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Message Publié : 06 Août 2016 16:04 
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Pierre de L'Estoile
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J'ai beaucoup de mal à comprendre la société française du XVIIIe siècle et voudrais bénéficier des éclairages du forum si ce n'est pas trop demandé !

Je pars de l'idée, peut être simpliste mais assez facile à comprendre, que la Révolution française reflète pour une part au moins l'impatience et la frustration de la bourgeoisie montante face à une noblesse archaïque et déclinante, dans la foulée de l'interprétation donnée par Guizot puis Marx et bien d'autres.

Or en observant la société française je vois que cette dialectique entre nobles et bourgeois est plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord. Certes la noblesse bénéficié de nombreux privilèges, particulièrement dépassés et plutôt négatifs pour le pays sans oublier l'archaïsme de la dérogeance ! Mais je crois aussi que la noblesse est divisée entre plusieurs catégories : Cour, épée, robes, haute, petite, etc ...Ensuite la noblesse n'est pas radicalement coupée de la bourgeoisie : les mariages mixtes sont possible en droit et pratiqués en fait, les anoblissements sont légaux et fréquents , en particulier via les achats de charges, ....

Est ce la réaction nobiliaire survenue sous Louis XVI qui a aigri les relations entre ces deux classes qui sinon auraient pu à cohabiter voire auraient fini par fusionner ?

Je tente une autre hypothèse : n'y avait il pas une spécificité parisienne avec une noblesse de Cour très arrogante, une noblesse parlementaire relativement plus fermée qu'en province, une bourgeoisie nombreuse, riche et cultivée qui était particulièrement sensible à l'injustice et à l'inefficacité du système des privilèges ?


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Message Publié : 06 Août 2016 18:02 
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Votre analyse n'inclut pas le peuple. Or c'est sans doute la fraction la plus exaspérée par l'injustice des privilèges et le poids des impôts. Sans cette exaspération il n'y aurait pas eu de révolution.

(Il est tout de même fort d'analyser la lutte des classes... en oubliant le peuple.)

Les cahiers de doléances sont farcis de privilèges excessifs qui prenaient sur les revenus et sur le temps de travail en été des paysans.

Dans "Fortune de France", qui se déroule à la Renaissance, Robert Merle fait expliquer par un paysan que dans sa paroisse "la dime est au neuvième" : le représentant de l'Eglise prélève une gerbe sur 9. (Alors que dime signifie précisément le dixième) Combien de paroisses en France où le même abus est pratiqué ?

Un exemple amusant : Gilles Perrault signale dans son village du Cotentin une doléance concernant un privilège du seigneur du lieu, autorisé à réquisitionner les paysans la nuit, avec un tour de rôle, pour battre les étangs (ou les marais) proches du château, lorsqu'il était nécessaire de faire taire les grenouilles pour protéger le sommeil des châtelains.

L'expression "taillable et corvéable à merci" n'est pas tombée du ciel. Combien d'abus généraux recensés dans les cahiers de doléance ? Et combien d'absurdités dans le style des "grenouilles", privilège auquel le seigneur du lieu est d'autant plus attaché qu'il lui permet de marquer sa supériorité sociale ?

Il y aurait sans doute aussi beaucoup à dire sur les ouvriers et journaliers urbains, comme les ouvriers artisans dont le sort est intangible et fixé par les corporations, tandis que le reste constitue un "lumpenprolétariat" soumis à un régime de concurrence salariale lié au volume d'activité. (Mais cela, ça deviendra la règle au 19ème siècle, preuve que c'est bien la bourgeoisie - disons franchement : le capitalisme - qui a finalement gagné la Révolution.)

Quand Sieyès écrit que le Tiers-Etat "est tout" il ne parle pas seulement de la bourgeoisie parisienne ! (Il serait intéressant d'ailleurs, de savoir quelle bourgeoisie, exactement, a mené la révolution. Très probablement une petite bourgeoisie de plume, tenant ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui des métiers "médiatiques" : avocat, typiquement. - Là dessus vous avez raison, mais le processus n'est pas uniquement parisien, loin de là : la désignation des représentants du Tiers-Etat draine toute la France. - Il est significatif par exemple que les membres des parlements aient été totalement balayés, alors qu'on ne voyait qu'eux un an auparavant.)

C'est parce qu'il y a association du peuple et de la bourgeoisie que la Révolution éclate. (En fait cette association couvait depuis des décennies, mais le mécontentement populaire était capté par l'imposture parlementaire, que la convocation des Etats Généraux sort immédiatement du jeu.)

S'il y a un phénomène typiquement parisien, ce n'est pas tant le rôle tenu par sa bourgeoisie - si ce n'est son importance numérique, et sa présence dans les clubs, pour des raisons pratiques - que l'espèce de "dictature populaire" des sections, face à un roi et une assemblée incapables de maintenir l'ordre, jusqu'à Thermidor. Ce sont quasiment des soviets de quartiers ! (Napoléon veillera plus tard avec le plus grand soin à assurer le calme des quartiers populaires, et d'abord en les approvisionnant en pain.)

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Message Publié : 06 Août 2016 19:32 
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Pierre de L'Estoile
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Pour mieux comprendre mon propos je propose un résumé de la thèse de Guizot

"Le concept de « lutte des classes » apparaît chez Guizot dans son cours d'histoire moderne donné à la Sorbonne en 1828. Dans son esprit, la lutte des classes est un phénomène qui tire son origine de la conquête franque du ve siècle, opposant deux peuples c'est-à-dire un tiers état d'origine gallo-romaine, assimilé à la bourgeoisie, et une noblesse d'origine franque depuis le mouvement communal du xiie siècle jusqu'aux révolutions de 1789 et de 1830." Wikipedia.


Et de la thèse de Marx

"Marx n’a pas inventé la Lutte des classes, elle se trouve chez Tocqueville, chez Guizot. C’est un concept développé par la bourgeoisie pour synthétiser son rôle historique, culminant avec la révolution de 1789, dans la lutte contre les groupes privilégiées nobles, clergé, et les restes encore solides du féodalisme sous la monarchie absolue."
"http://www.reveilcommuniste.fr/pages/Le_materialisme_historique_theorie_marxiste_de_lhistoire_1-3465259.html"


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Message Publié : 06 Août 2016 23:43 
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Allez donc demander leur opinion sur une entente entre la noblesse et la bourgeoisie aux dénommés Voltaire et Beaumarchais !

Ces deux-là ne rêvaient pas de révolution, ils étaient prêts à toute entente avec la noblesse pourvu qu'elle leur fasse une place, et reconnaisse leur talent personnel. Rien de moins révolutionnaire que ces deux-là, qui s'estiment à juste titre assez doués pour occuper une place dans la société de leur temps. Hé bien on a vu ce qu'était la société de leur temps !

Voltaire est roué de coups de bâtons et laissé pour mort sur le pavé par les laquais du duc de Rohan-Chabot : il a eu le tort de répondre de façon impertinente ("Je commence mon nom et vous finissez le votre") à une question méprisante du duc. ("Mais on vous appelle quoi ? Arouet ? Voltaire ?") Il n'aura même pas l'occasion de déposer plainte : ses amis nobles se défilent. Et avec quels mots ! "Nous serions bien malheureux si les poètes n’avaient pas d’épaules..." Même talentueux, un roturier reste un roturier. Il n'obtiendra pas davantage un duel : Rohan-Chabot le fait embastiller. Pour obtenir d'en sortir, il doit s'exiler en Angleterre.

Beaumarchais hérite une part de la fortune du milliardaire Paris-Duverney, à qui il a rendu d'inestimables services. Il est attaqué en justice par un neveu de Paris-Duverney, le comte de La Blache, qui veut tout et l'accuse d'avoir falsifié le testament. - Et qui aurait dû consulter : "je le hais comme un amant aime sa maîtresse." - Les "preuves" fournies par La Blache sont fabriquées ou fausses, ce que les avocats de Beaumarchais prouvent à l'audience. Résultat : il perd le procès.
Condamné pour falsification, son honneur en jeu, Beaumarchais attaque un des juges en justice, ce qui est fou : il risque les galères, au moins. Avec de beaux talents de pamphlétaire et d'enquêteur, il réussit à le clouer au mur (Ce Goezman est radié du parlement) mais condamné lui-même à une sorte d'indignité nationale, Beaumarchais y laisse sa fortune et ses emplois. En justice, il n'obtiendra la révision du procès La Blache que... 25 ans plus tard.

Dans son mémoire à l'adresse de Gabrielle Goezman : " Vous entamez ce chef d'oeuvre, madame, par me reprocher l'état de mes ancêtres. [des roturiers !] Forcé de passer aux aveux sur ce chapitre, je confesse que rien ne peut me permettre d'échapper au juste reproche que vous me faîtes, d'être le fils de mon père..."

Deux grands talents écrasés parce qu'ils ne sont pas nés dans le bon berceau. Et si on connaît le nom de ceux-là, c'est parce qu'ils ont eu assez de talent, justement, pour surmonter...disons... la saloperie nobiliaire. Combien d'autres, talentueux mais écrasés et déclassés, socialement disparus comme des cailloux dans la mer ?

Jérôme, vous demandez pourquoi la noblesse déchoirait à s'entendre (i.e. à partager le pouvoir) avec la bourgeoisie ? Hé bien regardons ensemble ce monument d'ineptie qu'est la définition de la "lutte des classes" par Guizot :

Amusant, c'est donné dans un "cours d'histoire moderne", alors qu'il y reprend les thèses les plus réactionnaires - et vieilles comme la féodalité - sur l'origine de la noblesse et de la bourgeoisie : en deux mots, la noblesse à du sang bleu. Elle descend des chefs francs, alors que les bourgeois descendent des paysans romains. On entendait déjà ces inepties sous Louis XV, lorsque certains nobles se plaignaient que des bourgeois puissent accéder aux mêmes emplois que "la partie la plus pure de la nation."

Pureté du sang, s'entend, les nobles payaient donc l'impôt du sang, étant les seuls capables d'honneur et de courage, encore une absurdité, mais préjugé tellement répandu qu'il était même accepté par le peuple : les nobles étaient d'une autre race. Ces protestations sont émises après la guerre de Sept Ans, où "la partie la plus pure de la Nation" s'est prise déculottée sur déculottée, et a souvent jugé plus prudent de tourner les talons au galop.

Comme le dit Gilles Perrault, sont déjà en train de grandir les fils de tonnelier ou d'aubergiste, qui vont devenir les meilleurs généraux d'Europe, renverser les trônes et culbuter des légions de nobles "au sang pur" de tous pays. Une fois l'aventure terminée, jamais plus le peuple français ne croira à cette histoire de sang bleu, et tous les efforts de la noblesse échoueront à rétablir ce préjugé : on avait vu !

Or, rétablir ce préjugé, c'est précisément ce qu'essaie Guizot, en 1828, dans ce beau morceau d'histoire-fiction. (Deux ans avant que "la partie la plus pure" du sang de nos rois, le dernier des Bourbons, ne se fasse jeter de Paris comme un malpropre, et en 3 jours ! Que voulez-vous, après Napoléon le peuple français croyait davantage au talent qu'à la taille du berceau !) Mais au passage, Guizot nous livre la réponse à votre question : les nobles n'entendaient pas partager le pouvoir avec des gens du commun qui n'avaient pas la qualité de leur sang. Ils ne souhaitaient pas déchoir. C'est une incompatibilité raciale.

La lutte des classes vue par Guizot, c'est le sang bleu face au tout venant. (A noter que ce tout venant est cette bourgeoisie qui prétend accéder aux places, le peuple lui-même n'est tout simplement pas mentionné. Est-ce que le peuple descendrait des esclaves de ces paysans romains ?)

Je trouve que ce bel exposé de Guizot se suffit à lui-même : face à de telles absurdités, quand vous avez un peu de talent et qu'on vous dénie l'égalité réelle, que faire d'autre que la révolution ?

Nota : vous n'avez pas donné la définition de la lutte des classes selon Marx. Je vous promets qu'il n'oubliait pas le peuple et ne se limitait pas à en faire le moteur de la bourgeoisie exclusivement. (Votre citation indique seulement qu'il n'a pas inventé ce terme, ce qu'honnêtement j'ignorais.)

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Message Publié : 07 Août 2016 15:11 
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Jean Froissart
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La société du 18e siècle était au moins aussi complexe que la société contemporaine. On ne peut se contenter de la diviser en catégories et il faut se garder des théories globales qui donnent une explication en quelques lignes. Celle de Guizot (la noblesse franque versus le peuple gaulois) n'est qu'une légende qui ne repose sur rien. L'auteur de cette théorie n'est d'ailleurs pas Guizot mais Boulainvilliers (1658 – 1722 ) qui défendait l'ordre féodal contre l'absolutisme. Quant à Marx, c'était un économiste dont l'objet d'étude était le capital, plus particulièrement dans l'Angleterre industrielle du 19e siècle.

Ce qu'on peut observer est que la France du 18e siècle vivait un bouillonnement intellectuel et bénéficiait d'une relative prospérité et cela dans des structures étatiques restées archaïques. Tout était à réformer en profondeur, non seulement la distinction entre nobles et roturiers, mais encore la fiscalité, les administrations qui reposaient principalement sur des charges concédées à titre onéreux et transmissibles, notamment les charges juridictionnelles, les réglementations qui s'appliquaient au commerce et aux métiers. Or, plus les réformes apparaissaient nécessaires, plus ceux qui avaient intérêt à s'y opposer se braquaient pour maintenir l'ordre établi : c'était la réaction nobiliaire que vous mentionnez, mais celle-ci visait tout autant le peuple que la bourgeoisie. Or, ces insatisfactions, qui auraient jadis suscité des jacqueries et des frondes finalement réprimées, ont pu être canalisées et exprimer une souveraineté populaire grâce à l'adhésion aux projets révolutionnaires d'une bonne partie de la noblesse mais aussi du peuple au sein duquel s'était éveillé une conscience politique.

Les ouvrages contemporains sur la société du 18e siècle et sur la Révolution ne manquent pas et apportent certainement de bien meilleurs éclairages que Guizot ou Marx.


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Message Publié : 08 Août 2016 6:39 
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Pierre de L'Estoile
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Je remercie Barbetorte pour son analyse tout à fait convaincante des causes de la Révolution.

Mon propos n'est pas de discuter du bien fondé des thèses de Guizot ou Marx ni même des causes de la Révolution . J'ai cité ces auteurs pour montrer que la Révolution pouvait être interprétée à travers la rivalité entre bourgeoisie et noblesse sans faire intervenir le peuple.

Mais je reviens à mon propos initial : la société française du XVIIIe est très complexe, la noblesse est divisée en plusieurs sous catégories, la frontière entre nobles et bourgeois me semble poreuse, les relations entre eux me semblent relativement bonnes pendant la majeure partie du siècle malgré les exemples cités par Pierma et qui furent mis en avant par l'école publique. Ou bien malgré cette complexité, il existe tout de même deux groupes inconciliables , par exemple du fait de la réaction nobiliaire ? Je pense que c'est là l'opinion de Barbetorte qui ajoute l'effet des Lumières sur des nobles moins sûrs de leur bon droit et des bourgeois convaincus du leur. Ai je bien compris ?


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Message Publié : 08 Août 2016 9:02 
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Pour moi la noblesse est un groupe social qui n'entend pas disparaître, mais où on trouve toutes les attitudes, depuis l'orgueil de caste et le mépris pour les bourgeois (une charge anoblissante est appelée "une savonnette à vilain") jusqu'à des attitudes plus cordiales et des mariages "mixtes".

On retrouvera cette diversité d'attitudes au début de la révolution : alors que certains nobles prennent peur et émigrent, d'autres ont une vision politique plus libérale et approuvent les changements en cours. (La nuit du 4 août ne s'explique pas autrement.)

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Message Publié : 08 Août 2016 23:31 
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Jean Froissart
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Jerôme a écrit :
Mon propos n'est pas de discuter du bien fondé des thèses de Guizot ou Marx ni même des causes de la Révolution . J'ai cité ces auteurs pour montrer que la Révolution pouvait être interprétée à travers la rivalité entre bourgeoisie et noblesse sans faire intervenir le peuple.
Il n'est pas possible d'interpréter la Révolution en faisant abstraction du peuple. L'intervention du peuple a été déterminante et Pierma l'a bien montré. Les pillages des châteaux pour détruire les archives attestant des droits féodaux est le fait du peuple. La prise de la Bastille et le transfert de la famille royale à Paris sont des mouvement populaires. La Commune de Paris était une dictature populaire et c'est cette dictature qui a décidé de l'arrestation du roi alors que l'assemblée s'était résolue à passer l'éponge sur la fuite interrompue à Varennes.

Jerôme a écrit :
Mais je reviens à mon propos initial : la société française du XVIIIe est très complexe, la noblesse est divisée en plusieurs sous catégories, la frontière entre nobles et bourgeois me semble poreuse, les relations entre eux me semblent relativement bonnes pendant la majeure partie du siècle malgré les exemples cités par Pierma et qui furent mis en avant par l'école publique. Ou bien malgré cette complexité, il existe tout de même deux groupes inconciliables , par exemple du fait de la réaction nobiliaire ? Je pense que c'est là l'opinion de Barbetorte qui ajoute l'effet des Lumières sur des nobles moins sûrs de leur bon droit et des bourgeois convaincus du leur. Ai je bien compris ?
Si la Révolution a éclaté, c'est bien en grande partie parce que la noblesse s'est accrochée à ses privilèges face au Tiers Etat qui supportait l'intégralité du poids fiscal, ce qui était la cause majeure des insatisfactions. Dans le Tiers Etat on peut distinguer la bourgeoisie du menu peuple. Ces deux grandes catégories de population étaient insatisfaites. La bourgeoisie l'exprimait par la voix des intellectuels, le petit peuple par des manifestations plus violentes. Les deux ont compté et, de même qu'il y avait porosité entre bourgeoisie et noblesse, il y avait aussi porosité entre la bourgeoisie et le monde ouvrier. Le peuple de Paris qui s'agitait beaucoup comprenait de nombreux artisans et ouvriers qualifiés sachant très bien lire et écrire, capables d'exprimer des revendications et des idées et capables de s'organiser. Quand au monde rural, moins instruit, il était assisté par le bas clergé réduit à la portion congrue qui partageait son sort et ses revendications. Tous ne voulaient pas prendre les aristocrates à la lanterne, mais tous voulaient de profondes réformes. La noblesse stricto sensu n'était pas seule en cause, il faut y ajouter le clergé, en fait essentiellement le haut clergé, ce qui impliquait une complète réorganisation de l'Eglise de France d'où la Constitution Civile du Clergé décrétée dès juillet 1790. Les relations sont peut-être restées paisibles entre les diverses classes sociales pendant longtemps mais l'aspiration à des changements était tout de même ancienne et n'a cessé de croître. La littérature témoigne par la voix de Voltaire, de Marivaux, de Rousseau, de Beaumarchais et de bien d'autres du rejet de l'ordre social existant, non seulement par le peuple, mais par une partie de la noblesse qui était acquise aux idées des Lumières.

Le changement était inévitable, non seulement parce que c'était la volonté exprimée d'une part grandissante de la population, mais surtout parce qu'il était commandé par une nécessité tout simplement matérielle : alimenter les caisses de l'Etat. Il fallait impérativment aller chercher l'argent là où il était, chez les propriétaires terriens et dans l'Eglise. Il n'y avait pas d'autre moyen pour échapper à la banqueroute. C'est ce qui a précipité, le 4 août 1789, l'abandon des privilèges qui ne fut pas seulement l'effet d'un grand élan de générosité et de fraternité, même s'il y a eu un peu de cela aussi. C'est ce qui explique aussi la constitution civile du clergé qui est bien moins un schisme pour des raisons politiques ou idéologiques qu'une réforme des finances publiques.


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Message Publié : 09 Août 2016 16:23 
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Pour une partie des classes politiques populaires au XIXème siècle, la révolution du peuple avait été détournée et accaparée par les bourgeois, qui en avaient fait une révolution bourgeoise.. C'est ce que pensaient pas mal des gens qui se posent en continuateurs de 93, donc du mouvement révolutionnaire populaire.

Cela transfigure en partie dans le débat historique à travers la date où se terminerait la période révolutionnaire.

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Appelez-moi Charlie


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Message Publié : 09 Août 2016 23:18 
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Jean Froissart
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On dit souvent que la Révolution Française a été une révolution bourgeoise. L'ordre social qu'elle a mis en place a en effet abouti à la ploutocratie que fut la Monarchie de Juillet. C'est la conséquence de la loi Le Chapelier qui avait supprimé les corps intermédiaires considérés comme une entrave aux libertés individuelles. Il ne faut pas cependant pas y voir l'aboutissement d'une entreprise de domination d'une classe possédante. Les révolutionnaires se sont en fait focalisés sur la mise en place d'un contrat social rousseauiste dans une vision utopique exclusivement politique qui ignorait totalement les questions sociales. Celles-ci seront traitées plus tard par les Saint-Simoniens, des précurseurs du christianisme social comme Lamennais et aussi, plus marginalement, par quelques ultra-royalistes qui appelaient à la restauration des corporations.


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Message Publié : 10 Août 2016 0:00 
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Pour conforter ce que dit Narduccio, on peut relever que le site marxiste-léniniste pur et dur (dissident du PCF) donné en lien par Jérôme expose clairement cette théorie, qui a été celle des communistes : il parle de la "révolution bourgeoise." C'est à dire la révolution faite par le peuple et confisquée par la bourgeoisie, qui a mis en place le capitalisme. Cette analyse n'est d'ailleurs pas totalement dépourvue de sens, simplement pour eux le point de bascule est la chute de Robespierre. (supposé représenter les aspirations populaires, en somme ce qu'on appellera plus tard la "dictature du prolétariat.")

D'où le contresens sur la citation de ce site qui consiste à y entendre "la révolution faite par la bourgeoisie" : dans le discours communiste l'expression "révolution bourgeoise" relève d'une toute autre problématique.

Les bolcheviks auront cette obsession : ne pas laisser la révolution de 1917 s'arrêter sur la mise en place d'une démocratie représentative reconnaissant le droit de propriété - l'épisode de Kerenski - mais pousser au delà ("tout le pouvoir aux soviets") et surtout éviter ensuite à tout prix un retour en arrière - une réaction thermidorienne - en réprimant par avance les "ennemis de la révolution."

Edit : pour ma part je partage l'avis de Barbetorte : il n'y a pas en 1789 complot bourgeois pour mettre en place une société à leur profit. Le souci est de faire sauter le verrou des corporations, qui bloquait toute initiative et toute extension d'activité. Sur le moment la loi Le Chapelier a été une bénédiction pour une foule d'ouvriers artisans qui ont pu se mettre à leur compte. La période de la révolution et de l'empire correspond à une période d'expansion économique tout à fait logique. Les crises économiques - et le constat de la violence du système permettant une totale liberté économique - ne viendront que plus tard. (Cette phrase de Lamenais, penseur catholique social, vers 1830 : "Entre le propriétaire et l'ouvrier, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui protège.")

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Message Publié : 10 Août 2016 6:44 
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Philippe de Commines
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Inscription : 22 Sep 2005 18:53
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Bonjour

Pierma a écrit :
Cette phrase de Lamenais, penseur catholique social, vers 1830 : "Entre le propriétaire et l'ouvrier, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui protège."


Joli ça (et tellement d'actualité !!)

Révolution française = révolution bourgeoise ? Je ne voyais pas les choses comme ça.

Certes en 1789, la 'bourgeoisie' désire enfin avoir la place qu'elle considère comme la sienne dans la société française et cette idée est même reprise par de nombreux 'aristocrates'. Mais l'un et l'autre, je pense, auraient préféré faire ça dans la douceur et par des réformes.

Comme ça coince et que ça freine un petit peu mais que la porte est maintenant entrouverte, le 'peuple' s’engouffre, ça met un coup d'accélérateur, ça déborde et ça explose en 'révolution' (faut dire aussi que la bouilloire chauffait depuis pas mal de temps et que la frustration était grande).

C'est Bonaparte qui finira par calmer le jeu.

C'est peut-être un peu résumé et caricatural (car il y a eu pas mal de rebondissements) mais c'est comme ça que je ressent les choses.

Bien à tous.

Bien à tous.

_________________
Hugues de Hador.
Au service des Mongols de la "Horde d'Or" entre 1350 et 1360.


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Message Publié : 21 Août 2016 10:43 
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Pierre de L'Estoile
Pierre de L'Estoile

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Ma question initiale portait sur la société française au XVIIIe siècle et sur les rapports entre noblesse et bourgeoisie. Je suis déçu de constater la dérive sur d'autres aspects, certes tout à fait intéressants !


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Message Publié : 23 Jan 2017 15:51 
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Hérodote
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De ce que j'ai compris, "La lutte des classe" est possible que depuis la loi Chapelier de 1791, car avant cela les ouvriers avait des statuts très différents selon leurs métiers, tout en étant une minorité parmi la population.


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Message Publié : 23 Jan 2017 17:47 
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Un marxiste vous répondrait qu'avant 1789 le système des corporations est déjà un mode d'encadrement des ouvriers qui les maintient en bas de l'échelle en laissant le pouvoir économique à une minorité privilégiée.

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