l'immense importance de maintenir le moral dans la population dans une situation de danger. Manifestement les historiens n'ont pas forcément voulu jouer le lyrisme historique comme l'a indiqué Durrer au début.

Dans les autres récits on parle bien sûr des différents traités

Les historiens ont cependant pris leur temps puisque tous ces récits se sont étalés jusqu'en 1950.

A la bibl. cantonale à Lausanne on les trouve
http://opac.rero.ch/gateway

Titre Histoire militaire de la Suisse / publ. sur l'ordre du chef de l'Etat-major général, le colonel-commandant de corps Sprecher von Bernegg, sous la dir. du colonel M. Feldmann et du capitaine H.G. Wirz
Lieu / Date Berne : Commissariat central des guerres, 1915-1935
Collation 12 cahiers en 3 parties ; 23 cm + 8 cartes

Cote 1O 6705/1-3+1
2e cote 949.4.1
Dépôt BCUL Dorigny-Unithèque : histoireinfo
Statut Disponible
Détails de l'exemplaire 1094516432
Vol. VOL. 1-3

Il ne semble pas à Genève à la bibl uni


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
Message Publié : 06 Déc 2013 12:56 
Hors-ligne
Grégoire de Tours
Grégoire de Tours
Avatar de l’utilisateur

Inscription : 15 Août 2012 20:56
Message(s) : 613
Localisation : Suisse
Si, on les trouve à la bibliothèque d'histoire générale.

_________________
Comme disaient les Kennedy, "faut pas se laisser abattre"


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
Message Publié : 27 Mai 2014 17:40 
Hors-ligne
Tite-Live
Tite-Live

Inscription : 13 Nov 2008 6:58
Message(s) : 336
Localisation : Suisse
Citer :
Il faut aussi distinguer la lutte contre l'emprise des Habsbourg, bien réelle, et le fait que l'Empire restait tout en haut sans volonté de s'y soustraire.

J’aimerais des explications sur ce point.


N'oublie pas les guerres de Souabe qui opposaient Suisses et...empereur&Habsbourg


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
Afficher les messages publiés depuis :  Trier par  
Publier un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 9 message(s) ] 

Le fuseau horaire est UTC+1 heure


Qui est en ligne ?

Utilisateur(s) parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 4 invité(s)


Vous ne pouvez pas publier de nouveaux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas éditer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas insérer de pièces jointes dans ce forum

Recherche de :
Aller vers :  





Propulsé par phpBB® Forum Software © phpBB Group
Traduction et support en françaisHébergement phpBB