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Message Publié : 27 Avr 2008 16:07 
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C'est une polémique comme on en n'a pas connu depuis longtemps dans le monde feutré des médiévistes qui secoue ces temps-ci la corporation historienne à coup de pétitions et de lettres ouvertes.


Le corps du délit est un ouvrage publié récemment par Sylvain Gouguenheim qui vise à relativiser (pour ne pas dire à contester) le rôle des Arabes en général, et plus encore des musulmans, dans la transmission à l'Occident des savoirs antiques. L'accueil de la presse a été triomphal, celui des historiens beaucoup moins.

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Quelques pièces du dossier à l'heure actuelle (plusieurs tribunes et pétitions sont annoncées pour la semaine prochaine dans la presse):

La recension élogieuse signée Roger Pol-Droit dans le Monde des Livres:

Citer :
Et si l'Europe ne devait pas ses savoirs à l'islam ?

L'historien Sylvain Gouguenheim récuse l'idée que la science des Grecs ait été transmise à l'Occident par le monde musulman.

Etonnante rectification des préjugés de l'heure, ce travail de Sylvain Gouguenheim va susciter débats et polémiques. Son thème : la filiation culturelle monde occidental-monde musulman. Sur ce sujet, les enjeux idéologiques et politiques pèsent lourd. Or cet universitaire des plus sérieux, professeur d'histoire médiévale à l'Ecole normale supérieure de Lyon, met à mal une série de convictions devenues dominantes. Ces dernières décennies, en suivant notamment Alain de Libera ou Mohammed Arkoun, Edward Saïd ou le Conseil de l'Europe, on aurait fait fausse route sur la part de l'islam dans l'histoire de la culture européenne.

Que croyons-nous donc ? En résumé, ceci : le savoir grec antique - philosophie, médecine, mathématique, astronomie -, après avoir tout à fait disparu d'Europe, a trouvé refuge dans le monde musulman, qui l'a traduit en arabe, l'a accueilli et prolongé, avant de le transmettre finalement à l'Occident, permettant ainsi sa renaissance, puis l'expansion soudaine de la culture européenne. Selon Sylvain Gouguenheim, cette vulgate n'est qu'un tissu d'erreurs, de vérités déformées, de données partielles ou partiales. Il désire en corriger, point par point, les aspects inexacts ou excessifs.

« AGES SOMBRES »

Y a-t-il vraiment eu rupture totale entre l'héritage grec antique et l'Europe chrétienne du haut Moyen Age ? Après l'effondrement définitif de l'Empire romain, les rares manuscrits d'Aristote ou de Galien subsistant dans des monastères n'avaient-ils réellement plus aucun lecteur capable de les déchiffrer ? Non, réplique Sylvain Gouguenheim. Même devenus ténus et rares, les liens avec Byzance ne furent jamais rompus : des manuscrits grecs circulaient, avec des hommes en mesure de les lire. Durant les prétendus « âges sombres », ces connaisseurs du grec n'ont jamais fait défaut, répartis dans quelques foyers qu'on a tort d'ignorer, notamment en Sicile et à Rome. On ne souligne pas que de 685 à 752 règne une succession de papes... d'origine grecque et syriaque ! On ignore, ou on oublie qu'en 758-763, Pépin le Bref se fait envoyer par le pape Paul Ier des textes grecs, notamment la Rhétorique d'Aristote.

Cet intérêt médiéval pour les sources grecques trouvait sa source dans la culture chrétienne elle-même. Les Evangiles furent rédigés en grec, comme les épîtres de Paul. Nombre de Pères de l'Eglise, formés à la philosophie, citent Platon et bien d'autres auteurs païens, dont ils ont sauvé des pans entiers. L'Europe est donc demeurée constamment consciente de sa filiation à l'égard de la Grèce antique, et se montra continûment désireuse d'en retrouver les textes. Ce qui explique, des Carolingiens jusqu'au XIIIe siècle, la succession des « renaissances » liées à des découvertes partielles.

La culture grecque antique fut-elle pleinement accueillie par l'islam ? Sylvain Gouguenheim souligne les fortes limites que la réalité historique impose à cette conviction devenue courante. Car ce ne furent pas les musulmans qui firent l'essentiel du travail de traduction des textes grecs en arabe. On l'oublie superbement : même ces grands admirateurs des Grecs que furent Al-Fârâbî, Avicenne et Averroès ne lisaient pas un mot des textes originaux, mais seulement les traductions en arabe faites par les Araméens... chrétiens !

Parmi ces chrétiens dits syriaques, qui maîtrisaient le grec et l'arabe, Hunayn ibn Ishaq (809-873), surnommé « prince des traducteurs », forgea l'essentiel du vocabulaire médical et scientifique arabe en transposant plus de deux cents ouvrages - notamment Galien, Hippocrate, Platon. Arabophone, il n'était en rien musulman, comme d'ailleurs pratiquement tous les premiers traducteurs du grec en arabe. Parce que nous confondons trop souvent « Arabe » et « musulman », une vision déformée de l'histoire nous fait gommer le rôle décisif des Arabes chrétiens dans le passage des oeuvres de l'Antiquité grecque d'abord en syriaque, puis dans la langue du Coran.

Une fois effectué ce transfert - difficile, car grec et arabe sont des langues aux génies très dissemblables -, on aurait tort de croire que l'accueil fait aux Grecs fut unanime, enthousiaste, capable de bouleverser culture et société islamiques. Sylvain Gouguenheim montre combien la réception de la pensée grecque fut au contraire sélective, limitée, sans impact majeur, en fin de compte, sur les réalités de l'islam, qui sont demeurées indissociablement religieuses, juridiques et politiques. Même en disposant des oeuvres philosophiques des Grecs, même en forgeant le terme de « falsafa » pour désigner une forme d'esprit philosophique apparenté, l'islam ne s'est pas véritablement hellénisé. La raison n'y fut jamais explicitement placée au-dessus de la révélation, ni la politique dissociée de la révélation, ni l'investigation scientifique radicalement indépendante.

Il conviendrait même, si l'on suit ce livre, de réviser plus encore nos jugements. Au lieu de croire le savoir philosophique européen tout entier dépendant des intermédiaires arabes, on devrait se rappeler le rôle capital des traducteurs du Mont-Saint-Michel. Ils ont fait passer presque tout Aristote directement du grec au latin, plusieurs décennies avant qu'à Tolède on ne traduise les mêmes oeuvres en partant de leur version arabe. Au lieu de rêver que le monde islamique du Moyen Age, ouvert et généreux, vint offrir à l'Europe languissante et sombre les moyens de son expansion, il faudrait encore se souvenir que l'Occident n'a pas reçu ces savoirs en cadeau. Il est allé les chercher, parce qu'ils complétaient les textes qu'il détenait déjà. Et lui seul en a fait l'usage scientifique et politique que l'on connaît.

Somme toute, contrairement à ce qu'on répète crescendo depuis les années 1960, la culture européenne, dans son histoire et son développement, ne devrait pas grand-chose à l'islam. En tout cas rien d'essentiel. Précis, argumenté, ce livre qui remet l'histoire à l'heure est aussi fort courageux.

Roger-Pol Droit


La recension tout aussi élogieuse de Stéphane Boiron pour le Figaro:

Citer :
Les tribulations des auteurs grecs dans le monde chrétien

Contredisant la thèse d'un «islam des Lumières», Sylvain Gouguenheim montre que le savoir grec antique n'a jamais disparu d'Europe et que les Arabes qui traduisirent ces textes n'étaient pas des musulmans.

On se souvient de la récente polémique qui a entouré la conférence tenue à l'université de Ratisbonne, le 12 septembre 2006, par Benoît XVI, alors accusé d'avoir lié islam et violence. Loin de s'adresser au monde musulman, il s'agissait pour le Saint-Père d'aborder les ­rapports entre foi et raison et de dénoncer le « programme de déshellénisation » de l'Occident chrétien.

Éclairant fort à propos ce débat, l'historien Sylvain Gouguenheim montre que la qualification d'« âges sombres » ne convient pas à la période médiévale. En effet, l'Europe du haut Moyen Âge ne s'est jamais coupée du savoir grec, dont quelques manuscrits restaient conservés dans les monastères. Des noyaux de peuplement hellénophone s'étaient maintenus en Sicile et en Italie du Sud, Salerne ayant ainsi produit une école de médecine indépendante du monde arabo-musulman. Enfin, durant les premiers siècles du Moyen Âge, il existait aussi une « authentique diaspora chrétienne orientale ». Car, nous dit l'auteur, si l'islam a transmis le savoir antique à l'Occident, c'est d'abord « en provoquant l'exil de ceux qui refusaient sa domination ». Assez naturellement, les élites purent se tourner vers la culture grecque, favorisant ces mouvements de « renaissance » qui animèrent l'Europe, de Charlemagne à Abélard. D'ailleurs, avant même que les lettrés ne vinssent chercher en Espagne ou en Italie les versions arabes des textes grecs, d'importants foyers de traduction de manuscrits originaux existaient en Occident. À cet égard, M. Gouguenheim souligne le rôle capital joué par l'abbaye du Mont-Saint-Michel où un clerc italien qui aurait vécu à Constantinople, Jacques de Venise, fut le premier traducteur européen d'Aristote au XIIe siècle. Ce monastère serait donc bien « le chaînon manquant dans l'histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin ».

Une ­hellénisation restée superficielle

Le savoir grec n'avait pas davantage déserté le monde oriental. Byzance n'a jamais oublié l'enseignement de Platon et ­d'Aristote et continua à produire de grands savants. Il faut ici saluer l'influence essentielle des chrétiens syriaques, car « jamais les Arabes musulmans n'apprirent le grec, même al-Farabi, Avicenne ou ­Averroès l'ignoraient ». L'écriture arabe coufique fut forgée par des missionnaires chrétiens qui donnèrent aussi aux Arabes musulmans les traductions des œuvres grecques. De ce point de vue, l'arrivée au pouvoir des Abbassides, en 751, ne constitua pas une rupture fondamentale. Contredisant la thèse d'un « islam des Lumières », avide de science et de philosophie, l'auteur montre les limites d'une ­hellénisation toujours restée superficielle. Il est vrai que la Grèce représentait un monde radicalement étranger à l'islam qui « soumit le savoir grec à un sérieux examen de passage où seul passait à travers le crible ce qui ne comportait aucun danger pour la religion ». Or ce crible fut très sélectif. La littérature, la tragédie et la philosophique grecques n'ont guère été reçues par la culture musulmane. Quant à l'influence d'Aristote, elle s'exerça essentiellement dans le domaine de la logique et des sciences de la nature. Rappelons que ni La Métaphysique, ni La Politique ne furent traduites en arabe.

Parler donc à son propos d'hellénisation « dénature la civilisation musulmane en lui imposant par ethnocentrisme ? une sorte d'occidentalisation qui ne correspond pas à la réalité, sauf sous bénéfice d'inventaire pour quelques lettrés ».

Félicitons M. Gouguenheim de n'avoir pas craint de rappeler qu'il y eut bien un creuset chrétien médiéval, fruit des héritages d'Athènes et de Jérusalem. Alors que l'islam ne devait guère proposer son savoir aux Occidentaux, c'est bien cette rencontre, à laquelle on doit ajouter le legs romain, qui « a créé, nous dit Benoît XVI, l'Europe et reste le fondement de ce que, à juste titre, on appelle l'Europe ».


La critique de Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau, toujours dans Le Monde des Livres:

Citer :

Une démonstration suspecte


Armé d'une solide réputation de sérieux (acquise par ses travaux sur la mystique rhénane), fort également d'une position institutionnelle prestigieuse, Sylvain Gouguenheim entend réviser une idée largement reçue et même redresser une véritable injustice de l'histoire : l'Europe chrétienne du Moyen Age n'a pas reçu l'héritage grec, passivement, des Arabes ; elle a toujours conservé la conscience de sa filiation grecque ; mieux, elle s'est réapproprié, de sa propre initiative, ce legs qui lui revenait de droit, accueillant les savants grecs fuyant l'islam, entreprenant de retrouver la lettre des textes grecs en les traduisant directement en latin. C'est la gloire oubliée de Jacques de Venise et de l'abbaye du Mont-Saint-Michel.

Si l'on suit Sylvain Gouguenheim, la civilisation islamique se serait avérée incapable d'assimiler l'héritage grec ou d'accepter Aristote, faute de pouvoir accéder aux textes sans les traductions des chrétiens d'Orient, faute de pouvoir subordonner la révélation à la raison (ce qu'au passage personne ne put faire en Europe avant le XVIIIe siècle). Il devient dès lors possible de rétablir la véritable hiérarchie des civilisations, ce que fait Sylvain Gouguenheim en prenant comme mètre étalon leur degré d'hellénisation. A sa droite, l'Europe, dont la quête désintéressée du savoir et la modernité politique plongent leurs racines dans ses origines grecques et son histoire chrétienne. A sa gauche, l'islam, quatorze siècles de civilisation qu'il convient de ramener à ses fondations religieuses sorties nues du désert, à son littéralisme obsessionnel, à son juridisme étroit, à son obscurantisme, son fatalisme, son fanatisme.

Dans son éloge de la passion grecque de l'Europe chrétienne, Sylvain Gouguenheim surévalue le rôle du monde byzantin, faisant de chaque "Grec" un "savant", de chaque chrétien venu d'Orient un passeur culturel. On sait pourtant que dans les sciences du quadrivium, en mathématiques et en astronomie surtout, la production savante du monde islamique est, entre le IXe et le XIIIe siècle, infiniment plus importante que celle du monde byzantin. Dans sa démystification de l'hellénisation de l'islam, Sylvain Gouguenheim confond "musulman" et "islamique", ce qui relève de la religion et ce qui relève de la civilisation. Les chrétiens d'Orient ne sont certes pas musulmans, mais ils sont islamiques, en ce qu'ils sont partie prenante de la société de l'islam et étroitement intégrés au fonctionnement de l'Etat.

On ne peut nier la diversité ethnique et confessionnelle de la civilisation islamique sans méconnaître son histoire. Dans sa révision de l'histoire intellectuelle de l'Europe chrétienne, Sylvain Gouguenheim passe pratiquement sous silence le rôle joué par la péninsule Ibérique, où on a traduit de l'arabe au latin les principaux textes mathématiques, astronomiques et astrologiques dont la réception allait préparer en Europe la révolution scientifique moderne.

D'Aristote, Sylvain Gouguenheim semble ignorer que la pensée scolastique du XIIIe siècle a moins retenu la lettre des textes que le commentaire qu'on en avait déjà fait, comme celui d'Averroès, conceptualisant les contradictions entre la foi et une pensée scientifique qui ignore la création du monde et l'immortalité de l'âme. Alain de Libera l'a montré, c'est moins l'aristotélisme qui gagne alors l'université de Paris que l'averroïsme : le texte reçu par et pour son commentaire.

Le livre aurait pu s'arrêter là et n'aurait guère mérité l'attention, tant il nie obstinément ce qu'un siècle et demi de recherche a patiemment établi. Mais Sylvain Gouguenheim entreprend également de mettre sa démonstration au coeur d'une nouvelle grammaire des civilisations, où la langue et les structures mentales qu'elle porte jouent un rôle déterminant. La langue, dont la valeur ontologique expliquerait l'inanité des traductions d'un système linguistique à un autre, d'une langue indo-européenne (le grec) à une langue sémitique (l'arabe) et retour (le latin). La langue, à la recherche de laquelle Sylvain Gouguenheim réduit la longue quête de savoir des chrétiens de l'Occident médiéval, quand Peter Brown montre à l'inverse comment le christianisme a emprunté les chemins universels de la multitude des idiomes. La langue, à laquelle Gouguenheim ramène le génie de l'islam, qui n'aurait jamais échappé aux rets des sourates du Coran.

L'esprit scientifique, la spéculation intellectuelle, la pensée juridique, la création artistique d'un monde qui a représenté jusqu'à un quart de l'humanité auraient, depuis toujours, été pétrifiés par la Parole révélée. Le réquisitoire dressé par Sylvain Gouguenheim sort alors des chemins de l'historien, pour se perdre dans les ornières d'un propos dicté par la peur et l'esprit de repli.

Dans ces troubles parages, l'auteur n'est pas seul. D'autres l'ont précédé, sur lesquels il s'appuie volontiers. Ainsi René Marchand est-il régulièrement cité, après avoir été remercié au seuil de l'ouvrage pour ses "relectures attentives" et ses "suggestions". Son livre, Mahomet. Contre-enquête, figure dans la bibliographie. Un ouvrage dont le sous-titre est : "Un despote contemporain, une biographie officielle truquée, quatorze siècles de désinformation". Or René Marchand a été plébiscité par le site Internet de l'association Occidentalis, auquel il a accordé un entretien et qui vante les mérites de son ouvrage. Un site dont "l'islamovigilance" veille à ce que "la France ne devienne jamais une terre d'islam". Qui affirme sans ambages qu'avant la fin du siècle, les musulmans seront majoritaires dans notre pays. Qui appelle ses visiteurs à combattre non le fondamentalisme islamique, mais bel et bien l'islam. Qui propose à qui veut les lire, depuis longtemps déjà, des passages entiers de l'Aristote au Mont Saint-Michel.

Les fréquentations intellectuelles de Sylvain Gouguenheim sont pour le moins douteuses. Elles n'ont pas leur place dans un ouvrage prétendument sérieux, dans les collections d'une grande maison d'édition.


La seule réaction de S. Gougenheim à ce jour, dans le Monde:

Citer :

Sylvain Gouguenheim, comment réagissez-vous à la polémique suscitée par votre livre ?


Je suis bouleversé par la virulence et la nature de ces attaques. On me prête des intentions que je n'ai pas. Pour écrire ce livre, j'ai utilisé des dizaines d'articles de spécialistes très divers. Mon enquête porte sur un point précis : les différents canaux par lesquels le savoir grec a été conservé et retrouvé par les gens du Moyen Age. Je ne nie pas du tout l'existence de la transmission arabe, mais je souligne à côté d'elle l'existence d'une filière directe de traductions du grec au latin, dont le Mont-Saint-Michel a été le centre au début du XIIe siècle, grâce à Jacques de Venise. Je ne nie pas non plus la reprise dans le monde arabo-musulman de nombreux éléments de la culture ou du savoir grecs. J'explique simplement qu'il n'y a sans doute pas eu d'influence d'Aristote et de sa pensée dans les secteurs précis de la politique et du droit ; du moins du VIIIe au XIIe siècles. Ce n'est en aucun cas une critique de la civilisation arabo-musulmane. Du reste, je ne crois pas à la thèse du choc des civilisations : je dis seulement - ce qui n'a rien à voir - qu'au Moyen Age, les influences réciproques étaient difficiles pour de multiples raisons, et que nous n'avons pas pour cette époque de traces de dialogues telles qu'il en existe de nos jours.

Certains s'étonnent de vous voir citer et remercier René Marchand, auteur de pamphlets contre l'islam.


M. Marchand fait partie des gens qui ont attiré mon attention sur les problèmes de traduction entre l'arabe et le grec et sur les structures propres à la langue arabe. Voilà pourquoi je le remercie, parmi d'autres. Je l'ai cité en bibliographie car je me dois d'indiquer tous les articles et tous les livres que j'ai consultés. Cela ne fait pas de chaque volume cité un ouvrage de référence. Je m'étonne qu'on s'attarde sur ce point, alors que j'utilise de nombreux livres remarquables, dont ceux de Dominique Urvoy, de Geneviève Balty-Guesdon, ou d'autres spécialistes.

Comment expliquer que plusieurs mois avant sa parution, des extraits de votre livre se soient retrouvés sur un site d'extrême droite ?

J'ai donné depuis cinq ans - époque où j'ai "découvert" Jacques de Venise - des extraits de mon livre à de multiples personnes. Je suis totalement ignorant de ce que les unes et les autres ont pu ensuite en faire. Je suis choqué qu'on fasse de moi un homme d'extrême droite alors que j'appartiens à une famille de résistants : depuis l'enfance, je n'ai pas cessé d'être fidèle à leurs valeurs.

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Un bon résumé de l'affaire sur le blog de P. Assouline:

http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/ ... e-annonce/

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Message Publié : 27 Avr 2008 17:06 
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Philippe de Commines
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Je suis étonné par l'indigence de "La critique de Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau, toujours dans Le Monde des Livres". Pour résumer, ils nous disent que puisque la thèse de l'auteur est appréciée par des gens d'extrême-droite, elle est donc à rejeter, fermez le ban !
C'est un peu court, et encore une fois, quand on mélange l'idéologie à l'approche scientifique, il ne reste que l'idéologie, et plus de science.

Florian, savez-vous s'il a été publié déjà un exemple de critique "contre" un peu mieux construite et plus argumentée que celle-ci ?

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Les facultés de conceptualisation de l'empereur Constantin paraissent avoir été très limitées ; malgré de longues séances, les évêques ne semblent pas avoir réussi à lui faire bien comprendre la différence qui séparait l'orthodoxie de l'arianisme. (Y. Le Bohec)

Bref, un homme "au front étroit mais à la forte mâchoire" (J.P. Callu)


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Message Publié : 27 Avr 2008 17:14 
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Les autres critiques d'historiens n'ont pas encore été rendues publiques car elles circulent pour l'instant par courrier électronique parmi la communauté des médiévistes afin de trouver des signataires avant publication (l'une d'entre-elle, ayant recueilli plus de 50 signatures du monde entier, dont celle de Carlo Ginzburg, devrait paraître demain dans Libération).

Mais celles que j'ai pu lire (notamment celle d'A. de Libera, directement visé par le livre de Gouguenheim) sont également d'un ton virulent et entrent peu dans le fond de l'analyse de fond (c'est le propre d'une tribune destinée à la presse quotidienne).

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Message Publié : 27 Avr 2008 17:27 
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Philippe de Commines
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Bon, j'imagine qu'on va en entendre parler dans les prochaines livraisons de la NRH et de L'Histoire, espérons un peu plus sur le fond :wink:

Sur le fond, la polémique m'étonne un peu ; je viens de finir le bouquin sur la famille Carolingienne de Pierre Riché, et il est fait mention régulièrement de la présence des textes latins et grecs originaux dans les royaumes francs, dont l'étude est encouragée par les souverains en commençant par Pépin le bref, et poursuivie par les successeurs de Charlemagne, entre le VIIIè et le Xè siècles. Et ce livre date de 1983...

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Message Publié : 27 Avr 2008 17:35 
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Citer :
Bon, j'imagine qu'on va en entendre parler dans les prochaines livraisons de la NRH et de L'Histoire, espérons un peu plus sur le fond


A vrai dire, la thèse de Gouguenheim est celle défendue par la NRH, comme le montre cet article de Jacques Heers paru dans le premier numéro de ladite revue (ce qui au passage montre bien la forte politisation de la question):

Citer :

La fable de la transmission arabe du savoir antique par Jacques Heers


A en croire nos manuels,ceux d’hier et plus encore ceux d’aujourd’hui, l’héritage de la Grèce et de Rome fut complètement ignoré dans notre monde occidental, de la chute de l’empire romain et du développement du christianisme jusqu’à la «Renaissance» : nuit du Moyen Âge, mille ans d’obscurantisme !

Et d’affirmer, du même coup,que les auteurs de l’Antiquité ne furent connus que par l’intermédiaire des Arabes, traducteurs appliqués, seuls intéressés, seuls capables d’exploiter et de transmettre cette culture que nos clercs méprisaient.

Parler d’«Arabes» est déjà une erreur. Dans les pays d’islam, les Arabes,lettrés et traducteurs, furent certainement bien moins nombreux que les Persans, les Egyptiens et les chrétiens de Syrie et d’Irak. La plupart des textes grecs ont d’abord été traduits en langue syriaque, parler araméen de la ville d’Edesse qui a largement survécu à l’islam et ne dispararait qu’au XIIIe siècle. Au temps d’al Ma’mum,septième calife abbasside (813-833), Human ibn Isbak, le plus célèbre des hellénistes, hôte privilégié de la Maison de la Sagesse à Bagdad,était un chrétien. Il a longtemps parcouru l’Asie Mineure pour y recueillir des manuscrits grecs qu’il traduisait ou faisait traduire sous sa direction. Nos livres parlent volontiers des savants et traducteurs de Tolède qui, au temps des califes de Cordoue, auraient étudié et fait connaitre les auteurs anciens. Mais ils oublient de rappeler que cette ville épiscopale, comme plusieurs autres et nombre de monastères, était déjà, sous les rois barbares, bien avant l’occupation musulmane, un grand foyer de vie intellectuelle toute pénétrée de culture antique. Les clercs, demeurés chrétiens, très conscients de l’importance de transmettre cet héritage, ont tout simplement poursuivi leurs travaux sous de nouveaux maitres.

On veut nous faire croire aux pires sottises et l’on nous montre des moines, copistes ignares, occupés à ne retranscrire que des textes sacrés, acharnés à jeter au feu de précieux manuscrits auxquels ils ne pouvaient rien comprendre. Pourtant, aucun témoin, aux temps obscurs du Moyen Age, n’a jamais vu une bibliothèque livrée aux flammes et nombreux sont ceux qui, au contraire, parlent de monastères rassemblant d’importants fonds de textes anciens. Il est clair que les grands centres d’études grecques ne se situaient nullement en terre d’islam mais à Byzance. Constantin Porphyrogénète, empereur (913-951), s’est entouré d’un cercle de savants, encyclopédistes et humanistes; les fresques des palais impériaux contaient les, exploits d’Achille et d’Alexandre. Le patriarche Photius (mort en 895) inaugurait dans son premier ouvrage, le Myriobiblion, une longue suite d’analyses et d’exégèses d’auteurs anciens. Michel Psellos (mort en 1078) commentait Platon et tentait d’associer le christianisme à la pensée grecque. Nulle trace dans l’Église, ni en Orient ni en Occident, d’un quelconque fanatisme, alors que les musulmans eux-mêmes rapportent nombre d’exemples de la fureur de leurs théologiens, et de leurs chefs religieux contre les études profanes. Al-Hakim, calife fatimide du Caire (996-1021), interdisait les bijoux aux femmes, aux hommes les échecs, et aux étudiants les livres païens. A la même date, en Espagne, al-Mansour, pour gagner l’appui des théologiens, fit brûler par milliers les manuscrits grecs et romains de la grande bibliothèque de Cordoue. L’occident chrétien n’a connu aucune crise de vertu de ce genre.

Les « Arabes » ont certainement moins recherché et étudié les auteurs grecs et romains que les chrétiens. Ceux d’Occident n’avaient nul besoin de leur aide, ayant, bien sûr, à leur disposition, dans leurs pays, des fonds de textes anciens, latins et grecs, recueillis du temps de l’empire romain et laissés en place. De toute façon, c’est à Byzance, non chez les « Arabes », que les clercs de l’Europe sont allés parfaire leur connaissance de l’Antiquité. Les pèlerinages en Terre sainte, les conciles œcuméniques, les voyages des prélats à Constantinople maintenaient et renforçaient toutes sortes de liens intellectuels. Dans l’Espagne des Wisigoths, les monastères (Dumio près de Braga, Agaliense près de Tolède, Caulanium près de Mérida), les écoles épiscopales (Séville, Tarragone, Tolède), les rois et les nobles recueillaient des livres anciens pour leurs bibliothèques. Ce pays d’Ibérie servait de relais sur la route de mer vers l’Armorique et vers l’Irlande où les moines, là aussi, étudiaient les textes profanes de l’Antiquité. Peut-on oublier que les Byzantins ont, dans les années 550, reconquis et occupé toute l’Italie, les provinces maritimes de l’Espagne et une bonne part de ce qui avait été l’Afrique romaine? Que Ravenne est restée grecque pendant plus de deux cents ans et que les Italiens appelèrent cette région la Romagne, terre des Romains, c’est-à-dire des Byzantins, héritiers de l’empire romain ?

Byzance fut la source majeure de la transmission

Rien n’est dit non plus du rôle des marchands d’Italie, de Provence ou de Catalogne qui, dès les années mille, fréquentaient régulièrement les escales d’Orient et plus souvent Constantinople que Le Caire. Faut-il les voir aveugles, sans âme et sans cervelle, sans autre curiosité que leurs épices ? Le schéma s’est imposé mais c’est à tort. Burgundio de Pise, fils d’une riche famille, a résidé à Constantinople pendant cinq années, de 1135 à 1140, chez des négociants de sa ville. Il en a rapporté un exemplaire des Pandectes, recueil des lois de Rome rassemblé par l’empereur Justinien, conservé pieusement plus tard par les Médicis dans leur Biblioteca Laurenziana. Fin helléniste, il a traduit les ouvrages savants de Gallien et d’Hippocrate et proposa à l’empereur Frédéric Barberousse un programme entier d’ autres traductions des auteurs grecs de l’Antiquité. Cet homme, ce lettré, qui ne devait rien aux Arabes, eut de nombreux disciples ou émules, tel le chanoine Rolando Bandinelli, qui devint pape en 1159 (Alexandre III).

Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même.


Pour le reste, la critique de Martinez-Gros et Loiseau n'est pas si indigente que cela. Elle pointe les principaux aspects problématique de la thèse de Gouguenheim, notamment l'affirmation selon laquelle en raison même des structures linguistiques de l'arabe, le monde musulman aurait été incapable de comprendre l'héritage grec: je ne suis spécialiste ni de l'arabe ni du grec ancien, mais ce genre d'affirmation essentialisante a du mal à me convaincre. De même l'acharnement de l'auteur à vouloir "priver" la civilisation islamique des chrétiens qui y étaient pourtant immergés pour les rattacher à l'Occident sous prétexte qu'ils partagent la même religion me semble assez contestable.

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Message Publié : 27 Avr 2008 17:51 
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Philippe de Commines
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Florian a écrit :
Elle pointe les principaux aspects problématique de la thèse de Gouguenheim, notamment l'affirmation selon laquelle en raison même des structures linguistiques de l'arabe, le monde musulman aurait été incapable de comprendre l'héritage grec: je ne suis spécialiste ni de l'arabe ni du grec ancien, mais ce genre d'affirmation essentialisante a du mal à me convaincre. De même l'acharnement de l'auteur à vouloir "priver" la civilisation islamique des chrétiens qui y étaient pourtant immergés pour les rattacher à l'Occident sous prétexte qu'ils partagent la même religion me semble assez contestable.


Si c'est le cas, je vous rejoins. Mais n'ayant pas lu le livre, je ne sais pas dire si c'est bien la thèse de l'auteur, ou si c'est juste un raccourci polémiste des critiques...
Il va donc falloir le lire ; ce n'est pas ça qui va arranger la dimension de la pile en retard :wink:

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Les facultés de conceptualisation de l'empereur Constantin paraissent avoir été très limitées ; malgré de longues séances, les évêques ne semblent pas avoir réussi à lui faire bien comprendre la différence qui séparait l'orthodoxie de l'arianisme. (Y. Le Bohec)

Bref, un homme "au front étroit mais à la forte mâchoire" (J.P. Callu)


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Message Publié : 28 Avr 2008 12:47 
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En fait, l'ouvrage (qui vaut tout de même la lecture car somme tout très stimulant intellectuellement) est construit, comme souvent ce genre de livre, sur la constitution d'un ennemi fantasmatique auquel Gouguenheim se fait fort de répliquer. Par bien des aspects, il enfonce des portes ouvertes, puisque le leitmotiv de l'ouvrage, c'est de prouver que le Moyen Age occidental n'est pas un "âge sombre", ce qui n'est vous en conviendrez pas franchement révolutionnaire. Dès lors qu'il a ainsi caricaturé la position de ses adversaires qui selon lui lisent l'histoire des civilisations "comme l'opposition d'un Islam éclairé, raffiné, spirituel, à un Occident brutal, guerrier et conquérant. D'un côté le monde de l'esprit, de l'autre celui du sabre" (p. 17), il a beau jeu de montrer que les choses sont en réalité plus complexes ! Mais quel historien sérieux a tenu de tels propos de manière aussi caricaturale ?

Pour le reste, tout l'ouvrage est structuré par une logique simple: montrer que l'intérêt du monde islamique pour la culture grecque n'était pas le fait de musulmans mais de chrétiens, et que de toute façon, le monde musulman n'était pour ainsi dire ontologiquement pas capable d'intégrer l'héritage grec car celui-ci serait en contradiction totale avec les prescriptions coraniques que les musulmans feraient primer (mais comme le disent bien Martinez-Gros et Loiseau, cette subordination de la raison à la foi n'est elle pas également l'apanage de la chrétienté d'alors?).

Finalement, le problème du livre n'est pas tant sa thèse, somme toute bien argumentée: les progrès intellectuels de l'Europe seraient largement endogènes et le fait que le monde musulman ait traduit des œuvres du grec à l'arabe n'en fait pas le maillon incontournable de la "Renaissance" occidentale, que sa tendance, pour la défendre, à caricaturer et à essentialiser le monde musulman dont il montre pourtant lui-même la diversité (en évoquant les auteurs chrétiens d'Orient). Faut-il aller comme il le fait jusqu'à avancer que le monde musulman était non seulement incapable de dialoguer en profondeur avec la civilisation grecque, mais également avec la civilisation occidentale chrétienne alors même qu'on peut tout de même citer bien des preuves du contraire, quitte à discuter ensuite de leur importance quantitative ? Bref, l'ouvrage pêche surtout par l'impression d'un deux poids deux mesures systématique (que personnellement, jusqu'à élucidation des liens de l'auteur avec le site Occidentalis, je mettrai plus au compte d'une stratégie rhétorique visant à accréditer sa thèse historiographique quitte à forcer le trait dans la caricature des positions adverses, que de convictions politiques réactionnaires ou hungtigtoniennes).

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Message Publié : 28 Avr 2008 16:49 
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Florian a écrit :
Par bien des aspects, il enfonce des portes ouvertes, puisque le leitmotiv de l'ouvrage, c'est de prouver que le Moyen Age occidental n'est pas un "âge sombre", ce qui n'est vous en conviendrez pas franchement révolutionnaire.


Bonjour,

Je pense effectivement qu'il va falloir lire le livre. Il est certain que si l'ouvrage à été guidé par une réflexion idéologique et nauséabonde, il faut le mettre au ban. Du reste, la thèse que vous énoncez ici ne me parait pas si ancienne puisque j'entends encore beaucoup de personnes, en tout cas pour le haut moyen-âge, qui insistent fortement sur cette transmission des lettres grecques par le seul biais du monde Musulman et sur un large déclin entre le VIème siècle et le VIIIème siècle (je ne prétends pas être en mesure de trancher sur ce débat :rool: ).

D'où mes questions à ceux qui l'ont lu :
Dans ce sens, est ce que le livre apporte des axes nouveaux qui viendraient pondérer un moyen de transmission unique et mettre en perspective de nouveaux axes pour la diffusion de la culture dans le haut moyen-âge ? Le livre cherche t-il vraiment à "hiérarchiser" des cultures ou seulement à mettre en perspective de nouvelles idées, de nouvelles théories ? Qu'elle est la valeur scientifique du travail de l'auteur ?

Merci pour toute réponse :P

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"Un monde ne saurait être fictif par lui-même, mais seulement selon qu'on y croit ou pas." - Paul Veyne


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Message Publié : 28 Avr 2008 18:42 
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Roger Pol-Droit dans le Monde des Livres a écrit :
Que croyons-nous donc ? En résumé, ceci : le savoir grec antique - philosophie, médecine, mathématique, astronomie -, après avoir tout à fait disparu d'Europe, a trouvé refuge dans le monde musulman, qui l'a traduit en arabe, l'a accueilli et prolongé, avant de le transmettre finalement à l'Occident, permettant ainsi sa renaissance, puis l'expansion soudaine de la culture européenne. Selon Sylvain Gouguenheim, cette vulgate n'est qu'un
tissu d'erreurs, de vérités déformées, de données partielles ou partiales.

Je n'ai pas lu le livre mais cette citation me laisse perplexe, il est difficile d'admettre, entre autre exemple, que l'algèbre ne serait pas d'origine arabe, sachant que les grecs n'ont avaient aucune idée et que l'examen des ouvrages de Gerbert (pape sous le nom de Sylvestre II) montre en l'an mille un niveau mathématique européen très bas.
Il faut ajouter à ceci que de nombreux mathématiciens du Moyen-Age font explicitement référence aux auteurs arabes.

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Message Publié : 28 Avr 2008 19:30 
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Inscription : 10 Avr 2002 17:08
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Citer :
Je n'ai pas lu le livre mais cette citation me laisse perplexe, il est difficile d'admettre, entre autre exemple, que l'algèbre ne serait pas d'origine arabe, sachant que les grecs n'ont avaient aucune idée et que l'examen des ouvrages de Gerbert (pape sous le nom de Sylvestre II) montre en l'an mille un niveau mathématique européen très bas.
Il faut ajouter à ceci que de nombreux mathématiciens du Moyen-Age font explicitement référence aux auteurs arabes.


Bien sûr, mais Gouguenheim distingue (à juste titre) les arabes des musulmans: selon lui, les arabes ont effectivement joué un rôle dans le développement des mathématiques, mais ces arabes étant chrétiens, ils ne les considèrent pas comme parties prenantes du monde musulman (ce qui est plus discutable dans la mesure où ces savants étaient pour la plupart au service des califes). C'est par ce type de distinction qu'il peut affirmer que "des chrétiens ont ainsi forgé, de A à Z, le vocabulaire scientifique arabe" (p. 88).

Pour donner un peu de grain à moudre, je recopie un passage du livre qui expose la thèse de l'auteur quant à la prétendue incompatibilité structurelle entre langue grecque et langue arabe. Que penser de ce déterminisme linguistique qui rendrait impossible le dialogue entre deux civilisations ?

Citer :
"Pour une civilisation, hériter de l'univers culturel et scientifique d'une autre civilisation suppose une communauté de langue, ou un immense effort de traduction. Or il ne suffit pas de traduire pour s'approprier une pensée étrangère: il faut encore que la traduction permette la transposition non seulement du sens des mots mais des structures de la pensée afin que, par la suite, ces structures demeurent fécondes, mêmes transplantées dans un autre univers linguistique.

Dans le cas du transfert du grec à l'arabe, l'une des plus grandes difficultés pour les traducteurs résidait dans le passage d'une langue sémitique à une langue indo-européennes, et réciproquement. L'obstacle était plus redoutable que celui de l'absence d'un vocabulaire approprié dans l'une des langues car il oblige à se heurter à la syntaxe et à la morphologie des systèmes linguistiques en présence, eux-mêmes constitutifs de certains schémas mentaux d'expression et de représentation, comme la récemment souligné D. Urvoy. Notamment, dans une langue sémitique, le sens jaillit de l'intérieur des mots, de leurs assonances et des leurs résonances, alors que dans une langue indo-européennes, il viendra d'abord de l'agencement de la phrase, de sa structure grammaticale. Cette distinction s'avérera essentielle pour la philosophie. Ce n'est pas un hasard si, à l'époque précédant l'Islam, la péninsule arabique fut une terre de poètes et de poétesses. Par sa structure, la langue arabe se prête en effet magnifiquement à la poésie; chaque mot y est composé à partir d'une racine de trois consonnes, que l'on peut compléter à l'aide d'autres consonnes et de trois voyelles. Ce système facilite les répétitions de sons, procure des effets d'harmonique, amplifiés par le rythme que produit un système consonantique de forte et de faibles. La langue arabe est une langue de religion, au sens étymologique du terme: elle relie, et ce d'autant plus que, au système des temps indo-européens (passé/présent/futur), elle oppose celui des aspects (accompli/inaccompli) qui facilite l'arrimage aux origines. En somme, les différences entre les deux systèmes linguistiques sont telles qu'elles défient presque toute traduction, tant le signifié risque de changer de sens en passant d'une langue à l'autre."

pp. 136-137

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Message Publié : 28 Avr 2008 22:16 
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Grégoire de Tours
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Eh bien, cette citation me laisse pantoise ! Gouguenhein oublie que depuis des siècles les langues sémitiques et indoeuropéennes échangent, et qu'il y a tout l'héritage de la tradition juive et des traductions et adaptations des Ecritures (la Bible) de l'hébreu au grec et au latin (Jérôme écrit la Bible en latin à partir du texte grec et des textes hébraïques) !
Je n'arrive même pas à imaginer qu'il veuille nous faire croire à des échanges et des transmissions impossibles du fait de langues dissemblables dans leur structure ! Qu'elles présentent des difficultés, certes, et qu'elles contraignent à des choix, personne ne le conteste, mais tirer argument de travaux très sérieux sur les structures des langues pour arriver à une conclusion démentie dans les faits, comment dire, les bras m'en tombent, ce qui ne m'êmpêche pas de taper sur le clavier.
Si je voulais pousser un peu loin, je dirais même que la vocalité plus ou moins libre, entre autre, des langues sémitiques permet une polysémie bien plus riche que n'importe quelle langue indo-européenne, enfermée dans une structure rigide qui laisse moins de place au déploiement de la pensée et surtout du sens, mais ça c'est une autre histoire (et c'est un peu un provocation de ma part... même si on peut remarquer que la traduction grecque de la Bible a dû choisir un mot unique et un sens unique là où l'hébreu est plus ambigu _ notamment sur la traduction du tétragramme YHWH_ je ferme la prenthèse avant le hors-sujet).
Mais il parait qu'il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir :-|

Sur les langues, j'invite à lire les ouvrages de Clarisse Herrenschmidt (les trois écritures, et son chapitre dans le livre l'Orient ancien et nous, auquel ont articipé Bottéro et Vernant). C'est ardu, mais c'est passionnant et très stimulant.

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Ne parlez jamais sèchement à un Numide.


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Message Publié : 29 Avr 2008 6:44 
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La réaction d'Alain de Libera (dont les thèses sont directement et régulièrement visées par Gouguenheim dans son livre), parue dans Télérama aujourd'hui:

Citer :
Landerneau terre d'Islam par Alain de Libera

Alain de Libera est directeur d’études à l’École pratique des hautes études, Professeur ordinaire à l’université de Genève, Vice-président de la Société internationale pour l’étude de la philosophie médiévale, Directeur de la collection Des Travaux aux Éditions du Seuil.

En 1857, Charles Renouvier faisait paraître Uchronie (l’utopie dans l’histoire) : esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être. L’histoire alternative (What-if history) était née. Ce qui s’énonce sous le titre Et si l’Europe ne devait pas ses savoirs à l’Islam ? pourrait annoncer un plaisant exercice d’histoire fiction. Le public du Monde se voit au contraire offrir l’éloge d’une histoire réelle, étouffée par les « préjugés de l’heure » et les « convictions devenues dominantes ces dernières décennies », en suivant (au choix) « Alain de Libera ou Mohammed Arkoun, Edward Saïd ou le Conseil de l’Europe ». L’« étonnante rectification » à laquelle le « travail » (mirabile dictu !) récemment publié aux Éditions du Seuil soumet les thèses de la nouvelle Bande des Quatre, autrement dit : une vulgate « qui n’est qu’un tissu d’erreurs, de vérités déformées, de données partielles ou partiales », vient de loin. Elle courait depuis beau temps sur les sites néoconservateurs, traditionnalistes ou postfascistes stigmatisant pêle-mêle mon « adulation irrationnelle » et ma « complaisance » pour l’« Islam des Lumières » ou le « mythe de l’Andalousie tolérante », sans oublier l’accumulation de « mensonges destinés à nous anesthésier » (« on ne nous dit jamais que les textes grecs ont été traduits par des Chrétiens d’Orient, à partir du syriaque ou directement du grec » ; on nous cache soigneusement que « ni Avicenne, ni Averroès ne connaissaient le grec », comme, serais-je tenté de dire, on ne nous dit pas volontiers qu’il en allait de même pour Pierre Abélard, Albert le Grand, Thomas d’Aquin ou Guillaume d’Ockham).

Après l’extraordinaire publicité faite à Aristote au Mont-saint-Michel, « nous » voilà définitivement débriefés. L’univers des blogs souffle : le « lavage de cerveau arabolâtre » par une « triste vulgate universitaire de niveau touristique », « tiers-mondiste » et « néostalinienne » n’opérera plus sur « nous ». Les médiévistes, eux, ont du mal à respirer. Si détestable soit l’air ambiant, leurs réponses viendront. Étant nommément mis en cause, je me crois autorisé ici à quelques remarques personnelles, supposant que « le Conseil » incriminé ne se manifestera guère, non plus qu’Edward Saïd mort en 2003, et espérant que mon ami Mohammed Arkoun trouvera le moyen de se faire entendre.

Si Ernest Renan a cru bon d’écrire en 1855 que « les sémites n’ont pas d’idées à eux », aucun chercheur virtuellement mis au ban du « courage » intellectuel par l’article paru le 3 avril 2008 dans Le Monde n’a jamais parlé d’une « rupture totale entre l’héritage grec antique et l’Europe chrétienne du haut Moyen Âge », ni soutenu que la « culture grecque avait été pleinement accueillie par l’islam », ni laissé entendre que « l’accueil fait aux Grecs fut unanime, enthousiaste » ou « capable de bouleverser culture et société islamiques ». Aucun historien des sciences et des philosophies arabes et médiévales n’a jamais présenté « le savoir philosophique européen » comme « tout entier dépendant des intermédiaires arabes » ni professé qu’un « monde islamique du Moyen Âge, ouvert et généreux » soit venu « offrir à l’Europe languissante et sombre les moyens de son expansion ». La vulgate dénoncée dans Le Monde n’est qu’un sottisier ad hoc, inventé pour être, à peu de frais, réfuté.

En ce qui me concerne, j’ai, en revanche, « répété crescendo » depuis les années 1980 que le haut Moyen Âge latinophone avait préservé une partie du corpus philosophique de l’Antiquité tardive, distingué deux âges dans l’histoire de la circulation des textes d’Orient (chrétien, puis musulman) en Occident, l’âge gréco-latin et l’arabo-latin, marqué la différence entre « philosophie en Islam » et « philosophie de l’islam », mis en relief le rôle des Arabes chrétiens et des Syriaques dans « l’acculturation philosophique des Arabes » et souligné la multiplicité des canaux par lesquels les Latini s’étaient sur la « longue durée » (le « long Moyen Âge » cher à Jacques Le Goff) réapproprié une partie croissante de la pensée antique. Un historien, dit Paul Veyne, « raconte des intrigues », qui sont « autant d’itinéraires qu’il trace » à travers un champ événementiel objectif « divisible à l’infini » : il ne peut « décrire la totalité de ce champ, car un itinéraire doit choisir et ne peut passer partout » ; aucun des itinéraires qu’il emprunte « n’est le vrai », aucun « n’est l’Histoire ». Les mondes médiévaux complexes, solidaires, conflictuels dont j’ai tenté de décrire les relations, les échanges et les fractures ne sauraient s’inscrire dans une hagiographie de l’Europe chrétienne, ni s’accommoder de la synecdoque historique qui y réduit l’Occident médiéval : il y a un Occident musulman et un Orient musulman comme il y a un Orient et un Occident chrétiens, un kalam (le nom arabe de la « théologie ») chrétien, juif, musulman.

Vue dans la perspective de la translatio studiorum, l’hypothèse du Mont-saint-Michel, « chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin » hâtivement célébrée par l’islamophobie ordinaire, a autant d’importance que la réévaluation du rôle de l’authentique Mère Poulard dans l’histoire de l’omelette.


Pour construire mon propre itinéraire, j’ai utilisé, en l’adaptant, l’expression de translatio studiorum (transfert des études) pour décrire les transferts culturels successifs qui, à partir de la fermeture de la dernière école philosophique païenne, l’école néoplatonicienne d’Athènes, par l’empereur chrétien Justinien (529), ont permis à l’Europe d’accueillir les savoirs grecs et arabes dans ses lieux et institutions d’enseignement. L’homme dont le nom « mériterait de figurer en lettres capitales dans les manuels d’histoire culturelle », Jacques de Venise, que tout le monde savant connaît grâce à Lorenzo Minio Paluello et l’Aristoteles Latinus, figure en bas de casse dans l’index de mon manuel de Premier cycle, désormais (providentiellement) rebaptisé Quadrige, où il occupe plus de deux lignes, comme celui, au demeurant, de Hunayn Ibn Ishaq. Les amateurs de croisades pourraient y regarder avant d’appeler le public à la grande mobilisation contre les sans-papiers.

Le sous-titre de l’ouvrage paru dans la collection « L’Univers historique » est plus insidieux. Parler des « racines grecques de l’Europe chrétienne » n’est pas traiter des « racines grecques du Moyen Âge occidental latin ». On ne peut annexer Byzance ni à l’une ni à l’autre. Les interventions de Charlemagne dans la « querelle des images », le schisme dit « de Photios », le sac de Constantinople par les « Franks », le nom byzantin des « croisés », le Contra errores Graecorum ne plaident guère en faveur d’une réduction des christianismes d’Orient et d’Occident à une Europe chrétienne étendue d’Ouest en Est.

Quant aux fameuses « racines grecques » opposées à l’« hellénisation superficielle de l’Islam », faut-il encore rappeler que la philosophia a d’abord été présentée comme une science étrangère (« du dehors ») chez les Byzantins avant de l’être chez les penseurs juifs et musulmans, l’appellation de « science étrangère » – étrangère à la Révélation et au « nous » communautaire qu’elle articule – étant née à Byzance, où la philosophie a été longtemps qualifiée de « fables helléniques » ? Faut-il encore rappeler que si les chrétiens d’Occident se sont emparés de la philosophie comme de leur bien propre, ce fut au nom d’une théorie de l’acculturation formulée pour la première fois par Augustin, comparant la sagesse des païens et la part de vérité qu’elle contient à l’or des égyptiens légitimement approprié par les Hébreux lors de leur sortie d’Égypte (Ex 3, 22 et Ex 12, 35) ?

Je « nous » croyais sortis de ce que j’ai appelé il y a quelques années, dans un article du Monde diplomatique : la « double amnésie nourissant le discours xénophobe ». Voilà, d’un trait de plume, la falsafa redevenue un événement marginal, pour ne pas dire insignifiant, sous prétexte que « l’Islam ne s’est pas véritablement hellénisé ». Averroès ne représente qu’Ibn Rushd, Avicenne qu’Ibn Sina, c’est-à-dire « pas grand-chose, en tout cas rien d’essentiel ». Encore un pas et l’on verra fanatiques religieux et retraités pavillonnaires s’accorder sur le fait que, après tout, l’Europe chrétienne qui, bientôt, n’aura plus de pétrole a toujours eu les idées. J’ai assez dénoncé le « syndrome de l’abricot » pour ne pas jouer la reconnaissance de dette contre le refus de paternité ni tout confondre dans la procédure et la chicane accompagnant tout discours de remboursement. Le lieu commun consistant à recommencer l’inlassable inventaire des emprunts de l’Occident chrétien au monde arabo-musulman n’a pas d’intérêt, tant, du moins, qu’il ne s’inscrit pas dans une certaine vision philosophique et culturelle de l’histoire européenne. De fait, aller répétant que le mot français abricot vient de l’espagnol albaricoque, lui même issu de l’arabe al-barqûq (« prune ») ne changera rien au contexte politique et idéologique teinté d’intolérance, de haine et de refus que vit une certaine Europe – sans parler évidemment des États-Unis d’Amérique – par rapport à l’Islam. Qu’elle soit ou non « étrangère », reste que la philosophie n’a cessé de voyager. C’est la longue chaîne de textes et de raison(s) reliant Athènes et Rome à Paris ou à Berlin via Cordoue qui a rendu possibles les Lumières : Mendelssohn lisait Maïmonide, qui avait lu Avicenne, qui avait lu Alfarabi, et tous deux avaient lu Aristote et Alexandre d’Aphrodise et les dérivés arabes de Plotin et de Proclus.

Le « creuset chrétien médiéval », « fruit des héritages d’Athènes et de Jérusalem », qui a « créé, nous dit Benoît XVI, l’Europe et reste le fondement de ce que, à juste titre, on appelle l’Europe », est d’un froid glacial, une fois « purifié » des « contributions » des traducteurs juifs et chrétiens de Tolède, des Yeshivot de « sciences extérieures » de l’Espagne du Nord, où les juifs, exclus comme les femmes des universités médiévales, nous ont conservé les seuls fragments attestés d’une (première) version arabe du Grand Commentaire d’Averroès sur le De anima d’Aristote. Combien de manuscrits judéo-arabes perdus à Saragosse ? Combien de maîtres oubliés ? Autant peut-être que dans les abbayes bénédictines normandes du haut Moyen Âge. Je confie à d’autres le soin de rappeler aux fins observateurs des « tribulations des auteurs grecs dans le monde chrétien » que la Métaphysique d’Aristote a été traduite en arabe et lue par mille savants de l’Inde à l’Espagne, qu’un livre copié, a contrario, ne fait pas un livre lu, que la mise en latin de scholies grecques trouvées telles quelles dans le manuscrit de l’œuvre que l’on traduit n’est pas nécessairement une « exégèse » originale, qu’il a existé des Romains païens, que les adversaires musulmans de la falsafa étaient tout imprégnés des philosophies atomistes reléguées au second plan dans les écoles néoplatoniciennes d’Athènes et d’Alexandrie, et bien d’autres choses encore.

Les médias condamnent les chercheurs au rôle de Sganarelle, réclamant leurs gages, seuls, et passablement ridicules, sur la grande scène des pipoles d’un jour. Je n’ai que peu de goût pour ce rôle, et ne le tiendrai pas. Je pourrais m’indigner du rapprochement indirectement opéré dans la belle ouvrage entre Penser au Moyen Âge et l’œuvre de Sigrid Hunke, « l’amie de Himmler », appelant les amateurs de pensée low cost à bronzer au soleil d’Allah. Je préfère m’interroger sur le nous ventriloque réclamant pour lui seul l’usufruit d’un Logos benoîtement assimilé à la Raison : nous les « François de souche », nous les « voix de la liberté », nous les « observateurs de l’islamisation », nous les bons chrétiens soucieux de ré-helléniser le christianisme pour oublier la Réforme et les Lumières. Je ne suis pas de ce nous-là. Méditant sur les infortunes de la laïcité, je voyais naguère les enfants de Billy Graham et de Mecca-Cola capables de sortir enfin de l’univers historique du clash des civilisations. Je croyais naïvement qu’en échangeant informations, récits, témoignages, analyses et mises au point critiques, nous, femmes et hommes de sciences, d’arts ou de savoirs, aux expertises diverses et aux appartenances culturelles depuis longtemps multiples, nous, citoyens du monde, étions enfin prêts à revendiquer pour tous, comme jadis Kindi pour les Arabes, le « grand héritage humain ». C’était oublier l’Europe aux anciens parapets. La voici qui, dans un remake qu’on voudrait croire involontaire de la scène finale de Sacré Graal, remonte au créneau, armée de galettes « Tradition & Qualité depuis 1888 ». Grand bien lui fasse. Cette Europe-là n’est pas la mienne. Je la laisse au « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale » et aux caves du Vatican.
Alain de Libera

A lire :

Alain de Libera
La Philosophie médiévale (Que sais-je ?, n° 1044), P.U.F.
Penser au Moyen Age (Chemins de pensée), Paris, Éd. du Seuil (Points)
Averroès et l'averroïsme (Que sais-je ?, n° 2631), [en collaboration avec M.-R. Hayoun], P.U.F.


Voir également un résumé de l'affaire à charge, toujours dans Télérama:

Citer :
Dans son livre "Aristote au Mont Saint-Michel", l'universitaire Sylvain Gouguenheim nie l'apport des intellectuels arabes dans la transmission du savoir grec à l’Europe au Moyen-Age. Islamophobie ? De nombreux spécialistes – notamment Alain de Libera, dont nous publions la tribune – s'insurgent contre la thèse contenue dans cet ouvrage.

Qu’un essayiste aligne les approximations sur les Arabes et sur l’Islam comme on enfile des perles, n’a malheureusement rien de très original. C’est même plutôt conforme à l’air du temps, tant il est facile de se bâtir une fulgurante renommée médiatique en sortant quelques propos islamophobes, présentés comme du « politiquement incorrect ». Les exemples pullulent. En revanche qu’un médiéviste reconnu comme Sylvain Gouguenheim, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, se laisse aller au pamphlet et reprenne des inepties comme « La curiosité envers l’autre est une attitude typiquement européenne, rare hors d’Europe, et exceptionnelle en Islam » (citation empruntée à l’universitaire Rémi Brague, p. 167) ou encore, à l’emporte-pièce : « On ne peut à la fois suivre Jésus et Mahomet (…) L’altérité conflictuelle entre chrétiens et musulmans pose le problème des identités respectives des deux civilisations » (p .168), voilà qui intrigue.

Ces deux exemples, parmi d’autres, sont extraits d’ Aristote au Mont Saint-Michel de Sylvain Gouguenheim. Un livre qui ne cesse de faire des vagues depuis qu’un article de Roger Pol-Droit dans Le Monde a braqué, de manière flatteuse, le projecteur sur cet essai. Qu’affirme en substance Gouguenheim ? Il dénie le rôle qu’on accorde généralement aux Arabes dans la transmission, au Moyen Age, du savoir grec à l’Europe. Il met en avant l’apport des Chrétiens d’Orient et considère que la civilisation islamique se serait avérée quasiment incapable d’assimiler l’héritage grec. Bref, si l’Europe chrétienne a renoué au Moyen Age avec ses racines helléniques, elle le devrait davantage à Jacques de Venise, un grand traducteur d’Aristote, et aux moines de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, qu’aux grands intellectuels Arabes musulmans de « l'lslam des Lumières ».

Plus vite qu’un cheval au galop et que la marée montante du Mont Saint-Michel, le livre est devenu, en quelques semaines, un phénomène. Il est aujourd’hui quasiment introuvable (4 000 exemplaires ont été mis en librairie, d’après Le Seuil) et en réimpression. Les pétitions d’historiens et d’universitaires s’amoncellent. Pour les médiévistes Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau, ce livre « nie obstinément ce qu’un siècle et demi de recherche a patiemment établi ». Quant au très respecté Alain de Libera, professeur à l’université de Genève et Directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, il fulmine mais n’a pas perdu son sens de l’humour : « L’hypothèse du Mont-saint-Michel, chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin hâtivement célébrée par l’islamophobie ordinaire, a autant d’importance que la réévaluation du rôle de l’authentique Mère Poulard dans l’histoire de l’omelette ». Et de conclure : « Cette Europe-là n’est pas la mienne. Je la laisse au ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale et aux caves du Vatican. »

Comment une prestigieuse maison d’édition comme Le Seuil, a-t-elle pu accueillir dans « L’univers historique », l’une des ses collections de référence, un essai aussi approximatif, déclenchant la colère légitime des spécialistes ? « Je n’ai pas à me justifier ! On n’est pas au temps de l’inquisition ! » rétorque Laurence Devillairs, la directrice de collection, qui s’insurge contre les universitaires pétitionnaires dont certains « ont eu le culot de signer sans lire le livre… pour ensuite me demander l’ouvrage ! ». Plus sérieusement, l’éditrice défend ce « livre pamphlétaire » dont elle savait bien « qu’il allait faire débat » : « Je ne suis pas allée chercher un inconnu. Sylvain Gouguenheim est un médiéviste reconnu. Je souhaitais ouvrir le débat sur cette intéressante question des racines grecques de l’Europe. Les universitaires nous répondent aujourd’hui par l’anathème, évoquent la récupération du livre par des sites islamophobes, au lieu d’engager le débat sur le fond. Je ne dis pas que ce livre est parfait – quel ouvrage peut l’être ? – et je ne suis pas là pour imposer je ne sais quelle école de pensée . Si demain, on me présente un autre manuscrit intéressant, un livre avançant des thèses tout à fait différentes, je suis toute disposée à le publier… » Certes. Mais pourquoi avoir légitimé dans cette collection de référence une thèse qui nourrit – même si Gouguenheim, s’en défend – le choc des civilisations ?

Thierry Leclère

http://www.telerama.fr/idees/polemique- ... ,28265.php

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Message Publié : 29 Avr 2008 16:43 
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Une pétition, lancée par des chercheurs et élèves de l'ENS LSH (dont est membre Sylvain Gouguenheim):


Citer :
Appel aux enseignants, élèves et anciens élèves de l’ENS-LSH

1- Un enseignant de l’ENS-LSH, M. Sylvain Gouguenheim, professeur d’histoire médiévale, vient de faire paraître — dans la collection «L’Univers historique» au Seuil — un ouvrage, Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l'Europe chrétienne, qui entreprend de réviser l’idée d’une participation du monde islamique à l’élaboration des savoirs en Europe à l’époque médiévale. Les assises méthodologiques et les thèses de ce livre sont discutables et actuellement discutées par la communauté des spécialistes de cette période, historiens et philosophes.

2 - Il est tout à fait légitime qu’un chercheur puisse défendre et faire valoir son point de vue, surtout lorsque celui-ci est inattendu et iconoclaste ; il appartient alors aux spécialistes de répondre à ses arguments et de les contester le cas échéant. C’est ce que font les collègues dont nous avons reproduit les contributions dans le dossier ci-joint (PDF). Nous appelons d’ailleurs à prolonger ce débat intellectuel dans des journées d’études qui seront organisées à l’ENS LSH à l’automne 2008.
Malheureusement, l’affaire semble bien dépasser la simple expression de thèses scientifiques. L’ouvrage de Sylvain Gouguenheim contient un certain nombre de jugements de valeur et de prises de position idéologiques à propos de l’islam ; il sert actuellement d’argumentaire à des groupes xénophobes et islamophobes qui s’expriment ouvertement sur internet. Par ailleurs, des passages entiers de son livre ont été publiés sur ces blogs, au mot près, plusieurs mois avant sa parution.
On trouve également sur internet des déclarations qui posent question, signées «Sylvain Gouguenheim» (commentaire sur le site Amazon, 16 avril 2002) ou «Sylvain G.» (site Occidentalis, 8 novembre 2006). Bien évidemment, et nous en sommes parfaitement conscients, rien de ce qui circule sur internet n’est a priori certain, mais, au minimum, ces points méritent une explication et, le cas échéant, une enquête approfondie. Nous ne sommes pas du tout convaincus par les arguments fournis par Sylvain Gouguenheim au Monde des livres («J’ai donné depuis cinq ans […] des extraits de mon livre à de multiples personnes. Je suis totalement ignorant de ce que les unes et les autres ont pu ensuite en faire»).
Sur ce point, on peut consulter le lien suivant :
http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/ ... e-annonce/

3 - L’ENS-LSH, institution laïque, républicaine et humaniste, à laquelle Sylvain Gouguenheim appartient et dont il tire pour bonne part sa légitimité, ne peut, par son silence, cautionner de telles déclarations.
- Nous, enseignants, chercheurs, élèves et anciens élèves de l’Ecole normale supérieure Lettres et sciences humaines, affirmons solennellement que les prises de position idéologiques de Sylvain Gouguenheim n’engagent en rien les membres de son Ecole.
- En nous gardant des querelles corporatistes, des conflits de personnes et des récupérations de tous ordres, nous souhaitons réaffirmer avec force notre attachement à la nécessaire distinction entre recherche scientifique et passions idéologiques.
- Nous demandons une enquête informatique approfondie sur les points évoqués plus haut.
- Nous demandons que toutes les mesures nécessaires soient prises afin de préserver la sérénité pédagogique et la réputation scientifique de l’ENS LSH.



Premiers signataires :

Makram Abbès (MC Etudes arabes, ENS LSH)
Frédéric Abécassis (MC Histoire, ENS LSH)
Igor Babou (MC Information-Communication, ENS LSH)
Pascale Barthélémy (MC Histoire, ENS LSH)
Romain Descendre (MC Etudes italiennes, ENS LSH)
Jean-Marie Gleize (PU Littérature française, ENS LSH)
Boris Gobille (MC Science politique, ENS LSH)
Michel Jourde (MC Littérature française, ENS LSH)
Bernard Lahire (PU Sociologie, ENS LSH)
Joëlle Le Marec (PU Information-Communication, ENS LSH)
Vincent Lemire (PRAG, responsable du suivi pédagogique des élèves, ENS LSH)
Sylvie Martin (PU Etudes slaves, ENS LSH)
Hélène Miard-Delacroix (PU Etudes germaniques, ENS LSH)
Pierre-François Moreau (PU Philosophie, ENS LSH)
Didier Ottaviani (MC Philosophie, ENS LSH)
Emmanuel Renault (MC Philosophie, ENS LSH)
Jean-Claude Zancarini (PU Etudes italiennes, ENS LSH)

Pour témoigner de votre soutien et pour relayer cet appel, merci d’écrire à petition@ens-lsh.fr en indiquant vos noms, prénoms et fonctions (enseignant/e, enseignant/e-chercheur/e, chercheur/e, élève, auditeur/trice, ancien/ne élève, etc.).


Le commentaire signé "Sylvain Gouguenheim" sur Amazon en date du 16 avril 2002 (mystérieusement disparu ces derniers jours... mais récupérable via les caches Google) évoqué dans cette pétition concernant l'ouvrage Guerres contre l'Europe d'Alexandre Del Valle (http://www.amazon.fr/Guerres-contre-leu ... 2845450451) est le suivant:

Citer :
Voilà un livre saisissant et stimulant. l'auteur s'appuye sur de très nombreuses références aisées à vérifier. Il démontre comment les Etats-Unis ont volontairement manipulé les opinions publiques européennes en faisant croire que la Serbie massacrait les Albanais. Cela leur a permis de mener en toute illégalité une guerre d'agression contre un Etat souverain au profit de la constitution en Europoe d'un sanctuaire musulman au Kossovo, sanctuaire contrôlé par la maffia fondamentaliste de l'UCK. Cette politique anti-serbe s'inscrit dans une politique plus large qui vise à s'allier au monde islamique afin d'étouffer la Russie, de contrôler les routes du pétrole et de freiner la constitution de l'Europe. les pages consacrées à l'Islam européen sont d'une lucidité rare et montrent à quel point la civilisation musulmane est par nature expansionniste et intolérante. Alors que les chrétiens minoritaires sont des citoyens de seconde zone dans les pays musulmans, les musulmans minoritaires entendent désormais imposer en Europe leur vision du monde. Toute critique contre l'Islam (infériorité de la femme, intolérance religieuse envers les non-musulmans), est assimilée à un blasphème alors que le monde musulman multiplie les critiques mensongères sur la nature de la civilisation chrétienne et européenne. S'appuyant sur l'aide financière des pétro-monarchies les mouvements missionnaires musulmans diffusent sans crainte leur message dans une Europe gagnée par l'esprit de dhimmitude et paralysée par l'obligation du "politiquement correct" venu des Etats-Unis. Le livre d'A. Del Valle est à méditer et à diffuser!


Le commentaire signé "Sylvain G" sur le site Occidentalis le 8 novembre 2006 a lui aussi mystérieusement disparu, seule une phrase étant accessible via le cache google: "la maison en question a disparu. Alors oui notre civilisation est gréco-romano-judéo-chrétienne et absolument pas arabo-musulmane!!"

Si, comme c'est tout de même très vraisemblable mais demeure à vérifier, Sylvain Gouguenheim est vraiment l'auteur de ces messages, cela éclaire d'un jour nouveau et peu flatteur sa thèse. Qu'il assume au moins ses positions plutôt que de dire que ses intentions ne sont pas islamophobes.

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Message Publié : 29 Avr 2008 17:19 
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L'affaire Gouguenheim vue par l'International Herald Tribune:

Citer :
Europe's debt to Islam given a skeptical look

By John Vinocur
Monday, April 28, 2008

When Sylvain Gouguenheim looks at today's historical vision of the history of the West and Islam, he sees a notion, accepted as fact, that the Muslim world was at the source of the Christian Europe's reawakening from the Middle Ages.

He sees a portrayal of an enlightened Islam, transmitting westward the knowledge of the ancient Greeks through Arab translators and opening the path in Europe to mathematics, medicine, astronomy and philosophy - a gift the West regards with insufficient esteem.

"This thesis has basically nothing scandalous about it, if it were true," Gouguenheim writes. "In spite of the appearances, it has more to do with taking ideological sides than scientific analysis."

For a controversy, here's a real one. Gouguenheim, a professor of medieval history at a prestigious university, l'École Normale Supérieure de Lyon, is saying "Whoa!" to the idea there was an Islamic bridge of civilization to the West. Supposedly, it "would be at the origin of the Middle Ages' cultural and scientific reawakening, and (eventually) the Renaissance."

In a new book, he is basically canceling, or largely writing off, a debt to "the Arabo-Muslim world" dating from the year 750 - a concept built up by other historians over the past 50 years - that has Europe owing Islam for an essential part of its identity.

"Aristote au Mont Saint-Michel" (Editions du Seuil), while not contending there is an ongoing clash of civilizations, makes the case that Islam was impermeable to much of Greek thought, that the Arab world's initial translations of it to Latin were not so much the work of "Islam" but of Aramaeans and Christian Arabs, and that a wave of translations of Aristotle began at the Mont Saint-Michel monastery in France 50 years before Arab versions of the same texts appeared in Moorish Spain.

When I talked to Gouguenheim about his book a couple of weeks ago, he said he had no interest in polemics, just some concern that his research could be misused by extremists.

At the same time, he acknowledged that his subject was intensely political. Gouguenheim said it was in light of a 2002 recommendation from the European Union that schoolbooks give a more positive rendering of Islam's part in European heritage "that an attempt at a clarification becomes necessary." Reading Gouguenheim without a background in the history of the Byzantine Empire or the Abassid caliphate is a bit of a challenge. It justifies distance and reserving judgment.

But Le Figaro and Le Monde, in considering the book in prominent reviews, drank its content in a single gulp. No suspended endorsements or anything that read like a caution.

"Congratulations," Le Figaro wrote. "Mr. Gouguenheim wasn't afraid to remind us that there was a medieval Christian crucible, a fruit of the heritage of Athens and Jerusalem," while "Islam hardly proposed its knowledge to Westerners."

Le Monde was even more receptive: "All in all, and contrary to what's been repeated in a crescendo since the 1960s, European culture in its history and development shouldn't be owing a whole lot to Islam. In any case, nothing essential.

"Precise and well-argued, this book, which sets history straight, is also a strongly courageous one."

But is it right?

Gouguenheim attacks the "thesis of the West's debt" as advanced by the historians Edward Said, Alain de Libera and Mohammed Arkoun. He says it replaces formerly dominant notions of cultural superiority advanced by Western orientalists, with "a new ethnocentrism, oriental this time" that sets off an "enlightened, refined and spiritual Islam" against a brutal West.

Nuggets: Gouguenheim argues that Bayt al-Hikma, or the House of Wisdom, said to be created by the Abassids in the ninth century, was limited to the study of Koranic science, rather than philosophy, physics or mathematics, as understood in the speculative context of Greek thought.

He says that Aristotle's works on ethics, metaphysics and politics were disregarded or unknown to the Muslim world, being basically incompatible with the Koran. Europe, he said, "became aware of the Greek texts because it went hunting for them, not because they were brought to them."

Gouguenheim calls the Mont Saint-Michel monastery, where the texts were translated into Latin, "the missing link in the passage from the Greek to the Latin world of Aristotelian philosophy." Outside of a few thinkers - he lists Al-Farabi, Avicenne, Abu Ma'shar and Averroes - Gougenheim considers that the "masters of the Middle East" retained from Greek teaching only what didn't contradict Koranic doctrine.

Published less than a month ago, the book is just beginning to encounter learned criticism. Sarcastically, Gabriel Martinez-Gros, a professor of medieval history, and Julien Loiseau, a lecturer, described Gouguenheim as "re-establishing the real hierarchy of civilizations."

They said that he disregarded the mathematics and astronomy produced by the Islamic world between the 9th and 13th centuries and painted the period's Islamic civilization exactly what it was not: obscurantist, legalistic, fatalistic and fanatic.

Indeed, Gouguenheim's thesis, they suggest, has "intellectual associations that are questionable at their very heart" - which I take to mean nastily right-wing.

If you read Gougenheim's appendix, he's preemptively headed off that kind of accusation. He offers his book as an antidote to an approach to Islam's medieval relations to the West exemplified by the late Sigrid Hunke, a German writer, described as a former Nazi and friend of Heinrich Himmler.

Hunke describes a pioneering, civilizing Islam to which "the West owes everything." Gouguenheim replies that, in deforming reality, her work from the 1960s continues as a reference point that unfortunately still "shapes the spirit of the moment."

He says he means to rectify that.

His book is interesting and bold. At the very least, it is kindling for arguments on a touchy subject where most people don't have more than inklings and instincts to sort out even shards of truth from angry and conflictual expertise.

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Message Publié : 29 Avr 2008 20:53 
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Eginhard
Eginhard

Inscription : 01 Déc 2007 12:34
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Le caractère purement ''scientifique'' de cet ouvrage semble être plus que discutable... :rool:

Si l'auteur a voulu démontrer que la civilisation islamique n'a rien apporté à l'Occident chrétien, il se fourvoie complètement. Quid de l'interprétation de la métaphysique d'Aristote par Averroes, des études d'Avicenne par exemple?

Et j'oublie probablement d'autres auteurs/ savants musulmans ou arabes chrétiens ( Qui appartiennent culturellement à la civilisation islamique ou du moins à l'Orient pour ces derniers et n'ont absolument aucun lien avec l'Occident chrétien en dehors de leur religion)

Cet ouvrage semble avoir un but incidieux et pernicieux bien précis: relativiser considérablement pour ne pas dire nier tout simplement l'apport scientifique, culturel, civilisationnel de la civilisation islamique sur l'Europe médiévale, l'Occident chrétien pourtant incontestable à ce jour.

Un ouvrage ''polémique'' pamphlétaire?

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''L'histoire, je le crains, ne nous permet guère de prévoir, mais, associée à l'indépendance d'esprit, elle peut nous aider à mieux voir.'' Paul Valéry


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