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Message Publié : 29 Déc 2004 15:34 
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Grégoire de Tours
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Voici un superbe passage (comme beaucoup) des Mémoires d'outre-Tombe de Chateaubriand, concernant la bataille de Waterloo. Je vous propose de discuter du conflit entre loyalisme et patriotisme que l'Enchanteur met ici en lumière.
Peut-être sera-t-il utile pour certains de disposer d'un petit rappel du parcours politique de Chateaubriand avant 1815 :
En 1789, François-René de Chateaubriand, jeune officier vaguement rousseauiste, assiste avec sympathie aux débuts de la Révolution, mais s'en détache dès les premières violences. Il part pour l'Amérique en 1791 et revient en France dès qu'il apprend l'arrestation du roi à Varennes. A l'été 1792, il rejoint l'armée des Princes et se retrouve bientôt dans la misère à Londres où ses positions souvent originales le font assez mal accepter par la masse des Emigrés (qu'il aime peu : parlant d'une délégation vendéenne venue auprès d'eux, il écrira : "les géants envoyaient demander des chefs aux pygmées"). En 1800, la politique de réconciliation du Premier consul lui permet de rentrer en France et de se mettre au service du nouveau régime. Son Génie du christianisme paraît opportunément au moment du Concordat. Chateaubriand, avec d'autres "néo-monarchistes", n'est alors pas hostile à l'établissement d'un régime de synthèse entre l'ancienne et la nouvelle France, incarné dans une nouvelle dynastie que fonderait Bonaparte. Mais quand celui-ci, poussé en particulier par d'anciens régicides comme Fouché, fait assassiner le duc d'Enghien, Chateaubriand met fin à la carrière diplomatique (certes peu exaltante) qu'il avait entamée au service du Consulat. Partant bientôt pour l'Orient, il en revient en 1807 avec un article visant à mots couverts Napoléon : "C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire".
Le 30 mars 1814, il publie la brochure De Buonaparte ou des Bourbons qui, selon Louis XVIII, fit plus pour la Restauration qu'une armée de cent mille hommes. Dans un autre essai, les Réflexions politiques d'octobre 1814, il formule le souhait que la dynastie légitime des Bourbons sache réconcilier, une fois encore, l'ancienne et la nouvelle France. Mais il est peu récompensé par le nouveau monarque, qui se méfie de son orgueil. Lors du retour de Napoléon, Chateaubriand préfèrerait défendre Paris plutôt que de fuir piteusement : "Résistons seulement trois jours, et la victoire est à nous. Le Roi, se défendant dans son château, causera un enthousiasme universel. Enfin, s'il doit mourir, qu'il meure digne de son rang ; que le dernier exploit de Napoléon soit l'égorgement d'un vieillard. Louis XVIII, en sacrifiant sa vie, gagnera la seule bataille qu'il aura livrée ; il la gagnera au profit de la liberté du genre humain."
Mais il accepte finalement de suivre le roi à Gand, et c'est là que je laisse la parole à Chateaubriand...


(Mémoires d'Outre-Tombe, 2e partie, livre 23, chapitre 16)

Bataille de Waterloo.

Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de Bruxelles ; j'allai seul achever ma promenade sur la grande route. J'avais emporté les Commentaires de César et je cheminais lentement, plongé dans ma lecture. J'étais déjà à plus d'une lieue de la ville, lorsque je crus ouïr un roulement sourd : je m'arrêtai, regardai le ciel assez chargé de nuées, délibérant en moi−même si je continuerais d'aller en avant, ou si je me rapprocherais de Gand dans la crainte d'un orage. Je prêtai l'oreille ; je n'entendis plus que le cri d'une poule d'eau dans des joncs et le son d'une horloge de village. Je poursuivis ma route : je n'avais pas fait trente pas que le roulement recommença, tantôt bref, tantôt long et à intervalles inégaux ; quelquefois il n'était sensible que par une trépidation de l'air, laquelle se communiquait à la terre sur ces plaines immenses, tant il était éloigné. Ces détonations moins vastes, moins onduleuses, moins liées ensemble que celles de la foudre, firent naître dans mon esprit l'idée d'un combat. Je me trouvais devant un peuplier planté à l'angle d'un champ de houblon. Je traversai le chemin et je m'appuyai debout contre le tronc de l'arbre, le visage tourné du côté de Bruxelles. Un vent du sud s'étant levé m'apporta plus distinctement le bruit de l'artillerie. Cette grande bataille, encore sans nom, dont j'écoutais les échos au pied d'un peuplier, et dont une horloge de village venait de sonner les funérailles inconnues, était la bataille de Waterloo !

Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées, j'aurais été moins ému si je m'étais trouvé dans la mêlée : le péril, le feu, la cohue de la mort ne m'eussent pas laissé le temps de méditer ; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand, comme le berger des troupeaux qui paissaient autour de moi, le poids des réflexions m'accablait : Quel était ce combat ? Etait−il définitif ? Napoléon était−il là en personne ? Le monde comme la robe du Christ, était−il jeté au sort ? Succès ou revers de l'une ou de l'autre armée, quelle serait la conséquence de l'événement pour les peuples, liberté ou esclavage ? Mais quel sang coulait ! chaque bruit parvenu à mon oreille n'était−il pas le dernier soupir d'un Français ? Etait−ce un nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient jouir les plus implacables ennemis de la France ? S'ils triomphaient, notre gloire n'était−elle pas perdue ? Si Napoléon l'emportait que devenait notre liberté ? Bien qu'un succès de Napoléon m'ouvrit un exil éternel, la patrie l'emportait dans ce moment dans mon coeur ; mes voeux étaient pour l'oppresseur de la France, s'il devait, en sauvant notre honneur, nous arracher à la domination étrangère.

Wellington triomphait−il ? La légitimité rentrerait donc dans Paris derrière ces uniformes rouges qui venaient de reteindre leur pourpre au sang des Français ! La royauté aurait donc pour carrosses de son sacre les chariots d'ambulance remplis de nos grenadiers mutilés ! Que sera−ce qu'une restauration accomplie sous de tels auspices ? ... Ce n'est là qu'une bien petite partie des idées qui me tourmentaient. Chaque coup de canon me donnait une secousse et doublait le battement de mon coeur. A quelques lieues d'une catastrophe immense, je ne la voyais pas ; je ne pouvais toucher le vaste monument funèbre croissant de minute en minute à Waterloo comme du rivage de Boulaq, au bord du Nil, j'étendais vainement mes mains vers les Pyramides.

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Ad augusta per angusta
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Dernière édition par Fabien de Stenay le 29 Déc 2004 18:28, édité 3 fois.

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Message Publié : 29 Déc 2004 15:47 
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Grégoire de Tours
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Notons tout d'abord que Waterloo est à 60 km à vol d'oiseau de Gand : on peut donc légitimement penser que ces réflexions ne sont pas venues à chateaubriand dans ces circonstances exactes.

Ce conflit entre patriotisme et loyalisme (ou légitimisme) n'est-il pas typique de l'époque contemporaine ?
J'ai du mal à en trouver trace avant la Révolution. Peut-être chez ces Lorrains du XVe siècle qui abandonnèrent leur duc légitime René II pour épouser la cause de Charles le Téméraire, et encore je ne peux être certain que leurs motivations fussent celles que leur prête Henri Lepage ("ne rêvèrent-ils pas un accroissement de grandeur pour leur pays ?"). Mais ceci est une autre histoire.

En revanche, l'époque contemporaine semble pleine de ces dilemmes auxquels je trouve une saveur assez grandiose.
Je pense à Robert E. Lee, qui ne se résigna à se dresser contre l'Union que quand les troupes fédérales menacèrent sa petite patrie virginienne (conflit entre la fidélité au gouvernement fédéral, jugé légitime par Lee, et l'amour de la patrie).
Je pense au colonel von Stauffenberg, qui en s'en prenant à Hitler (c'est-à-dire en suivant ses convictions de chrétien) avait douloureusement le sentiment de devenir un traître à sa patrie.
Je pense au général Vlassov, qui pour débarrasser sa patrie russe de la tyrannie de Staline, accepta de collaborrer avec l'envahisseur allemand.

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Message Publié : 30 Déc 2004 22:21 
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On peut penser à 1870.

Viguerie repproche un peu à Maurras et à l'AF d'avoir soutenu la république. Sans doute selon, il aurait mieux fallu que l'Autriche imperiale et catholique rentra dans Paris.

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"La France n'est plus qu'un simple simulacre. On ne peut plus parler de déclin, ni de décadence. Nous sommes devant la mort et la disparition." Jean de Viguerie


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Message Publié : 31 Déc 2004 12:01 
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La Rochejaquelein a écrit :
On peut penser à 1870.

Viguerie repproche un peu à Maurras et à l'AF d'avoir soutenu la république. Sans doute selon, il aurait mieux fallu que l'Autriche imperiale et catholique rentra dans Paris.


8O En 1870, il n'y a avait aucune chance que les Autrichiens rentrassent dans Paris !!!

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Message Publié : 31 Déc 2004 13:02 
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Fabien de Stenay a écrit :
La Rochejaquelein a écrit :
On peut penser à 1870.

Viguerie repproche un peu à Maurras et à l'AF d'avoir soutenu la république. Sans doute selon, il aurait mieux fallu que l'Autriche imperiale et catholique rentra dans Paris.


8O En 1870, il n'y a avait aucune chance que les Autrichiens rentrassent dans Paris !!!


Hola! Deux evenements: la chute de Sedan.

Et la guerre 14-18.

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Message Publié : 31 Déc 2004 16:48 
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Certes.
Mais je ne crois pas que cette opposition entre Les Deux Patries que relève Jean de Viguerie participe de ce dilemme. Pour Viguerie, la patrie charnelle est seule légitime, la patrie idéologique est un leurre. Il y a donc un bon choix et un mauvais choix : ce n'est pas un dilemme. Contrairement à ce qui se passe dans l'esprit de Chateaubriand ce 18 juin 1815, dans celui de Lee en 1861 etc.

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