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Message Publié : 28 Nov 2005 15:55 
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Plutarque
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Les libelles français imprimés dans la capitale anglaise, des années Maupeou au lendemain du traité de Paris semblent devenir une arme politiquement extrêmement puissante ou du moins fortement redoutée par l’ambassade et le gouvernement. Ces pamphlets confirment du moins avec fracas la venue du règne de l’écrit et de son public européen. Au cœur de la question, diplomates et aventuriers littéraires sont amenés à jouer un rôle majeur. Tout en entretenant des rapports de rivalités, ils se relayent, s’assistent parfois, entre zèle et intérêts personnels. Ces rapports ambigus créent entre diplomatie et littérature des réseaux complexes. L’administration, la légalité les séparent. L’information, sa quête et sa fabrication les unissent. Comment saisir la rencontre de ces deux figures de la modernité que sont l’ambassadeur et le pamphlétaire ?
Ce travail s’attache à comprendre siècle, les conflits mais aussi les moments de convergence qui habitent les relations franco-britanniques de la fin du dix-huitième. Incidents ou accidents diplomatiques, quelle place occupent ces "libelles de Londres", entre espionnage, journalisme et service de l’Etat ?

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Message Publié : 28 Nov 2005 16:13 
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Plutarque
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Quelques points de méthode : l'ombre portée du libelle (I)





Tous les secrétaires des ambassadeurs françois, qui sont créatures de Mr. de Choiseul, sont partis incognitos pour Versailles avec les correspondances de leurs maîtres par ordre du Chancel… On assure qu’il y a des gens beaucoup mieux instruits à faire les coups de main à la Cour de France, que dans la forêt de Senar.
Charles Théveneau de Morande, Le Gazetier cuirassé ou anecdotes scandaleuses de la cour de France




L’étude des libellistes français qui à la fin du dix-huitième siècle exercent à Londres pose d’emblée un problème de vocabulaire. Qu’entend-t-on dans ces années par libelliste ? La question peut paraître naïve. Mais si Voltaire ou Frédéric II se sont essayé au genre (1), il est difficile de présenter le roi de Prusse et l’auteur de Candide comme des libellistes, du moins sans un certain sens de la provocation.
 Pour fournir un élément de définition nous nous tournerons vers ce même Frédéric qui 1759 rédige un opuscule intitulé Sur les libelles. Le narrateur en voyage en Hollande, terre louis-quatorzienne du pamphlet, a rencontré l’un de ces libellistes. Voici son portrait. « La singularité de ce personnage me donna la curiosité de savoir qui il étoit ; l'hôte qui le connoissoit me dit : c'est un homme plus important que vous ne croyez, il a la faculté de faire & de défaire les réputations, mais à l'exemple des Conquérans, il est plus occupé à détruire qu'à élever ; il vit de sa plume, comme les cultivateurs de leurs champs ; ses meubles, ses vêtemens, sa nourriture, tout est acquis aux dépens des grands Seigneurs qu'il immole à leurs concurrens (2). » C’est « la singularité de ce personnage » qui tout d’abord, peut susciter une attention. Son pouvoir, ce pouvoir moderne de l’écrit en fait un objet historique. Au-delà la particularité de ce membre de la République des Lettres est de survivre en vendant sa plume à des « Protecteurs qui savent reconnoitre [ses] services ». Le libelliste ne se contente pas d’écrire des libelles, il en vit , du moins il y prétend.
Londres apparaît dans la seconde moitié du siècle, pour bien des Français comme l’atelier pour réussir dans cet artisanat interlope (3). Exilés à Londres, les libellistes français plongent les gouvernements dans une réflexion qui dépasse les frontières des royaumes. Il s’agit de suivre tout d’abord le parcours et l’activité du libelliste français outre –Manche.
A Londres, libelles et diplomatie apparaissaient intimement liés. Une affaire pour le moins semblait l’indiquer. A la fin de la guerre de Sept ans, une guerre de plume par libelles interposés s’élève entre l’ancien ministre plénipotentiaire, le chevalier d’Eon4 et le nouvel ambassadeur, le comte de Guerchy. Leurs écrits révèlent à l’Europe « policée » que les libelles sont sortis du champs littéraire ou religieux où les cultivaient les « Philosophes ».
Plus loin, à la lecture de la Correspondance politique un constat s’imposait. A partir de la fin des années 1760, le libelle et les « mauvais écrits » deviennent des constantes de la vie diplomatique. Les rapports des ambassadeurs présents à Londres à la fin du siècle font état, de façon surprenante, d’une quantité de documents sur les libellistes français. Il restait à savoir quel poids accorder à cette masse documentaire.
Parmi les libellistes français de Londres rencontrés dans nos sources, l’hétérogénéité n’est pas de mise. Si certains sont bien implantés, à l’instar de Théveneau de Morande, d’autres comme le polémiste Linguet n’y font qu’un bref passage. Certaines figures sont connues du grand public, comme le chevalier d’Eon, d’autres totalement inconnus, pour ne pas dire imaginaires tel le mystérieux Guillaume Angelucci. Si pour quelques-uns, il s’agit d’une activité à temps plein, pour d’autre le libelle reste une tentation, à laquelle on succombe un temps par faiblesse ou par nécessité. Enfin, certains personnages, sans prendre la plume, comme Madame de Courcelles, où sans se livrer corps et âmes au libelle, peuvent être qualifiés de libellistes, aux sens où ils participent à l’économie pamphlétaire, dans sa rédaction ou sa diffusion (5).
Les remous causés par les pamphlétaires français installés à Londres dans les dernières décennies du dix-huitième siècle sont un objet historique aussi ancien que le phénomène. Nombre d’anciens libellistes devaient connaître une carrière politique après la Révolution. Ainsi en est-il de Pierre Manuel (6). Reproduisant des pièces extraites des Archives de la Police et des Affaires étrangères dans la Police de Paris dévoilée en 1791, il apparaît comme le premier historiographe du sujet. Cependant sa rédaction postérieure aux événements est imprégnée des symboles révolutionnaires.
Le changement de régime entraîne des règlements de comptes entre les anciennes « victimes » et leurs « bourreaux ». Les libelles prérévolutionnaires deviennent prétextes à débat sur le despotisme, ses lettres de cachets et ses martyrs. Il ne s’agit dès lors que de prouver sa vertu, de montrer comment son rôle dans les affaires pamphlétaires a retardé ou avancé l’inévitable « tremblement populaire ». Ces conflits d’individualités sont aiguisés par les querelles du jour, compliqués par les sensibilités politiques, amplifiées par une presse libérée. Les témoins sont d’anciens acteurs et les témoignages s’offrent en une relecture magnifiquement téléologique. De façon confuse, les souvenirs de collaborations avec « la tyrannie librairienne » sont jetés comme de la boue aux visages des adversaires politiques.
Cette partialité affleure au fil des Mémoires de Brissot de Warville ou du lieutenant général de police vétéran Lenoir. L’ancienne administration émigrée n’est pas en reste. Elle prend la plume, pour la justification d’une politique devant les élites européennes ou pour la dénonciation des collusions passées. Lenoir, dans ses Mémoires (7) minimise l’utilisation des lettres de cachets faite sous son administration, et tente une défense la police de Paris, mise à nu par Pierre Manuel.
Des flots d’encre auraient ainsi jeté à bas « les chaînes de l’esclavage » ou la monarchie selon les cas, mais tous les acteurs de prêcher avec enthousiasme que « ceci a tué cela », que le libelle a pris la Bastille. On peut y voir l’illustration d’une remarque due à Michel Delon : « s’il est un point d’accord entre partisans et adversaires des Lumières, c’est bien la certitude que les idées ont une force et que les livres changent le monde (8). »
Pour appréhender le phénomène, on pouvait se détourner dès lors vers les productions de l’époque prérévolutionnaires, libelles et les pamphlets français de Londres. On eut même tort de ne pas le faire. Cependant cette documentation, aussi riche soit-elle, présentait un inconvénient majeur à la rencontre des aventuriers littéraires. Il résidait dans les caractéristiques même du pamphlet, à savoir la mise en scène de son auteur, sa mauvaise foi déclarée et son anonymat. Le recours à la Correspondance politique prenait tout son sens.
De quelle nature sont les libelles à la fin du XVIIIe siècle ? Comment sont-ils perçus par leurs contemporains ? L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert signale deux acceptions. La plus générale appartient au registre de la jurisprudence depuis l’Antiquité. Elle se décline en différents actes ou pièces, comme le libelle d’exploit, de divorce ou diffamatoire. La définition juridique communément admise désigne ainsi «  un livre, écrit, ou chanson, soit imprimé ou manuscrit, fait & répandu dans le public exprès pour attaquer l'honneur & la réputation de quelqu'un (9). » L’article évoque dans une deuxième partie l’acception politique du terme. Le libelle devient reflet de la libéralité d’un état. On a tenté dans cette étude de ne pas mettre de côté ces deux aspects.
Au-delà et d’un point de vue formelle, nous retiendrons ici l’acception du mot « libelle » au sens où Pierre Bayle l’use dans sa « Dissertation sur les libelles diffamatoires (10) » ; c'est-à-dire étendue dans sa présentation matérielle (11) et opposée à la fois à la critique et à la satire. Contrairement à la critique, l’auteur des libelles est anonyme. Contrairement à la satire, ses cibles ne sont pas des modèles, à la manière de Caractères de la Bruyère, mais des personnes ou des institutions précises (12).
Un problème persiste : les libelles sont des productions particulièrement éphémères. Nés des « bruits », ils se perdent dans la rumeur. Cette caractéristique les rend assez rebelles à l’étude. L’étude des journaux et périodiques, comme le Courier de l’Europe ou l’Année littéraire, les « correspondances littéraires » ou « secrètes », comme de celle de Bachaumont et de ses successeurs, s’est alors avérée fort utile (13).
***

Notes :
1. Un libelle français de Londres, le Diable dans un bénitier (1784) attribué au marquis de Pellepore, rapporte l’anecdote suivante : «  Ce Monarque [Frédéric II] avoit composé des diatribes des plus violentes contre l’imbécile Louis XV & l’avoit adressé à Voltaire pour la corriger. Il prit en conséquence le parti d’envoyer la pièce à Mr. le Duc de C_ [Choiseul] qui fit venir Palissot & lui commanda une semblable diatribe contre le Roi de Prusse. Voltaire à qui on renvoya l’une & l’autre les fit repasser au Roi de Prusse, & elles resterent dans l’oubli toutes les deux, jusqu’à ce que Beaumarchais les en ait tiré. » ( op. cit. n. 1 p. 40 –1)
2. Frédéric II, Sur les libelles, 1759, BNF Z 17046, p. 13 cité in Le pamphlet dans les querelles philosophiques (en ligne)
3. Pour une présentation générale, on consultera Wagner (P.), Eros revived, erotica of the Enlightenment in England and America, Paladin Grafton books, 1988, pp. 91-100.
4. Charles d’Eon de Beaumont (1728 – 1810), capitaine des dragons et agent des services secrets de Louis XV sous les ordres du comte de Broglie.
5. Des notices sont en cours sur ces différents personnages.
6. Pierre Manuel (Montargis, 1751 – 15 novembre 1793) fut successivement convoyeur et auteur de pamphlets. Il occupa après la Révolution le poste de procureur général de la Commune.
7. Ces Mémoires qui se présentent sous forme de notes manuscrites semblent avoir été destinés à la publication. Ils sont conservés à la Bibliothèque municipale d’Orléans (ms 1422).On consultera sur cette source : MILLIOT (V.), " Jean – Charles -Pierre Lenoir (1732-1807), lieutenant général de police de Paris (1774-1785) : ses "mémoires " et une idée de la police des Lumières ", Mélanges de l'École française de Rome Italie Méditerranée, 2003, tome 2, à paraître.
8. DELON (M.), « Subversion littéraire, subversion politique : des Lumières à la Révolution », Universalia, 1992, p. 404
9. Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, article « Libelle ».
10. Roussin (P.), « Critique et diffamation chez Pierre Bayle » in Critique et affaires de blasphème à l’époque des Lumières, ROUSSIN (P.) (ed.), Honoré Champion, Paris, 1998, pp. 15-72.
11. La définition par la forme s’avère relativement incommode ; elle exclut des ouvrages qui, pour être longs, n’en sont pas moins de véritables libelles.
12. On notera aussi que contrairement à ces deux genres, le libelle n’est pas de nature transhistorique. Il se définit toujours selon un contexte historique et idéologique.

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Message Publié : 28 Nov 2005 16:26 
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Plutarque
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Introduction : l'ombre portée du libelle (II)

Comment appréhender la rencontre des libelles et de la diplomatie ? Confronter l’ambassadeur, en somme l’homme du pouvoir au pamphlétaire, l’homme de plume, nous a semblé dans un premier temps aller de soi. Ce parti pris s’est vite révélé incommode, pour ne pas dire dangereux. Il isolait deux acteurs dans un monde vide. Pire, il risquait d’accentuer les différences où l’on aurait voulu voir des rapports. Elle figeait enfin deux camps, selon une logique assez arbitraire : la plume et le sceptre. Le libelliste en exil s’offrait plus en héros bravant le despotisme qu’en acteur historique. Ce fut le cas des études des bibliophiles du dix-neuvième siècle, matière érudite et indispensable qui pêche par son excès de romantisme historiographique - mais comment les blâmer en pareil matière ?
Ne faut-il pas y voir une forme de séduction pour des individus, qui loin d’être de simples escrocs avait des liens de parentés avec les condottieres de plume, jurisconsultes satiriques et polémistes de la Renaissance ? En bref, un régal de curiosités pour les collectionneurs et antiquaires. Conçu avec un goût sûr de l’intrigue byzantine, le sujet se muait en iceberg historiographique. On en percevait la crête ; on en devinait les mystérieuses profondeurs.  
Cette approche laissait libre cours aux thématiques de la décadence et aidait ainsi à forcer le trait d’un tableau de la corruption généralisée des mœurs. Paul Robiquet, dans une monographie consacrée à l’un des plus célèbres libellistes de Londres, plaçait son personnage sous le signe des « maladies inavouables de la société (1) ». Et plus loin de généraliser : « C’est la destinée des sociétés caduques et agonisantes de rencontrer des peintres impitoyables, des satiriques indiscrets et terribles qui flagellent leurs vices, les détaillent avec complaisance et les signalent à l’indignation de la postérité(2) ». De la même façon, la présentation de la littérature clandestine rejoint plus le champ de la morale, de la littérature que de l’histoire (3). Mais arrêtons là les critiques et posons nous une question essentielle.
Comment sortir d’une vision romanesque ? Les études dix-huitièmistes sur l’imprimé et les ouvrages clandestins nous ont fourni un premier secours et un éclairage crucial (4). Au regard du lieu d’émission la solution résidait peut-être dans une lecture croisée des sources diplomatiques et des libelles. Nous avons ainsi tenté de chercher en amont, la place des libelles dans la Correspondance politique.
Le choix de la Correspondance politique sans s’imposer, présente bien des avantages. On y dispose d’une masse documentaire considérable, présenté sous une forme strictement chronologique. Elle offre de plus un suivi en parallèle des « affaires » - ici dans son acception judiciaire et politique- sur la longue comme sur la moyenne durée. Le sujet se situait ainsi à l’interface d’une histoire culturelle et d’une histoire diplomatique. Inscrite dans une histoire transnationale, l’activité littéraire des français de Londres se double d’un intérêt d’ordre diplomatique, dans une querelle d’ennemis héréditaires.
Notre étude ne portera pas sur le pamphlet de façon isolé, mais sur l’activité qu’il peut susciter autour et dans l’ambassade. Pour paraphraser une note liminaire du Diable dans un bénitier(5), une de nos source majeure, notre démarche est de comprendre des relations d’hommes à hommes. Il s’agit de saisir « l’amalgame qui a pu réunir ces êtres incompatibles en apparence (6). » Comment à Londres, ces deux agents de la modernité, dans leur rapport ambigu vis-à-vis du pouvoir, participent-ils d’une nouvelle culture de l’information ?

Un survol chronologique indispensable permettra de réinscrire notre problématique dans un contexte plus large, en abordant entre autre, certains aspects de la culture politique de la fin de l’Ancien Régime, des années Maupeou à la fin du conflit américain.
Puis dans un premier temps, on sera être attentif à la vie anglaise des libellistes et des diplomates. Comment vivent-ils le voyage de Londres, et comment, devenus étrangers, se distinguent ou s’immergent-ils dans la vie anglaise ? Nous essayerons en somme d’inscrire nos acteurs dans leur décor. Les bruits, matière brute des libelles et de la vie diplomatique, susciterons notre attention dans une seconde partie. Notre troisième et dernière partie sera consacrée à la chasse au pamphlet, à ses difficultés et à ses enjeux en terre ennemie. Enfin succinctement, on présentera les nombreuses pistes ouvertes mais non explorée par la présente étude, en envisageant quelques affaires qui n’auront pu recevoir l’attention qu’elles méritent.

***
Notes :
1 : Robiquet ( P. ), Théveneau de Morande, étude sur le XVIIIe siècle, A. Quantin imprimeur, Paris, 1882, p. 1
2. Idem, ibidem.
3. Citons la synthèse de CARRE (H.), SAGNAC (P.) et LAVISSE (E.), l’Histoire de France illustrée depuis les origines jusqu’à la Révolution, tome IX (1774 – 1789) Paris, 1911. Une page est consacrée à la communauté des libellistes français de Londres, « où les coquins dominent ». Op. cit. p. 311.
4. On pense ici aux grandes lignes de front de cet aspect de l’historiographie et en particulier aux travaux de Simon Burrows et de Robert Darnton.
5. Pelleport, (A. G. de La Fite, marquis de), Le Diable dans un Benitier et la Metamorphose du GAZETIER CUIRASSE en mouche, ou tentative du Sieur Receveur, Inspecteur de la Police de Paris, Chevalier de St. Louis pour établir à Londres une Police à l’Instar de celle de Paris…,, Londres, 1783.
6. Idem, op. cit. p. 12 .

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Message Publié : 28 Nov 2005 22:15 
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Merci Florian, veuillez excusez le néophyte. Je prends bonne note de votre remarque.


1771 – 1783
Deux libelles pour un examen chronologie




On a découvert une ligue faite entre le Chancel—le duc de la Vril--, & le duc d’Aiguill.1 contre tous ceux des sujets du roi, qui ont plus de bon sens, & de probité qu’eux ; on assure positivement que cette ligue est contre tout le royaume (1).
Théveneau de Morande, Le Gazetier Cuirassé

… peut-être que la vue de tant [de] crimes d’Etat rappelleroit aux François ce temps où leurs peres élevant leur chef sur un bouclier, lui recommandoient d’être juste ; peut-être le fainéant payeroit-il au fonds de son château de Versailles pour les la V_e & les A.(2)
La Fite de Pellepore, Le Diable dans un bénitier..

Tentons la rapide esquisse d’une toile de fond diplomatique et politique (en gagnant inévitablement en généralité ce que l’on perdra en précision). Deux écrits préalablement signalés et qui semblent prétendre à l’exemplarité nous serviront de bornes : Le Gazetier Cuirassé, libelle de 1771 et Le Diable dans un bénitier, lui aussi issu des presses londoniennes mais publié onze ans plus tard.
Le premier de ces libelles fait son apparition dans la correspondance diplomatique le 3 août 1771 sous la plume de Marin, censeur royal redoutable et redouté. Il signale au Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères en la personne du duc d’Aiguillon « l’impression faite à Londres d’un ouvrage très reprehensible intitulé le Gazetier cuirassé » au sous-titre et à l’adresse des plus parlants « ou anecdotes Scandaleuses de la cour de France imprimé à 100 lieus de la bastille a lenseigne de la liberté (3). »
L’ouvrage terrifiant se répand de Londres à la capitale par le canal de voyageurs qui « en ont aporté dans leurs poches (4)». Terrifiant est bien le mot. J’en veux pour preuve la description qu’en donne Voltaire qui en fait un modèle d’ignominie : « il vient de paraître un de ces ouvrages de ténèbres où, depuis le monarque jusqu’au dernier citoyen, tout le monde est insulté avec fureur; où la calomnie la plus atroce et la plus absurde distille un poison affreux sur tout ce qu’on respecte et qu’on aime (5) »
La censure d’Ancien Régime montre ici certes son travail, mais aussi ses faiblesses et ses paradoxes. Dans la lettre le royaume Très-chrétien est une citadelle imprenable, bastion préservé des « idées pernicieuses », des « auteurs scandaleux6 (6)». Dans les faits, la censure se révèle plus qu’improductive. Le mal n’est rien moins qu’endémique car, en acceptant ici une donné quantitative qui se veut rassurante, « il y en a peut-être à Paris 3 ou 4 exemplaires qui coulent de mains en mains (7)». Le livre devait connaître un succès retentissant dans le royaume ce qu’à défaut de savoir, Marin pouvait prévoir.
Anonyme, le libelle est assurément sorti des presses londoniennes (8) sur lesquelles Marin est forcé de reconnaître son manque total de contrôle, et le gouvernement son peu d’emprise : c’est un problème lointain et diffus dont on ne semble devoir se prémunir que par la surveillance des frontières et par le contrôle des intermédiaires que sont les colporteurs. N’est pas là le travail de la police de librairie ? Pourquoi le censeur royal s’adresse-t-il en somme au duc d’Aiguillon ? Quelle est la nature de l’intervention des Affaires étrangères ? Les structures respectives du bureau de la Censure et du Secrétariat d’Etat mais aussi les réseaux humains et la place de certaines figures politiques apportent des éléments de réponse.
Notre ouvrage touche doublement le Secrétaire d’Etat qui s’y trouve en outre particulièrement « blasonné ». L’anonyme « Gazetier » n’y épargne ni l’homme - barbare et débauché - ni le politique, nouveau Tibère (9). Au-delà des nombreuses occurrences, attaques et saillies ad hominem le Secrétariat lui-même, la Cour et les souverains sont déchirés par l’homme à la cuirasse et ce, avec un large sourire.
Le libelle est-il de race nouvelle ? En quoi se donne-t-il en point de départ ? Le ressenti général d’une fragilité politique, la corruption d’un nouveau gouvernement qui se cache derrière la concubine royale, la décrépitude d’une cour qui ne recueille pour seule sympathie, que celle des Almanachs ? Ce tableau caricatural « de fin de règne » que dressent nouvelles à la main, pamphlets et gazettes tient dans une large mesure à une vision dichotomique, voire manichéenne de la crise qui opposa les parlements et le gouvernement dès le milieu du siècle. Il témoigne cependant d’un tournant de la vie politique française, dans sa culture et ses pratiques.

A l’heure où lui parvient la lettre du censeur, le duc d’Aiguillon assume depuis deux mois sa place de Secrétaire d’Etat (10). À Londres depuis les préliminaires de paix, l’ambassade se trouve dans une situation délicate ; ainsi l’ambassadeur sortant, le comte du Châtelet-Lomont, en poste depuis juin 1767, rends «grâce au ciel, de ce qu’une mission aussi parsemé d’épines est prête à finir pour »(11) lui. Les piqûres en question sont les nombreux problèmes laissés en suspens par le Traité de Paris : la surveillance anglaise de Dunkerque, les « papiers » du Canada – dettes contractées par les Français, et la question des prisonniers des Indes orientales.
L’ambassade de France en Angleterre est en sommeil depuis le mois de juin 1770. Le comte du Châtelet qui a quitté le poste à cette date n’a pas eu la force de résoudre les questions laissées par le comte de Guerchy son prédécesseur (12). La diplomatie française à Londres est des plus malaisée. D’un côté un secrétaire d’Etat haï du public et de l’autre un ambassadeur certes servi par des hommes compétents comme les secrétaires Garnier et Francès qui assistaient déjà le comte du Châtelet, mais lié à un parti qui, usons d’un anachronisme, entre en opposition. En somme, deux places dans la tourmente. Qui est ce nouvel ambassadeur ?
Adrien-Louis de Bonnières de Sousastres, comte de Guines (13) a passé la Manche depuis un peu plus d’un an. L’homme a l’étiquette d’un choiseuliste ; effectivement c’est homme de confiance du duc. Il a su en autre se rendre agréable aux yeux de celui-ci lors d’une mission diplomatique à Berlin. Déjà se révèle la difficile adaptation d’un grand seigneur confronté à des problèmes d’ordre privé. Il voit en France tomber ses anciens appuis suite à l’exil du duc de Choiseul pour les terres de Chanteloup le 24 décembre 1770. Le duc de Guines est cependant assisté d’un personnel efficace et expérimenté. Il entretient aussi quelques liens utiles avec l’ambassade d’Espagne, en bon choiseuliste s’il l’on peut dire. Mais la situation internationale est délicate, l’ambiance politique menaçante. Elle est plus cruellement ressentie comme telle par un ambassadeur confronté à la « morgue » de l’ennemie naturelle et aux troubles coloniaux qui semble annoncer une reprise des conflits.
Junius (14), libelliste anonyme d’un grand patron anglais, « maltraite» la Déclaration de paix et insulte ses instigateurs dans les papiers publics (15), quand Wilkes, un politique démagogue déjà emprisonné en 1763 pour seditious libel, suscite un nouveau « scandale » et réveille les ardeurs patriotes. Les îles Falkland (16), dont la maîtrise relève d’un ordre stratégique certain, est le théâtre d’un conflit larvé entre l’Espagne et l’Angleterre. Déclinée sur le motif du Pacte de famille qui lie France et Espagne par une solidarité bourbonienne, la crise réveille les rumeurs de conflit, puis les « polices » et autres paris publics sur l’entrée en guerre. À Versailles, le Secrétaire d’Etat rêve cependant volontiers à un honnête rapprochement franco-anglais (17).
On l’aura compris, l’ambassade de France à Londres n’est pas une maison facile à tenir. Aucun cas ne devait être fait dans ses propres dépêches diplomatiques, du Gazetier Cuirassé, l’affaire ne semble ainsi que peu le concerner. Telle est la question à laquelle nous nous proposons de nous atteler : quelle place une actualité diplomatique tendue peut-elle laisser aux libelles ?
De la chute de Choiseul à la mort de Louis XV, la politique internationale épuise le gouvernement. La triangulation France, Espagne, Angleterre semble laisser peu de place à une politique franche et simple. De plus la France est très mal représentée à l’étranger (18). Louis XV, connu pour sa timidité et sa passion du secret s’amuse du jeu croisé d’une diplomatie officielle et souterraine entre dépêches diplomatiques et correspondance secrète. Mais le souverain et son ministre savent qu’en cas de réouverture des hostilités, l’Angleterre n’aurait laissé que peu de territoires coloniaux au royaume. On tourne ses regards alors, vers la situation orientale, mais l’irrésolution caractérise la politique extérieure.
En réalité, cette dernière est pour beaucoup tributaire de la politique intérieure. Dans les années qui suivent le « coup de Majesté »(19), où les ambitions d’une aristocratie parlementaire ont été balayées, le nouveau gouvernement se lance dans une opportune politique de réforme de la justice puis des finances. Il se trouve alors en butte à une opposition qui renaît d’un parlement que l’on a cru éteint. Comme le soulignent Georges Hardman et Munro Price « une politique d’hostilité envers le parlement impliquait une recherche de neutralité avec l’Angleterre. Les années 1771-1774 ne présentent évidemment pas une période d’hostilité envers le Nouveau parlement [...] mais cela revenait au même car la totale attention du gouvernement était alors tournée vers la consolidation des mesures domestiques (20). » Ces mesures sont l’œuvre du Triumvirat, comme le désigne ses adversaires. Cette formation ministérielle neuve apparaît comme une faction accaparant les postes clefs. Mais l’expression masque les intérêts parfois contradictoires et les ambitions propres des trois personnalités qui le compose : le duc Aiguillon, l’abbé Terray aux Finances et le chancelier Maupeou.
La fermentation des esprits parisiens est à son comble, en particulier dans le camp parlementaire, frappé d’ostracisme. Derrière l’aspect administratif de la réforme, le débat est évidemment social –il s’agit de la disparition d’une « caste »- et éminemment politique. Il attise une littérature incendiaire, faite de mémoires fictifs, de factums et de pamphlets, qui relie une partie des élites du royaume à l’actualité politique. Les Mémoires secrets (21) présentent le 31 novembre 1770, une pièce anonyme les Remontrances de saint Louis au Parlement. Le spectre du bon roi, « père » des parlementaires, se relève d’entre les morts, pour condamner une aberration politico- administrative : le « parlement » Maupeou.

« Que ce système abominable
Ferait horreur à des Anglais ;
Qu’il paraît à tout bon Français
Une extravagance exécrable (22).  »

L’extrait est très révélateur. Tant la raison politique – ici sous les traits de l’Angleterre- que le sentiment national récuse la « monstrueuse » création.
Le nouvelliste, qui rapporte la pièce à soin de se détacher de l’assaut polémique. Il précise que cette « pièce ne peut sortir que de la plume de quelque Aiguilloniste, c’est-à-dire d’un partisan très-outré [sic] du despotisme(23) .» Le mot est lâché. Il faut entendre ici selon l’expression en usage, le « despotisme ministériel ». La monarchie administrative entretenait avec le Parlement de Paris, une collaboration tacite, qui reposait sur des lois non-écrites, décrites avec complaisance par ses défenseurs comme « loi constitutive » du royaume(24). Ecarter les Cours souveraines des affaires du gouvernement, selon la même idéologie, faisait de la France une terre d’esclavage, où l’arbitraire de quelques ministres devenait loi, à l’instar de la Porte ottomane et de la Russie.
Morande, notre Gazetier cuirassé, présente l’amalgame suivant et plus qu’usité : «  Il n’appartient pas à toutes les nations de dire ce qu’elles pensent, la Bastille, le paradis de Mahomet, & la Sibérie sont des argumens trop forts pour qu’on puisse leur rien répliquer (25).» Et une note de préciser pour ceux qui n’auraient compris « en France on enferme, en Turquie on étrangle, en Russie on exile dans le désert ; l’un revint à l’autre. »
On le voit l’heure est à la refonte de la rhétorique politique, articulée autour des notions de despotisme et de liberté. Parallèlement, les publicistes royaux s’essayent à la réaffirmation de l’essence de la royauté d’ordre divin, et tente de préciser le lien qui unit les Parlements à cette dernière. Dans les deux « camps » coulent des champs lexicaux du chaos, de l’anarchie, de la rupture du lien social (26). La « crise Maupeou » de 1771, Fronde sans frondeur, se présente aussi comme le stimulus le plus puissant pour la presse prérévolutionnaire(27). Cette dernière porte l’embryon d’une culture politique assimilable par un grand nombre de lecteurs. Le journalisme politique, l’un des vecteurs de cette culture, est un phénomène émergent dont les contours durcissent, se précisent. L’activité émerge en un style nouveau à l’instar du Courier de l’Europe (28), feuille franco-anglaise qui devait voir le jour en 1776.
La première cause de cet essor réside dans l’inextinguible soif d’information du public vis-à-vis de la politique étrangère, qui offre matière a réflexion et ce même dans les provinces. Le second motif qui devait retenir notre attention est le lien privilégié qui unit corps diplomatique et journalisme. Lucien Bély insiste à la suite de l’historiographie anglo-saxonne sur la dimension que prit outre-Manche la rencontre du proto-journalisme et de l’espionnage. La rencontre des sphères s’offre ainsi en une véritable caisse de résonance.
En somme et pour nous résumer, comme l’avance Paul Robiquet mais pour des raisons politiques, diplomatiques et culturelles, et non sous le prétexte d’une quelconque décadence, les dernières années du règne de Louis XV sont un « moment bien choisi pour un pamphlétaire » français à Londres. En est-il de même pour les années qui suivent ?

Notes :
1.Respectivement, le chancelier Maupeou, le comte de Saint-Florentin et le duc d’Aiguillon.
2.Respectivement, le comte de Vergennes, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et le comte d’Adhémar, chargé de mission à l’ambassade de France à Londres.
3.Marin à Aiguillon, 3 août 1771 ; Archives des Affaires Etrangères Correspondance Politique Angleterre, vol. 497 / f olio 111v. Le soulignement est d’origine. La graphie est originale.
4. Idem, f. 112r.
5.VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, « Quisquis de Ramus ou de la Ramée, avec quelques observations utiles sur les persécuteurs, les calomniateurs, et les faiseurs de libelles ».
6.B. de Negroni, Lectures interdites, le travail des censeurs au XVIIIe siècle, 1723 – 1774. Bibliothèque Albin Michel – Histoire, Paris, 1995.
7.Idem, ibidem.
8.«  A cent lieus de la Bastille à l’enseigne de la liberté ». L’ouvrage ‘à la mode’, en vue ou prohibés ne répugne pas à l’emploi d’adresses fictives ou fantaisistes. A l’inverse, la mention « Londres » est souvent signe, paradoxalement d’une impression française.
9.Sur la légende noire du duc d’Aiguillon on pourra se rapporter à la notice qui lui est consacrée. Voir aussi Morande ( Charles Théveneau de), Le Gazetier Cuirassé, pp. 12, 15, 18, 19-20, 25, 32, 35 et 36.
10.En réalité depuis le 6 juin 1771. Le titre vacant pendant une année et demie, suite l’exil du duc de Choiseul, le poste fut confié par intérim au duc de la Vrillière (Louis Phélyppeaux, comte de Saint-Florentin, puis)
11.Vaucher (P.), Recueil des instructions aux ambassadeurs, t. 3, p. 457
12.Le comte de Guerchy usé par les attaques répétés des libellistes – en particulier celle de Treyssac de Vergy - quitte son poste le 20 juillet 1767 et meurt en France le 17 septembre de la même année.
13.Duhauldt, Le duc de Guines, un courtisan entre service du roi et affaires au temps des Lumières t. II, p. 243 (thèse).
14. Si le chevalier d’Eon soupçonne le pamphlétaire d’être un chapelain à la solde de lord Shelburne, Didier Ozanam et Michel Antoine, dans leur édition de la Correspondance secrète du comte de Broglie avec Louis XV (Paris, 1961, t. II, p. 402) propose d’identifier ce dernier avec Philip Francis (1740 – 1818) qui occupait à l’époque de la publication de satires, la place de premier commis au War Office.
15.Eon à de Broglie, 5 février 1771, Londres ; AAE CP Ang. 498 / f. 12r.
16.Aujourd’hui les îles Malouines.
17. On consultera sur ce point l’article de Fraguier (B. de), « Le duc d’Aiguillon et l’Angleterre », Revue d’histoire diplomatique, 1912, pp. 607 – 627.
18.« M. le duc de Choiseul a laissé perdre entièrement les affaires de Turquie et de Pologne, de peur de traitter une matière si délicate avec les ministres autrichiens. Aujourd’huy M. de la Vrillière n’est pas en estat d’en parler ny d’envoyer des ordres sur cet objet à M. Durand, Il en est à peu près de même dans touttes les cours : nous n’avons de ministre ny à Pétersbourg, ny à Berlin, ny à Stokolm, ny à Dresden et seulement à Vienne un par interim et dénué d’instructions. Comment, avec cela, seroit-il possible que toute la machine ne fust pas entièrement dérangée ? » Broglie à Louis XV, 16 mars 1771, extrait de l’ouvrage de Didier Ozanam et Michel Antoine, Correspondance secrète…, op. cit. p. 261.
19.Face à l’esprit de corps des magistrats du parlement de Paris, qui semblait annoncer un gouvernement de juges, le chancelier nommé en décembre 1770, avait dissout ce dernier et fait arrêter les magistrats insoumis dans la nuit du 19 au 20 janvier 1771. Ces événements se déroulèrent dans une pluie de libelles d’une grande violence.
20.Hardamn (J.) et PRICE (M.) (ed.), Correspondance de Vergennes et Louis XVI, op. cit. p. 9
21.Recueil de nouvelles à la main dues à la « paroisse Doublet », pointe de l’opposition parlementaire et « patriote », dont la postérité a gardé pour auteur, le nom d’une de ses plumes les plus actives, Louis le Petit de Bachaumont. Pidansat de Mairobert et Mouffle d’Angerville devaient reprendre les notes du maître et poursuivre l’aventure sous le règne de Louis XVI.
22.BACHAUMONT, (Louis Petit dit, de), Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des lettres en France …, ,(1762-69), P. L. Jacob (ed.), 1874, p. 444
23.dem p. 445. On renverra le lecteur sur cet asepct au très éclairant l’article de Singham (Shanti) «The Correspondance secrète : Forging Patriotic Public Opinion during the Maupeou Years», Historical Reflections, 18, 1992, p. 65.
24.Voir ANTOINE (M.), «Sens et portée des réformes du chancelier de Maupeou», Revue historique, 583, 1992, p. 39-60.
25.Le Gazetier Cuirassé, Avant-propos, p. VI.
26.La thèse de Flammermont (Jules), Le chancelier Maupeou et les Parlements (Paris, Picard, 1883), bien qu’ancienne et partiale, offre un choix de document qui illustre la rhétorique et les thèmes de ce débat ; voir par exemple les très significatives remontrances du parlement d’Aix le 11 mars 1771, pp. 301-313. Voir aussi un ouvrage signalé comme important : E. Carcassonne, Montesquieu et le problème de la constitution française au 18ème siècle (Paris 1927), pp. 261-297.
27.Popkin (J.), « The prerevolutionnary origins of political journalism » in K. M. Baker (dir.), The political culture of Old Regime, op. cit. p. 211.

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Message Publié : 29 Nov 2005 11:20 
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Plutarque
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1771 - 1783
Deux libelles pour un examen chronologique (II)


De l'avènement de Louis XVI aux prémisses de la guerre d’Amérique une génération nouvelle semble devoir donner le ton au nouveau règne. La Chronique chante maintenant les grâces et la jeunesse des souverains. Mas les expériences Turgot et Necker mise à part, aucune rupture nette avec l’ancienne politique n’est à l’ordre du jour. Les problèmes financiers persistent, se durcissent. On assiste à la refonte d’une vie politique, duelle, en Cours comme à Paris selon deux camps ou deux tendances qui synthétisent une conception de la monarchie, une sensibilité religieuse, et des options respectives quant à la politique étrangère. Autour du roi se ressoude l’ancien parti dévot, Marie-Antoinette se fait protectrice des ex-choiseulistes.
Dans ce contexte, une rhétorique et une mise en scène de la réforme prennent corps.
Cette « réformite » porte aussi l’empreinte d’une notion relativement jeune mais difficile à cerner, celle « d’opinion publique ».  Sa reconnaissance et son assimilation par le pouvoir, en fait bientôt un système d’autorité alternatif. S’impose alors à toute la société lettrée, la notion de tribunal du beau, puis du juste, avec ses causes célèbres, ses magistrats, ses procédures et son public.
La notion est cependant difficile à cerner tiraillée qu’elle est entre deux acceptions : l’une courante, vague et en somme creuse a toujours cours de nos jours. L’autre appartient pleinement aux vocables des sciences humaines (1), mais n’est pas toujours affranchie du sens commun et d’ailleurs elle suscite de nombreux débats historiographiques (2).
C’est conscient du triomphe de ce nouveau pouvoir que peu de temps après être monté sur le trône le nouveau souverain, en signe à ses sujets, chasse le Triumvirat, restaure les parlements pour apaiser selon ses termes « l’esprit public ». Les élites rassurées et gagnant en confiance, s’affirmant en nation, une nouvelle politique internationale est alors envisageable.
La personnalité d’un nouveau Secrétaire d’Etat devait pour beaucoup dans la remise en ordre des Affaires étrangères. Lors du renvoie du duc d’Aiguillon des « bruits » révèlent l’hésitation du souverain. Il s’agit de choisir l’homme d’un ministériat clef : on pense un temps à Choiseul, mais c’est dans l’autre camp, celui des « dévots » que devait venir le nouveau ministre, le comte de Vergennes. On le sait – et cette réalité joue pour beaucoup dans la composition des libelles - la structure du gouvernement est fortement liée à la structure domestique de la cour. Louis XVI, guidé par son mentor le comte de Maurepas rappelé aux affaires, suivait alors vraisemblablement les conseils paternels : mentionné de façon élogieuse sur la liste des « hommes de confiance » du grand Dauphin, Charles Gravier de Vergennes « est dans les ambassades, sage et capable de conduire une longue affaire dans les bons principes (3). » Il devait plus que Maurepas peut-être, exercé un véritable ascendant sur le roi. Le politique Vergennes se veut sage et en affecte parfois la pose dans une attitude stoïque et une rhétorique cicéronienne. L’homme sait s’entourer d’hommes qui à l’instar du marquis de Noailles, ambassadeur à Londres, partageaient et ses vues et ses convictions et les intérêts de son « clan ».  
Eclairage crucial, la Guerre d’Amérique préparée en filigrane depuis 1776, résulte d’une politique dont l’axiome pourrait être : « qui veut la paix prépare la guerre ». Versailles cherche fiévreusement des informations. Mais à Londres, la prudence politique de Vergennes se voit parfois raillée dans les pamphlets. Témoignant de peu de confiance en de Guines, le ministre favorise espionnage et initiatives individuelles pour mener une diplomatie secrète favorable aux Insurgens. Cette dernière se double souvent d’intérêts personnels pour se faire « affaire politico-commerçante ». Apparaissent alors les figures - les ombres surtout - de Caron de Beaumarchais, Bonvouloir ou encore du docteur Barbeu-Dubourg. Un réseau d’espionnage s’étoffe et se complexifie. La confusion est  la plus grande à l’heure de la signature de la paix – agents officieux, officiels - et espions et libellistes jouissent d’un terrain particulièrement favorable à leur activité respective.
C'est dans ce contexte houleux qu'Anne-Gédéon La Fite de Pellepore lance son pamphlet : Le Diable dans un Benitier et la Metamorphose du GAZETIER CUIRASSE en mouche, ou tentative du Sieur Receveur, Inspecteur de la Police de Paris, Chevalier de St. Louis pour établir à Londres une Police à l’Instar de celle de Paris. Il se présente comme l'illustration de toutes ces tensions : entre peinture picaresque de la communauté des réfugiés français, critique à boulets rouges de l'administration des Affaires Etrangères et de la lieutenance générale de police, dénonciation des intrigues politico-économiques du gouvernement français. Ce dernier est désigné sous le terme « d'institution de la tyranie », « dangereuse pour toutes les Nations » qui « viole en même temps le droits des Nations, la foi publique (comprendre l'opinion publique), & tandis que nos guerriers combattoient pour la liberté en Amérique, ses Pousses-culs de toutes les classes travailloient à resserrer les fers des François & à corrompre la sage constitution d'Angleterre. Nos lâches ministres veritables chefs de ce corps détestable sentent bien que l’Angleterre ne doit sa superiorité qu’à la liberté dont elle jouit. Ils craignent qu’enfin nous n’ouvrions les yeux, & qu’à l’exemple de nos voisins nous ne censurions comme elle le merite leur infâme conduite. Ils aiment mieux se débarasser d’une rivale en corrompant son sang dans les sources de la vie qu’acquérir la gloire de réformer leur nation en l’éclairant (4). »

A la fin de l’année 1783, les « mauvais livres » français s’imposent à Londres en un véritable « dossier » volumineux et labyrinthique. C’est chez l’ambassadeur, le juriste et le policier, le terrain et le prétexte d’une vraie réflexion politique. Dans une certaine mesure elle offre le constat d’une assez large intelligence de la vie parlementaire anglaise des années 1780. Il ne faut pas s'y tromper : ciblés autour de Marie-Antoinette de façon à alimenter bien des légendes, ancrée un temps à des questions dynastiques, les libelles se veulent toujours en somme les ennemis du « despotisme ministériel ».
On voit le succès d’une formule. Mais inévitablement, face aux remous de l’actualité internationale, aux évolutions du gouvernement français et aux choix de la diplomatie souterraine, la profession libelliste s’est modifiée. Si dès la parution du Gazetier Cuirassé, on pressentait que la calomnie des hommes était celle d’un « système », en 1783 cette tendance a pris un tour irréversible. On peut le voir dans l'extrait du vicomte de Pellepore : plus que ses instruments, c'est l'entier gouvernement qui est devenu la cible des critiques. Et quand cette nouvelle génération de libellistes émerge, il semble que la vieille-garde cherche à endosser l’habit plus convenable du théoricien ou du réformateur.
Témoin de cette évolution, Le Diable dans un bénitier claironne que le Gazetier cuirassé Morande s’est « aplati » devant le gouvernement et l’ambassade, et un mot et pour paraphraser son titre, il se pique d'établir des « plans de police" et s’est métamorphosé en « mouche » (5).

Notes :
1. Le philosophe Jürgen Habermas est l’initiateur de ce concept de philosophie historique que la traduction française rend habituellement par l’expression de « sphère publique », concept qui lui permet de s’affranchir de celle « d’opinion publique » en lui donnant une assise économique – les propriétaires terriens- sociale –les citoyens mâles, libres – puis culturelle –qui prétendent détenir un message universel.
2. On consultera en priorité Harvey Chiswick, «Public opinion and political culture in France during the second half of the eighteenth century ». English Historical Review, février 2002 (article numérisé). L’auteur insiste dans cette brillante synthèse sur la généalogie et les ambiguïtés d’une notion souvent déshistoricisée (“Common sense would tell us that, like poverty, public opinion has always been with us”) – et que l’on se doit toujours d’une part d’appréhender dans un contexte précis, et d’autre part de nuancer selon les auteurs ou les politiques qui l’emploie. L'expression “opinion publique” n’a en définitive pas le même sens sous la plume de Linguet que sous celle de Necker et à fortiori de Louis XVI.
3. Chambrun (C. de), Vergennes, à l’école d’un diplomate, p. 241.
4. Le Diable...op. cit. p. 52 – 53.
5. Le terme de « mouche » désigne à Paris les espions informels de la « pousse », la police. Voir, ainsi ibidem pp. 47, 96, 107, 152. Dans le libelle, témoin des représentations du temps, il désigne tous les collaborateurs du « despotisme », multitude malsaine qui se faufile partout, vecteurs des miasmes politiques qui infectent les organismes civiles sains, comme la « noble constitution des Bretons ». La langue française en tiré l’expression « bateau-mouche », initialement destiné à l’espionnage et le terme « flic » proviendrait d’une déformation de ce terme en allemand (Sainéan L., l’Argot ancien, Paris, 1907). Selon Paul Robiquet, (op. cit, p. 67) l’expression « daterait du procès d’Anne Dubourg, l’un des juges de l’illustre magistrat s’appelait Antoine Mouchy, du collège de Sorbonne et pénitencier de Noyon ».

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Message Publié : 01 Déc 2005 18:55 
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Plutarque
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Chère Hélène

N'ayant pas réussi à vous répondre à votre adresse (c'est un problème que je rencontre malheureusement trop fréquemment) je vous réponds sur ce forum.
C'est un vrai plaisir de partager ces réflexions et la rencontre de ces personnages troubles avec vous.
Je vais tenter d'éclaircir certains points à l'aune de mes maigres connaissances.

« dans la note 5 du dernier texte, pourquoi est-il fait allusion à la "noble constitution des Bretons"? »
Pelleport use en quelque sorte d'un anglicisme. Il s'agit du terme « Briton » qui fait référence à un passé britannique glorieux - un peu comme le terme de « Francs » peut-être usité à la même époque en France dans les débats sur les origines du parlementarisme. Il est porteur d'un message fort : le peuple anglais, depuis un passé immémorial est un peuple libre.
Vous pouvez peut-être trouver davantages d'éléments dans l'excellent ouvrage de Mr. E. Dziembowski, « Un nouveau patriotisme français ». Pour vous donnez une dernière illustration, laissez vous charmer par l'opéra «Bonduca » de Purcell (1695) où l'on trouve le sublime hymne « Britons strike home ».


« vous parlez de Lenoir, pourquoi dites-vous "vétéran"? »
A l'époque de la rédaction de ses Mémoires, le lieutenant général de police est en exil en Suisse. Il s'agit d'une justification de son oeuvre contre les attaques des révolutionnaires, qui en font l'emblème de la tyrannie. Sur cette période d'émigration vous pouvez consutler l'ouvrage de Vladimir Ljublinski « La guerre des Farines » qui contient en annexe une partie de ces Mémoires et une présentation des circonstances de la rédaction du manuscrit.


« j'avais vu sur le site de l'IHMC que le manuscrit de Lenoir devait être publié; je n'ai pas compris la note sur Milliot; le manuscrit est-il publié ou non? »
Je ne peux répondre à votre question. Je sais que Vincent Milliot a publié un article introductif à ses Mémoires mais je ne sais si les dits Mémoires sont déjà publiés dans leur édition critique. Un historien anglais m'a généreusement confié, il ya quelques années de cela, ses propres notes prises à la bibliothèque municipale d'Orléans sur les manuscrits originaux sous le chapitre 'libellistes' et je n'y ai pas trouvé d'allusion au comte de Sanois. Je mène l'enquête. L'ouvrage de Sarah Maza que j'ai consulté il y a deux ans maintenant, fait-il allusion à ce personnage qui m'a l'air haut en couleur ? IL serait sûrement très utile de suivre sa piste aux Archives de la Bastille déposées à la Bibliothèque de l'Arsenal (un cadre merveilleux, des recherches aisées et un personnel des plus agréables).

Je poursuit la présentation des libellistes et des diplomates sur ce forum ... et vous entendrez encore parler de Pellepore...

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Message Publié : 01 Déc 2005 22:38 
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Plutarque
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Des voyageurs français
Libellistes dans la nation française de Londres



« Il est arrivé ici, Monsieur, beaucoup de François, dont l’enumeration me paroit inutile ; leurs voyages n’ayant eû pour objet que leur curiosité. J’ai presenté à Leurs Majestés Britanniques ceux qui etoient fait pour l’être. »
Guines à Versailles, 24 juillet 1772, Londres

« C’est une des maximes établies par Louis XIV, de qui l’orgueil a si fortement révolté l’Europe, que tous les François retirés en pays étrangers sont les sujets jusqu’à la 3e. Génération. Il cherchoit à les flétrir en les nommant réfugiés, & il avoit réussi à en peupler l’Europe entière […] nous oserions presque dire que le quart des habitants de la Hollande & de l’Angleterre est de race Françoise, & tout au plus aujourd’hui à la 3e. Génération »
Anne Gédéon La Fite de Pellepore, le Diable dans un bénitier

« … car il n’y a que trop de mauvais français a Londres …»
Beaumarchais à Vergennes, 3 avril 1777, Londres


« Gens proscrits », « transfuges » tels sont les termes usités dans la Correspondance politique pour désigner et stigmatiser les réfugiés français. Depuis l’Edit de Fontainebleau, le terme de transfuge se reporte au Refuge protestant. Dans une perspective politico-religieuse, la présence des Français à Londres apparaît aussi comme la marque de l’intolérance et de l’impérialisme que l’on prête à Londres, aux successeurs de Louis XIV. Le libelliste Pellepore, dans la citation en exergue, associe subtilement son sort de réfugié français à celui des Huguenots fuyant la France un siècle auparavant. Il conforte ainsi la vision d’une France absolutiste et impérialiste qui cherche, selon le libelliste « par une suite de ses principes […] rendre un jour ses successeurs les Rois de toute la terre (1) ».
Cependant, avant d’être un « mauvais français » de Londres, le libelliste grossit la foule des voyageurs français. L’ambassadeur connaît un sort semblable, quittant cependant davantage une cour, qu’une nation . Comment pamphlétaires et libellistes se représentent-ils et vivent-ils cette altérité ? Certes les envoyés du roi et les pamphlétaires ne voyagent pas pour les mêmes raisons. Mais ils sont marqués, aux yeux des anglais, de la même étrangeté. En définitive, pour la population de Londres ne sont-ils par quelques French dogs (2) de plus, toujours regardés comme de potentiels espions ?
Qu’en est-il de cette nation française ? Londres connaît sa propre communauté française dès le dix-septième siècle, nation faite de commerçants et de négociants et où les éléments  réformés jouent un rôle majeur. Elle est déjà perçue comme un asile politique. Au siècle suivant, un socle commerçant et artisan huguenot, offre outre-Manche, aux français qui souhaitent refaire leur vie, un point de départ.
Les amitiés aristocratiques, les échanges diplomatiques se proposent en un deuxième terrain d’assimilation.La Guerre de Sept ans a drainé par la suite une foule de transfuges et d’espions, qui décident de rester sur place même après le traité de Versailles. Enfin, l’engouement pour une culture française, pour l’« universalité » proclamée de sa langue, attire à Londres une nouvelle communauté, composée d’intellectuels avant la lettre, qui se font précepteurs, professeurs de français, de dessin ou de danse, lecteurs conférenciers et secrétaires.
Dans leur programme d’enhardissementLes, les Lumières,fille et mère du mouvement, développent un goût pour les voyages . N’est-il pas temps de vérifier, par un horizon élargie et concret, les réalités livresques ? Et si comme le veut le libelliste Fougeret de Montbron, l’auteur du Cosmopolite ou citoyen du monde (3) , le monde est un livre, le chapitre ‘Angleterre’ est l’un des plus lu, du moins l’un des plus conseillé. Dès le premier dix-huitième siècle, la formule « faire le voyage de Londres » se trouve consacrée dans la pédagogie des Lumières comme l’étape francisée d’un Grand Tour . Formation géographique et immersion dans le jeu des alliances, le voyage est aussi un art de se policer.Le voyage en pays modèle a souvent pour enjeux la recherche des raisons du succès d'une nation rivale. C’est le lot de l’abbé Morellet « qui vient ici perfectionner ses connoissances sur le Commerce qu’il se propose de transmettre au Public dans un ouvrage annoncé par lui depuis quelques mois. » Aux côté de l’économiste, on trouve le duc de la Tremoille, « voyageur curieux », catégorie qui veut résumer ungoût du dépaysement et révèle le caractère opaque de certains séjours (4).
La figure du voyageur « curieux », du savant ou du démarcheur est en effet des plus utile pour justifier un voyage qui veut taire ses raisons. Donnons-en quelques illustrations. La Rochette (5) fut d’un grand secours à l’ambassade du comte de Guerchy en lui fournissant « des Cartes de Géographie très rare et très essentielles» qu’il avait pu établir après un voyage autour des côtes anglaises. Pour les exempts envoyés par Versailles, il s’agit de se fondre dans la masse des voyageurs. Anouilh, policier en mission à Londres dans les dernières années du conflit américain se grima en marchand de parapluie(6). Lors de la venue à Londres en mars 1783, d’un autre inspecteur de police député par Versailles l’agent Receveur, le marquis de Moustier envoyé extraordinaire proposa à Théveneau de Morande, pilier de la « colonie » des transfuges français, « de lui servir de Cicérone pour voir Londres (7)» . Le policier se prétend baron de Livermont et revêt l’habit d’un riche touriste (8). On comprend mieux toutes ces précautions à l’aune de la mauvaise réputation dont jouissent à Londres les Français et à fortiori, les agents de Versailles.
Dernier exemple de l’aspect multiforme du voyage de Londres, où la curiosité et la diplomatie se croisent, le séjour du négociant et du marchand. Voyage de commerce et espionnage entretiennent des rapports étroits, et particulièrement depuis les conflits de la fin du XVIIe siècle ; les guerres ne mettent pas fin aux échanges, leurs enjeux deviennent avant tout commerciaux. De façon plus générale, la guerre d’Amérique donne vie a des affaires « politico-commerçantes(9) ». Pour exemple, mentionnant l’entreprise journalistique franco-britannique du Courier de l’Europe ou l’équipée de Beaumarchais dans le soutien aux Insurgents. Ces compagnies commerciales à motif politique se doublent généralement de campagnes d’espionnage industriel, politique ou policier. Le voyage se fait alors mission.
La Correspondance politique se fait de plus en plus attentive aux descriptions du système politique et surtout de ses hommes affluents, de leurs rivalités(10) et de leurs clientèle. Pour appréhender ce système sur lequel en France on ignore tout, la voie de presse est prépondérante. Le Secrétariat d’Etat l’a bien compris en favorisant le Courier de l’Europe. Plus loin, comme le remarquait Gunnar von Proschwitz dans son étude fondamentale sur les liens qui unissent Beaumarchais au périodique  : « Le lecteur français se trouve ainsi immédiatement confronté à un nouveau système politique avec son vocabulaire spécialisé, avec des termes anglais dont il ignore souvent la valeur et la portée exactes. Son initiation au parlementarisme anglais commence par la mention du parti de l’opposition (11) ».

***
Notes
1 : PELLEPORE (A. G.), Le Diable dans un bénitier dans un bénitier…, op. cit. p. 17. Le libelliste emprunte ici la rhétorique et les thèmes d'un ouvrage attribué à Fougeret de Montbron, La Voix des persécutés, cantate précédée d’un discours aux protecteurs de l’innocence ( Amsterdam, 1753, La Caze). On notera que vingt ans après la parution de ce libelle la patrie des exilés est désormais l’Angleterre.
2 : Si l’hostilité du peuple de Londres à l’égard des Français est une réalité, cette particularité tourne à la caricature chez le peuple de Paris. Mercier dans son Tableau de Paris, (Amsterdam, 1782, § 36, p. 57) en donne une illustration : « Elle [ la populace de Paris] croit que les anglois mangent la viande toute crue ; qu' on ne voit que des gens qui se noient dans la Tamise ; et qu' un étranger ne sauroit traverser la ville, sans être assommé à coups de poings. Tous les chapiers de la terrasse des tuileries, ou de l’allée du Luxembourg, sont des anti-anglicans, qui ne parlent que de faire une descente en Angleterre, de prendre Londres, d' y mettre le feu ; et qui, quoique jugés souverainement ridicules, n' ont guere sur les anglois des idées différentes de celles du beau monde. »
3. FOUGERET DE MONTBRON (Louis Charles), Le Cosmopolite ou le citoyen du monde, Londres, 1753. p. 4.
4. Guines à Aiguillon, 24 mai 1772, Londres ; AAE CP Ang. 499/ f. 337v - 338r.
5.Sur ce personnage très proche des libellistes français, on consultera la notice qui lui est consacrée par Didier Ozanam et Michel Antoine dans la transcription de la Correspondance secrète du comte de Broglie avec Louis XV (Paris, 1961), t. I, p. 264. Carlet de la Rozière lui aussi géographe devait lui aussi prétexter quelques voyages.
6. PELLEPORE (A. G.), Le Diable dans un bénitier, op. cit. p. 22.
7. Moustier à Vergennes, 17 mars 1783, Londres, AAE CP Ang. 541 / f. 204r.
8. Il s’agissait avant tout d’amener le libelliste à composer avec le policier, mais aussi de « repérer le terrain » avant de se lancer dans la chasse aux libellistes. Sur le « baron de Livermont », voir PELLEPORE (A. G.), Le Diable dans un bénitier, op. cit. p. 101.
9. L’expression est due à Beaumarchais lui-même : « Cette affaire politico-commerçante va devenir immense […] ». Mavis von Proschwitz, Beaumarchais et le Courier de l’Europe op. cit. p. 312.
10. On en trouvera l’exemple dans le Mémoire de Guines à Aiguillon, 27 décembre 1772, Londres ; AAE CP Ang. 500 / f. 332r - 337r.
11. PROSCHWITZ (G. von), op. cit. pp. 15 – 16.

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Message Publié : 02 Déc 2005 13:31 
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Des voyageurs français (II)

Certains diplomates, comme le comte d’Adhémar (1), semblent se passionner pour le théâtre politique anglais. Il s’en excuse auprès de Vergennes : « Vous trouverez peut-être que je vous écris bien souvent sur les affaires parlementaires » fait-il remarquer à son supérieur. Mais « Deux raisons m’excusent ; L’une que L’on prend volontiers Les habitudes des Lieux où l’on vit, L’autre qu’il serait impossible d’obtenir du ministere dans La fermentation ou il est un mot sur une chose étrangere au parlement (2) ».  Si l’ambassadeur doit tendre l’oreille aux bruits suscités par les débats du Parlement, il doit aussi ouvrir les yeux sur les mouvements des ressortissants français présents à Londres.
Cette prérogative est exacerbée par les tensions diplomatiques ; l’ambassade se doit d’ informer le pouvoir central des déplacements des personnes de qualités comme des personnes suspectes. Bien souvent, dans la Correspondance politique, elles ne font qu’une (3).
Cette attention touche la délivrance de passeports qui tient aussi du respect des convenances, de l’autorité et de la hiérarchie. Une dépêche du comte de Guines nous apprend que le marquis de Brunoy « se tient à Londres fort caché ». La raison en est simple : le riche fils de Jean Pâris de Marmontel est dépourvu de passeport (4). Le cas de ce jeune anglomane fantasque est révélateur, selon l’ambassadeur, d’un certain laxisme aux frontières. «  La facilité avec laquelle il s’y est rendu sans un Passeport du Roy dont il ignorait la formalité necessaire, prouve combien les Passeports sont donnés légérement dans les différens Ports du Royaume, et la quantité de françois sans aveu qui abondent à Londres, en demontre evidement l’usage abusif (5) ». 
Certains particuliers fatiguent particulièrement l’ambassade dans leurs allés et venues continuels. Nathaniel Parker Forth (6), « continuellement entre cette capitale et Londres », Beaumarchais, surveillé par le Foreign Office britannique sont en perpétuel mouvement. S’ils sont à ce point surveillés, c’est que l’ambassade les soupçonne à juste titre de se livrer à l’espionnage.
Soigneux de son image, le libelliste refuse l’étiquette de « transfuge » ; il se veut « exilé ». Il cherche ainsi la gloire que peut conférer une telle situation en Angleterre. Car l’exil est une chose noble à la différence du bannissement. Comme le remarquait Denis Reynaud, « l’exil est moins l’absence de quelqu’un à Versailles que sa présence éclatante ailleurs. Il est une occasion unique de faire parler de soi, notamment dans les gazettes européennes autorisées en France et dans les correspondances secrètes (7) ».
Rares furent les libellistes français, qui ne cherchèrent pas à Londres à fuir les fers, le bâton, la bure ou tout pouvoir contraignant, qu’il soit administratif, religieux ou familial. L’exemple fourni parla fuite de Charles Théveneau de Morande est plus que significatif. Il ne semble pas inutile de s'y arrêter.

***
Notes 1 : Jean Balthazar, comte d’Adhémar, fut nommé à l’ambassade de France à la Cour de Saint-James du mois de mai 1783 au mois de mars 1785. Il était chargé de trouver un terrain d’entente avec Fox, puis avec Pitt. Rejeton d’une branche familiale qu’on pensait éteinte, le comte d’Adhémar eut pour faire reconnaître ses droits et recueillir les honneurs de la Cour à faire preuve de patience et de ténacité. Sur ce point voir Mémoires sur la Cour de France, édition « Le Temps retrouvé », 1987, Mercure de France, introduction et notes de Ghislain de DIESBACH, p. 321-2. En dépit des oppositions et des pesanteurs courtisanes, il finit par s’imposer à la Cour ; il fut fait colonel en 1767, puis comte d’Adhémar en 1771 (Journal de voyage en Grande Bretagne et en Irlande de Marc de Bombelles. Texte transcrit, présenté et annoté par Jacques GURY, The Voltaire Foundation, Oxford, 1989, pp. 51- 2).
Une autre version : « Jean d’Azémar de Monfalcon, devenu de son propre fait vicomte d’Adhémar puis, en 1772, comte d’Adhémar n’était, semble-t-il, qu’un aventurier. Originaire de Nîmes, il se fit recommander par Vaudreuil, et le clan Polignac, subjugué par son savoir-faire, intrigua pour lui obtenir le commandement du régiment de Chartres-Dragons. Sur son entregent, les contemporains sont unanimes : « Au milieu d’une excessive ignorance, je remarquai de l’esprit », note le marquis de Bombelles dans son Journal et le comte de La Marck écrit de son côté : « M. d’Adhémar était de toute la société Polignac, celui qui avait le plus d’esprit », mais il ajoute : « C’étaient d’habiles gens en trigauderies de cour, et rien de plus. » Mémoires sur la Cour de France, op. cit., p. 547.
2 : Adhémar à Vergennes, 24 novembre 1783, Londres, AAE CP Ang. 546 / f. 74r.
3 : Adhémar à Vergennes, 27 mai 1783, Londres : aperçu du voyage du duc de Polignac « matiere importante autant que vilaine, sur laquelle il est important de prendre un parti courageux » ; AAE CP Ang. 542 / f. 316v.
4 : Guines à Aiguillon, 24 juillet 1772, Londres ; AAE CP Ang. 500 / f. 69r – v.
5 : Idem, ibidem. Ce fils de Jean Pâris de Montmartel, puîné de la famille des quatre financiers, Garde du Trésor et conseiller d’Etat, parrain de Mme de Pompadour est un personnage romanesque : réputé pour ses extravagances, il devait dilapider frénétiquement la fortune et les biens paternels. Le marquis de Brunoy s’aventurait dans diverses opérations financières, et l’une d’elles, particulièrement malheureuse causa la ruine et la mort de François Pidsansat de Mairobert, son prête-nom, qui accablé par la sentence du procès, se suicida.
6 : Je consacrerais dans un futur proche une petite notice sur ce personnage.
7 : REYNAUD (Denis), « L’image du duc de Chartres », in Gazettes et informations politique sous l’Ancien Régime, Presses Universitaires de Saint-Etienne, p. 434.

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Message Publié : 09 Déc 2005 16:08 
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La fuite du libelliste (I)

Rares furent les libellistes français qui ne cherchèrent pas à Londres à fuir les fers, le bâton ou la bure. L’exemple de Charles Théveneau de Morande est ici des plus significatifs.
En perpétuel conflit avec son père, procureur d’Arnay-le-duc, Charles est conduit par un ami de la famille chez les Dragons en 1759 (1). “La paix se fit au mois de Janvier 1763, et ma carrière militaire se trouva fermée. Mon père [...] voulait m'attacher au barreau ; et moi je n'aspirais qu'à rentrer au service. [...] Au lieu d'être un plat Philosophe, j'étais un mauvais Poëte. Les jeunes demoisselles de la ville étaient ou chantées ou critiquées par mas muse, selon l'acceuil qu'elles me faisent." Une des ces demoiselles est particulièrement choyée, mais un rival apparaît, d'un rang plus important et pour éviter duel et eslcandres son père se munit d'une lettre de cachet (2).
Eternellement brouillé avec sa famille, il repousse la profession paternelle. Il gagne alors la capitale, happé par la vie parisienne et le libertinage. Mais laissons la parole au libelliste, pour rendre compte de cette folle jeunesse : « Je répète que je ne prétends pas dire que je n'aye pas été un peu libertin. Pour peu que Brissot fut difficile sur les termes, je lui accorderais que je l'ai été beaucoup trop, pour que la très -modique fortune que m'a laissé mon père put suffire à réparer les écarts d'une jeunesse aussi fougueuse que l'a été la mienne. J'avais fait mes calculs d'après des espérances qui m'avaient été données ; ces espérances furent déçues, et une chaîne d'événemens que je vais mettre sous les yeux du public, me força de passer en Angleterre. Ce furent d'autres événemens qui me firent écrire, et je fis imprimer quelques ouvrages [...] Il faut que je revienne sur mes pas, pour rendre compte, dans un épidosde que j'abrégai autant que possible, de raisons qui m'ont forcé de m'expatrier pendant 21 ans. (3). »
En 1768 il est conduit Fort-l’Evêque (4) puis Armentières, sur pression de sa famille (5). La thèse d’Arlette Farge et de Michel Foucault (6), qui veut que les lettres de cachets soit l’expression d’un contrôle familial, plus que celui d’un « despotisme ministériel », trouve ici une belle expression. "Au bout de dix mois et dix-huits jours [...] [il réussit] par [ses] protections et par [ses] amis, à obtenir de [son] père son consentement à [sa ] sortie, et la révocation de la lettre-de-cachet qui [le] retenait prisonnier (7)."
A sa sortie, guère assagi, il prend la plume et distribue quelques odes irrévérencieuses à des grands seigneurs. Cette fois c’est le point de non-retour : « la necessité et le desespoir d’une lettre de cachet lancée contre lui par M. le Duc De la Vrilliere […] l’empêchoit de rétourner en France (8). » Car le bannissement « ne ressemble pas mal à la punition réservée au pêché originel ; mais avec cette différence, qu’il n’y a point de baptème qui puisse régénérer un Refugié (9) ». Evitant la confrontation avec la police, il gagne "le pays de Liège par la Champagne", de là Bruxelles puis Ostende, afin d'y embarquer pour l'Angleterre (10).

***
Notes :
1 : “Un Capitaine de Dragons, ami de mon père, fut prié sur la fin de 1759, de m'emmener avec lui : Et j'allai trotter à la plate longe, trouner à droite et à gauce, enfinj'appris à faire haut les armes, à mettre en joue, et à faire feu, commme tous mes camarades.” Réplique de Charles Théveneau de Morande à J. P. Brissot : sur les erreurs et les calomnies de sa réponse…supplément de l’Argus patriote. Paris, Froullé (éd. ), 1791. p. 6 ; et aussi Le Diable dans un bénitier, op. cit. p. 11.
2.Réplique, op. cit. , p. 8
3.Idem, p. 7.
4.A la Bastille selon Gary Kates, in Mr d'Eon is a woman, A tale of polittical intrigue and sexual mascarade, Basic Books, p. 210. Voir aussi Bibliothèque de l’Arsenal, Archives de la Bastille, dossier ‘Morande’, ms. 10.350.
5.Il « étoit parvenu à se faufiler à Paris parmi quelques jeunes gens qui dépensent leur fortune et la partagent involontairement avec des escrocs plus fins qu’eux : il avoit alors, dit-on, une assez jolie figure. » Diable, op. cit. p. 11.
6.FARGE (A.), FOUCAULT (M.), Le désordre des familles, Lettre de cachet des Archives de la Bastille, Julliard 1982. pp. 16 –18.
7.Replique, op. cit. p. 15
8.Eon de Beaumont à Broglie, 13 juillet 1773, Londres ; AAE CP Ang. 502 / f. 177v. Ce document est aussi retranscrit par E. BOUTARIC, op. cit. pp.356 – 358. On donnera la dernière strophe en guise d'extrait : "Avancez, tristes victimes / Qui gémissez dans les fers ; / Sortez du séjour des crimes ; / Tous vos tombeaux sont ouverts / Armés de votre innoncence / Ne craignez plus vos bourreaux. / Pour le bonheur de la France / Il n'est plus de Phélipeaux."
9.Le Diable, op. cit. , p. 8.
10.Replique, op. cit. p. 7-8.

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Message Publié : 10 Déc 2005 13:58 
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La fuite du libelliste (II)

Chassé autrefois de Paris par l' ennui et la préoccupation, je conçus le désir de visiter les habitans de la Grande-Bretagne, dont quelques bilieux enthousiastes m' avoient conté des merveilles. Je croyois trouver dans cette isle fameuse, non-seulement l' homme de Diogène, mais y en trouver par millions. J'arrivai à Londres enivré de ce doux espoir. Tout m'y parut au premier coup d' oeil infiniment au-dessus de l' idée qu' on m' en avoit donnée. Chaque Anglois étoit pour moi une divinité.Fougeret de Montbron, Le Cosmopolite ou le citoyen du monde.


Fyuant l'exempt Marais, Morande passe donc la Manche. "A mon arrivée en Angleterre, je me trouvai exposé, comme tout homme qui s'expatrie, sans avoir la connaissance des lieux qu'il va habiter, à faire de mauvaises connaissances. J'en fis une, qui a été en effet très-malheureuse pour moi. Ce fut celle d'un sieur de Courcelles (1), qui se fit donner la mission de surveiller ma conduite, après m'avoir excité à me livrer à l'aigreur que m'avaient donnée les persécutions dont j'avais été victime. Il fit plus ; il me reprocha ma paresse : quelques anecdotes que je n'avais pas écrites que pour amuser une Société de dix ou douze personnes qui se rassemblaient dans sa maison, lui parurent mériter d'être imprimées. Voilà l'origine du Gazetier cuirassé (2)." Il serait bien intéressant de connaître l'identité de ces dix ou douze personnes – Français, Anglais ? – de ce petit cénacle ! Le fait est que Londres est un lieu propice pour faire paraître des ouvrages de cette nature. Le 3 août 1771, on l'a vu, le censeur royal Marin informe le duc d'Aiguillon de l'apparition du volume à Paris, "un assés gros volume in 8° divisé en trois parties et imprimé en gros caractère. il y a au frontispice une estampe représentant un homme assis et entouré de canons et au dessus un baril (3) une teste de Meduse avec le chiffre de m. le duc de la vrillière et une teste a perruque avec le chiffre de m. le chancelier [Maupeou] (4)." Le 1er septembre de la même année, les Mémoires secrets livrent aux curieux une lettre de Londres sur le Gazetier cuirassé. On en discute la paternité. Le comte de Lauraguais est un temps soupçonné. Mais "en un mot, il est assez généralement sut ici que cette brochure est du sieur Morande ci-devant escroc à Paris, & qui ne l'est pas moins à Londres, puisqu'il passe pour constant qu'il a eu mille guinées pour la vente de cette rapsodie : les libraires de votre capitale n'eussent pas fait un pareil marché de dupe (5)."
L’installation de la plupart des français de Londres est l’expression d’un rejet des pesanteurs d’Ancien Régime, quelles soit économiques, familiales, religieuses ou sociales. Souvent en effet, en arrière plan se dessinent des conflits « domestiques », opposant un maître et son serviteur. La fuite à Londres révèle des tensions entre les « ordres », tensions qui parcourent aussi la production pamphlétaire, et la société française.

***
Notes :
1.Qui est-il ? Un certain Courcelles « avance les fonds » pour le Journal étranger de Favrier. Domicilié rue Saint-Louis à Paris, le journaliste loge chez lui. Joueur professionnel, il est présent aux états de Bretagne de 1753. Escroc, il se brouilla avec Favrier. (BALCOU, Le dossier ..., p. 119 ). Le Dictionnaire des Lettres françaises ( XVIIIe siècle, t. I, p. 351) mentionne un Monsieur de Courcelles, continuateur de l’abbé Prévost (Suite de l’histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut …, Amsterdam, Rey, 1762, 2 vol. et Liège, 1777). Le genre de littérature peut nous amener à penser qu’il s’agit du même homme. Nous sommes mieux renseignés sur son épouse. Angélique-Sophie Dejardin de Courcelles est originaire de Bourgogne. Ainsi elle connaît et fréquente le chevalier d'Eon. En juillet 1776, elle se présente comme l’ami du chevalier auquel elle fut présenté par Mr de Marcenay Tonnerre. La dame de Courcelles qui avait engagé des polices sur son sexe masculin, est incrédule sur son changement de sexe, ( GAILLARDET (E). op.cit. t. II, pp. 249-250. et Diable, op. cit. p. 37). Elle est de nouveau évoquée dans une affaire sur laquelle nous reviendrons : le scandale Tort – Guines. Cette dame est l’informateur présumé de Morande : elle lui fournit la matière du Gazetier cuirassé. : « […]Mr. et Made. De Courceles [Courcelle] qui étoient ici alors, & qui demeurent actuellement à Paris rue de Toun[ ?] hotel de chatillon 3e. G. lui avoient fournis une grand part des anecdotes Scandaleuses et l’avoient poussé à les faire imprimer » (Eon à Broglie, sur Morande, le 13 juillet 1773 ; AAE CP Ang. 502/ f. 177v - 178r ; voir aussi pour les mêmes faits Le Diable, op. cit. p. 37). Le catalogue de la bibliothèque du château d'Oron indique les Contes sages et fous d'une Madame Dejardin Courcelles, de la librairie Académique de Strasbourg, 1788, in – 12.
2.Replique, op.cit., p. 9.
3. Voir par exemple sur ce point et pour le décryptage du frontispice, L’Intermédiaire…, 1876, 24 année 9, p. 91. On aura aussi reconnu “madame du Baril” selon le bon mot du comte Lauraguais, bon mot qui lui valu l'exil. Une gravure représentant la favorite dans un tonneau rempli d’immondices est reproduite dans l’ouvrage du duc de Castries sur la du Barry (Hachette, 1993). En suivant une note de Margot la Ravaudeuse (in Romans libertins du XVIIIe, Raymond Trousson, éditeur, p. 679) la plupart des raccommodeuses de bas à Paris sont dans des tonneaux. « J’avais atteint ma treizième année, lorsqu’elle (sa mère) crut pouvoir me céder son tonneau ». L'image est reprise par le libelliste dans le corps du libelle pour associer de nouveau le Triumvirat et la du Barry : “ On a retrouvé il y a quelques tems dans l'égout du Boulevard une voiture de barils renversés les uns sur les autres avec trois effigies pendues au timon en habits de caractère ; l'une étoit en abbé (Terray), l'autre en simarre (Maupeou), l'autre en manteau ducal (d'Aiguillon). On a fait les perquisitions les plus attentives, mais on n'est parvenu jusqu'ici qu'à connoitre les pendus ?” (Le Gazetier, op. cit., p. 34 – 35).
4.Marin à Aiguillon, AAE CP Ang. 497 / f. 111v.
5.Op. cit., XXI (addition), 1er septembre 1771, Extrait d'une lettre de Londres du 20 août 1771.

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Message Publié : 18 Déc 2005 18:00 
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Eginhard
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Cher Paul, je me permets d'ouvrir une parenthèse pour évoquer les "Mémoires secrets de Bachaumont" ouvrage essentiel pour la connaissance de l'époque et signaler le travail effectué par une équipe universitaire de Grenoble. On attend avec impatience le résultat.

Voilà ce qui est noté dans leur site:

"Pièce maîtresse de l'information non officielle au XVIIIe siècle, les Mémoires secrets, chronique anonyme attribuée par la tradition à Bachaumont, témoignent des mœurs, de la vie culturelle et politique de 1762 à 1787. Leurs 36 volumes, publiés, semble-t-il, pour la première fois à partir de 1777 jusqu'en 1789, servent depuis deux siècles de matériau documentaire sur le XVIIIe siècle, semblant confirmer le projet qu'énonçait le titre complet de la collection, « pour servir à l'histoire de la République des Lettres ». Au centre des débats les plus brûlants durant un quart de siècle, qu'il s'agisse de la lutte contre les jésuites, de l'opposition parlementaire, de procès retentissants comme celui de l'affaire du collier de la reine, ou de l'émergence de nouvelles esthétiques : celle du drame bourgeois, de l'opéra gluckiste, du théâtre de Shakespeare, ils rendent compte, presque au jour le jour, de manière engagée ou distanciée, indignée ou sarcastique, des mouvements éphémères ou profonds d'une opinion publique en train de se constituer."


La suite est à lire ici :
http://66.102.9.104/search?q=cache:JBVt ... mont.php+mémoires+secrets+de+bachaumont&hl=fr


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Message Publié : 04 Jan 2006 12:31 
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Plutarque
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Bonne année à tous et à toutes
Merci pour Hélène pour cette information ; comme vous j'attends avec impatience les résultats
Je reprends la piste des réfugiés de Londres...

La fuite du libelliste (III)
Autre de cas de figure : la fuite en Angleterre avec la femme – et parfois les biens – de l’ancien protecteur. La dérobade du journaliste Alphonse Joseph de Serres de La Tour (1) en offre une bonne illustration. Les rapports de police se montrent assez durs à son égard : "Après avoir intrigué pendant vingt ans sur le pavé de Paris, s’y faisant passer pour fils d’un commandant de bataillon du régiment de Navarre, il se trouva tellement impliqué dans la banqueroute du sieur Millochin de Langus, pere (sic) de madame Bézance, que M. de Bézance le prit à son service par pitié ; et par reconnoissance, il lui enleva sa femme avec laquelle il est arrivé dans ce pays-ci en 1772 (2)." Brissot dans ses Mémoires fait écho à ce tableau et se montrant plus clément pour celui qui devait devenir son ami. « Ouvert, franc, il était bon et généreux [...] né sans fortune, mais d’une bonne famille, élevé dans un monde brillant quoique incapable d’en soutenir la dépense. Engagé comme secrétaire aupès de M. Guerrier de Bezance il avait fait la cour, quoique marié, quoique père de plusieurs enfants, à son épouse." Pierre Farrand Guerrier de Bezance (3) était alors maître des requêtes et avait pris pour femme en seconde noce la jeune Marie Louise Adelaïde Millochin. Le secrétaire déroba cette ‘Sabine’ consentante avec laquelle il devait vivre maritalement à Londres. Le lieutenant de police Sartine (4) prévient immédiatement le duc d’Aiguillon le 19 juillet 1771 de « l’évasion de Me de Bezance qu’on assure être passée à Londres avec le Sieur de Serre de La Tours (5) ». Le ministre fait suivre l'information à son ambassadeur mais sans beaucoup d'enthousiasme : "Vous devér, Monsieur, avoir reçu une Lettre de M. de Sartine sur l’evasion de Me. de Besance [sic] qu’on suppose être passée à Londres avec le Sr. Serres de la Tour. Je ne crois pas que vous puissiez avec quelque Succés faire aucune démarche pour reclamer l’extradition de ces fugitifs ; Mais vous voudrez bien prendre les ecclaircissemens nécessaires pour l’instruction et la Satisfaction de M. de Besance Maitre des requêtes, et Mari de la femme en question (6)".
Toujours en suivant Brissot "ils arrêtèrent de prendre la fuite en en se munissant de secours abondants pour ne pas tomber dans la misère." Pour pallier à cette situation Serres de La Tour se lança dans le journalisme et devint rédacteur du Courier de l’Europe jusqu’à une date tardive. Il possèdait un tiers du périodique, le deux autres étant ceux de son propriétaie Samuel Swinton.
L’aventure éditoriale, conjuguée à diverses activités louches comme la fabrication et la vente de pilules miracles, les « dragées de la Mecque », l’enrichit considérablement. « Il avait l’esprit peu cultivé, quoiqu’il n’en manquât pas, et sa facilité pour écrire et pour traduire de l’anglais était extraordinaire […] Mais il haïssait le travail, surtout de la plume, et aimait à passer ses jours dans l’indolence. » Brissot se propose de le seconder dans le Courier à l’article des Variétés. […] « Il vivait en sauvage, et peut-être n’avait –il pas tort [...] mais il exploitait la littérature et les nouvelles comme on exploite une ferme (7) ». Il mène par la suite à Brompton, un quartier cher aux Français de Londres, une existence épicurienne où il cultive son jardin, au sens propre du terme. La dame Millochin, abandonnée par son galant, vécu alors de leçons de français et de subsides familiaux (8).
On retrouve des scénarios de rapts fort similaires illustrés dans ces mêmes années par Linguet ou le comte de Mirabeau.

1.On trouve aussi La Tour de Serre ; quant à son prénom, bien des doutes subsistent: on trouve souvent Antoine Joseph, mais Simon Burrows, Press, Politics and the Public Sphere in Europe and North America, 1760 – 1820 donne Alphonse-Joseph et enfin les Supercheries littéraires dévoilées donnent simplement Alphonse. Sur la carrière de ce journaliste et publiciste on consultera l'excellente notice de Robert Granderoute, in Dictionnaire de journalistes, J. SGARD (dir.), t. II, pp. 917-920.
2.P. MANUEL, La Police de Paris dévoilée, op. cit. t. II, p. 234
3.Les Mémoires secrets de Bachaumont donne des points sur cette affaire qui fit grand bruit : 1783, mars 6 –« On a oublié de parler dans le temps du rétablissement de la cour des aides de Clermont-Ferrand, qui a eu lieu quelques mois après son interdiction. La nomination de M. Guerrier de Bezance, ancien maître des requêtes, à la place de premier président de cette cour, donne lieu aujourd'hui de s'en entretenir, ainsi que de son chef dont a rappellé l'aventure domestique. Sa femme jeune & jolie, qui s'étoit amourachée de M. de Serres de la Tour, s'enfuit en Angleterre avec ce galant, qui, à son tour, laissa sa femme résidant encore aujourd'hui à Paris, & gémissant de l'abandon de l'abandon de ce moderne Thésée. Quoiqu'il en soit, c'est à cette anecdote qu'on est redevable de la naissance du Courier de l'Europe. M. de Serres de la Tour, homme de lettre, non dépourvu de talent, fut [sic] nécesité de chercher des ressources pour lui & pour la conquête ; il imagina le plan de cette nouvelle gazette, le fit adopter par des particuliers riches, & se chargea de la rédaction quil remplit avec succès ; quant à la partie essentielle qui concerne l'Angleterre ; mais, faute de bons correspondants, il ne tire pas tout le parti qu'il pourroit de l'article France. »
4.Antoine Raymond Juan Gualbert Gabriel de Sartine, comte d’Alby reçut la direction de la lieutenance de police de Paris de 1759 à 1774, puis fut nommé à la direction de la Librairie puis au Secrétariat d’Etat de la Marine, poste qu’il occupa jusqu’en 1780.
5.Sartine à Aiguillon, 19 juillet 1771, Paris, AAE CP Ang. 497 / f. 95v.
6.Aiguillon à Guines, 22 juillet 1771, Versailles ; AAE CP Ang. Sup. 14 / f. 20v.
7.Mémoires de Brissot, Claude PERNOUD (ed.), op. cit., chapitre XII, p. 304-7.
8.Serres de La Tour à Beaumarchais, 15 septembre 1786 ; G. Von PROSCHWITZ, Beaumarchais et le Courier de l'Europe, op. cit., doc. N° 473.

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"... à cent lieues de la Bastille, à l'enseigne de la liberté."


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